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Full text of "The Graffenried manuscript C"

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LUNC-I5M     F     40 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2012  with  funding  from 

University  of  North  Carolina  at  Chapel  Hill 


http://archive.org/details/graffenriedmanusOOgraf 


(Sermcm  Ctmericcm  Ctnnals 

CONTINUATION  OF  THE  QUARTERLY 

AMERICANA  GERMANICA 


A    BI-MONTHLY    DEVOTED   TO   THE   COMPARATIVE   STUDY   OF  THE 

Historical,  Literary,  Linguistic,  Educational   and    Commercial    Relations 

OF 

Germany  and  America 


ORGAN   OF 

The  German  American  Historical  Society 
The  National  Get  man  American  Alliance 
The  Union  of  Old  German  Students  in  America 


EDITOR, 

MARION  DEXTER  LEARNED, 

University  of  Pennsylvania. 

CONTRIBUTING     EDITORS  : 


H.  C.  G.  Brandt, 

Hamilton  College. 
W.  H.  Carpenter, 

Columbia  University. 
W.  H.  Carruth, 

University  of  Kansas. 
Hermann  Collitz, 

Johns  Hopkins  University. 
Starr  W.  Cutting, 

University  of  Chicago. 
Daniel  K.  Dodge, 

University  of  Illinois. 

A.  B.  Faust, 

Cornell  University. 
Kuno  Francke, 

Harvard  University. 
Adolph   Gerber, 

Late  of  Earlham  College. 


Julius  Goebel, 

University  of  Illinois. 
J.  T.  Hatfield, 

Northwestern  University. 
W.  T.  Hewett, 

Cornell  University. 

A.   R.   HOHLFELD, 

University  of  Wisconsin. 
Hugo  K.  Schilling, 

University  of  California. 

H.  Schmidt-Wartenberg, 
University  of  Chicago. 

Hermann  Schoenfeld, 
Columbian  University. 

Calvin  Thomas, 

Columbia  University. 

H.  S.  White, 

Harvard  University. 


Henry  Wood,  Johns  Hopkins  University. 


New  Series,  Vol.  12. 


1914. 


Old  Series,  Vol.   16. 


published  by 

THE  GERMAN  AMERICAN   HISTORICAL  SOCIETY 

E.  M.  Fogel,  Business  Manager, 

Box  39,  College  Hall,  University  of  Pennsylvania 

BMMlaoetpbta. 


JBerltn  :  'fflew  H?orfc  : 

MAYER  &  MULLER  CARL  A.  STERN 

Xonoon  : 
KEGAN  PAUL,  TRENCH,  TROBNER  &  CO.,  Ltd. 


Xetp3i0  : 
F.  A.  BROCKHAUS 

Parte  : 
H.  LeSOUDIER 


Ap 


' 


(Birman  Gmerican  Cïnnals 

CONTINUATION  OF  THE  QUARTERLY 

AMERICANA  GERMANICA 

New  Series,  March — October.  Old  Series, 

Vol.  XII.     Nos.  2-5.  1914.  Vol.  XVI.     Nos.  2-5. 

THE  GRAFFENRIED  MANUSCRIPT  C. 

This  manuscript,  written  in  the  French  of  the  beginning  of 
the  eighteenth  century,  is  the  most  complete  of  the  Graffenried 
manuscripts  relating  to  the  settlement  of  Newbern,  N.  C.  It  was 
written  down  by  Christoph  von  Graffenried's  own  hand  (see 
German  American  Annals,  Vol.  XI,  p.  20$i.)  in  1716  (see 
p.  150,  1.  2),  and  is  a  careful  revision  of  earlier  sketches,  con- 
tained in  the  A  and  B  manuscripts.  The  earliest  of  these,  the  A 
manuscript,  was  written  in  French,  and  a  translation  of  this  into 
English  has  been  published  in  The  Colonial  Records  of  North 
Carolina  (1886),  Vol.  1,  pp.  905-985.  The  B  manuscript,  written 
in  German,  was  printed  for  the  first  time  in  a  foregoing  number 
of  the  German  American  Annals.  The  C  manuscript  appears 
in  print  for  the  first  time  on  the  following  pages.  The  maps  and 
illustrations  are  a  unique  feature  of  this  manuscript.  Further- 
more, a  large  number  of  additional  passages  and  a  better  ordering 
of  the  material,  distinguish  C  from  the  A  and  B  manuscripts. 

No  excuses  are  necessary  for  the  printing  of  this  fasci- 
nating bit  of  colonial  history  in  its  several  forms,  for  each 
of  them,  particularly  the  B  and  C  manuscripts,  are  of  vital  in- 
terest because  of  their  historical,  literary,  and  linguistic  content. 

The  present  copy  was  made  from  the  original  by  an  ex- 
perienced copyist  of  Bern,  who  used  a  typewriter.  This  type- 
written copy  was  then  submitted  to  a  trusted  copyist  of  the 
Berner  Stadtbibliothek,  who  compared  it  with  the  original  and 

(63) 


64  The  Graff enried  Manuscript  C 

made  corrections.    The  present  form  can  therefore  be  relied  upon 
as  a  faithful  reproduction  of  the  original  handwriting. 

The  C  manuscript  belongs  to  the  private  library  of  Mr. 
W.  F.  von  Mulinen,  to  whom  I  wish  to  express  my  gratitude 
for  permission  to  publish  the  manuscript,  as  well  as  for  courte- 
sies extended  during  the  preparation  of  the  copy.  He  has  in 
many  cases  given  his  valuable  judgment  in  the  deciphering  of 
treacherous  forms  and  difficult  passages. 

In  the  original  manuscript,  marginal  notes  appear  through- 
out as  guides  to  the  material  contained  in  the  paragraphs;  for 
convenience  these  notes  have  been  printed  here  as  paragraph 
headings.  The  paging  of  the  original  manuscript  is  indicated 
by  the  numerals  in  the  text. 

Albert  B.  Faust, 

Cornell  University,  Ithaca,  N.  Y . 


1  RELATION  DU  VOYAGE  DAMERIQUE 

que  le  B.  de  Graff  enried  a  fait,  en  y  amenant  une  Colonie  Pala- 
tine et  Suisse;  et  son  Retour  en  Europe. 


PREFACE. 

Quoyq  plusieurs  Persones  n'ayent  demandé  la  Relation  de 
mes  tristes  advantures  d'Ameriq,  je  ne  me  serois  pas  disposé  à 
cela,  restoit  que  j'estois  bien  aise  de  me  justifier  tant  auprès  de 
ma  Société  aussi  bien  qu'a  d'autres  persones  lesquelles  auraient 
peutetre  pu  avoir  despensées  Sinistres  de  ma  Conduite,  Corne  si 
j'avois  entrepris  cette  Colonie  légèrement  et  imprudement,  et  que 
j'aurais  passé  mon  tems  en  Caroline  en  Luxe  et  oisiveté,  en  quoy 
on  ce  seroit  bien  trompé,  et  ma  Relation  en  fait  bien  voir  le  Con- 
traire. On  y  trouvera  aussi  des  particularités  qu'on  aurait  bien 
pu  laisser,  mais  accause  des  demarches  irregulieres  de  certaines 
persones  qui  ont  agis  de  mauvaise  foy,  tant  a  legard  des  pauvres 
Colonistes  qu'envers  ma  persone,  en  estant  même  venus  jusques 
a  des  actions  noires  et  inexcusables,  Je  nay  pu  de  moins  que 


The  Graffenried  Manuscript  C  65 

d'en  faire  mention,  (quoy  que  bien  charitablement  puis  que  ie 
nomme  persone)  affin  qu'on  ne  m'en  impute  pas,  et  que  mon  in- 
nocence soit  au  jour. 

Sans  doute  quelques  Curieux  voudraient  scavoir  les  raisons 
d'une  Entreprise  si  grande  et  éloignée  de  mon  Pays  et  Patrie; 
Quelques  uns  les  scavent,  les  autres  ce  contenteront  de  scavoir 
que  des  le  tems  que  jeu  l'honneur  de  faire  quelq  séjour  chez 
feu  le  Duc  d' Albemarle  a  Londre  qui  fust  alors  établis  du  Roy 
Charle  II,  vice  Roy  de  Jamaiq,  par  la  Relation  qu'on  me  fist 
de  la  beauté,  bonté,  et  richesses  de  l'Ameriq  Angloise,  j'en  con- 
ceus  une  Jdée  m'advantageuse,  que  sur  les  fortes  invitations  de 
ce  seigneur  je  l'aurois  suivis  en  ce  Voyage  avec  empressement 
si  je  n'eusse  esté  détourné  par  les  fortes  remonstrances  de  mes 
Parents  qui  voulloient  que  je  m'établisse  dans  ma  Patrie,  et 
non  obstant  touttes  les  douceurs  que  j'y  pouvois  avoir,  il  me 
resta  pourtant  toujours  quelq/  2amorce  et  quelq  chose  d'attirant 
pour  les  pays  susdits.  Et  la  Fortune  ne  me  regardant  pas  d'un 
oeuil  si  favorable  comme  je  l'aurois  souhaitté,  après  avoir  finis 
mon  Bailiage  d'Yverdon  grand  et  important  a  Contentement  de 
mon  Souverain,  des  Etats  voisins,  et  des  Ressortissants,  Dieu 
soit  loué,  avec  une  Concsience  bone  et  nette,  mais  n'y  ayant  pas 
profité  pour  y  avoir  eu  des  Contreferas,  d'autre  Coté  n'ayant  pas 
été  homme  a  m'enrichir  au  depends  des  pauvres  Ressortisants, 
outre  les  troubles  de  Neufchattel  qui  me  causèrent  beaucoup  de 
perte,  voyant  encore  que  la  Reforme  nouvelle  me  privoit  de  pou- 
voir obtenir  quelq  charge  profitable  pour  bien  longtems  ;  dans 
l'espérance  de  faire  une  fortune  plus  considerable  dans  ces  Pays 
éloignés  de  l'Ameriq  Angloise,  afin  de  mieux  soutenir  une 
Famille  nombreuse  selon  mon  Caractère  et  qualité  :  Je  pris  donc 
une  forte  resolution  pour  ce  Voyage  important  pas  moins  dan- 
gereux que  long  et  pénible,  d'autant  avec  plus  de  Courage  que  ie 
fus  invité  fortement  par  diverses  lettres  des  Pays  susdits,  aussi 
bien  que  de  Londre.  Je  hesitois  longtems  si  ie  communiquerois 
mon  dessein  a  quelq  amy  ou  Parent,  mais  voyant  qu'ils  m'en 
disuaderoient,  je  n'en  di  rien  pas  même  a  ceux  qui  me  touchoient 
de  plus  près,  et  partis  secrettement.  Cependant  avant  que  de  quit- 
ter le  Pays,  je  m'arrestay  aux  frontières  chez  un  amy,  et  fis  une 


66  The  Graff 'envied  Manuscript  C 

disposition  de  mes  affaires  que  je  n'avois  pu  entièrement  régler 
avant  mon  depart,  et  l'envoyay  a  un  de  mes  Parents,  en  comuni- 
quant  mon  dessein,  mais  le  malheur  voulust  que  ce  pacquet  de 
papiers  fust  intercepté  ou  perdu,  ce  qui  causa  beaucoup  d'emba- 
rass  et  de  confusion  :  Ne  recevant  aucune  reponce  pendant  8  ou 
10  jours,  Je  partis  dont  dans  une  ferme  resolution  de  ne  plus 
retourner,  mais  l'home  propose  et  Dieu  dispose. 

Mon  arrivée  en  Hollande.    Arrivée  en  Angleterre.    Traitté  avec 
les  Lord.  Prop,  de  Caroline. 

Lorsque  j'arrivay  en  Hollande  certaines  Persones  de  Con- 
sideration m'auroient  presq  détourné  de  mon  dessein  me  faisant 
des  propositions,  cependant  ne  les  trouvant  pas  a  mon  goust,  ie 
continuay  mon  Voyage  en  Angleterre  ou  je  rencontray  d'abord 
mes  amys,  et  il  y  eust  des  Persones  de  haute  Consideration  et  dis- 
tinction qui  m'encouragèrent  beaucoup  pour  continuer  mon  des- 
sein, avec  promesse  de  toutte  l'assistance  possible,  tellement  que 
je  suis  entre  en  Traitté  selon  lequel  les  Lords  Propriétaires  de 
Caroline  me  firent  des  propositions  et  Conditions  avec  des  Privi- 
leges si  advantageux  pour  l'Etablissement  de  ma  Colonie,  que  i'en 
suis  venu  a  une  Conclusion./ 

2 Arrivée  de  10,000  Palatins  à  Londre. 

Justement  en  ce  tems  plus  de  ioooo  âmes  vinrent  d'Alle- 
magne en  Angleterre  sous  le  nom  de  Palatins  mais  meslés  de 
beaucoup  de  suisses  et  d'autres  Provinces  d'Allemagne,  ce  qui 
dona  beaucoup  a  penser  a  la  Cour  aussi  bien  qu'aux  Habitants  de 
Londre  et  Provinces  voisines  pour  les  grands  embarass  et  frais 
immences  que  ces  gens  causèrent.  C'est  pourquoy  on  publia 
d'abord  un  Edict,  par  lequell  il  estoit  permis  a  Chacun  de  prendre 
de  ces  gens  pour  les  soigner,  et  on  en  avois  envoyé  une  bone 
partie  dans  les  3  Royaumes,  ce  qui  n'a  pas  si  bien  réussi  corne  on 
lesperoit  en  partie — accause  de  la  paresse  des  Palatins,  et  en  partie 
par  la  jalousie  des  pauvres  sujets  du  Royaume,  ainsi  on  pris  la 
resolution  d'envoyer  un  bon  nombre  de  ces  gens  en  Ameriq  a 
quoy  la  Reine  fournis  des  grandes  sommes. 


The  Graffenried  Manuscript  C  67 

Assistance  de  la  Reine  pour  le  transport  de  mon  peuple  à  Virginie 

et  Caroline. 
Dans  cette  conjoncture  diverses  Persones  de  distinction  qui 
avoient  connoissance  de  mon  entreprise  me  Conseillèrent  que  ie 
devois  me  preevaloir  d'une  occasion  si  favorable,  me  faisant 
espérer  que  si  ie  voulois  prendre  une  assez  grande  quantité  de  ces 
gens,  la  Reine  fourniroit  non-seulement  le  transport  mais  grati- 
fieroit  encore  ces  gens  d'une  assistance  considerable,  ce  qui  eust 
aussi  son  effect,  et  la  somme  ce  monta  jusques'a  40001b  Sterlin. 
La  Reine  ou  le  Conseil  Royal  avoit  promis  de  doner  des  Terres  le 
long  de  la  Riviere  de  Potomack  autant  que  nous  désirerions  avec 
des  fortes  Reccomandations  pour  Mons.  le  Gouverneur  de  Vir- 
ginie :  Tout  cecy  avec  les  promesses  advantageuses  des  seigrs 
Propriétaires  de  Caroline  dona  pas  peu  d'Autorité  a  cette  Entre- 
prise de  la  quelle  j'esperois  une  issue  pas  moins  heureuse  qu'en 
paroissoit  advantageux  le  Commencement. 

Mesures  prises  pour  le  transport  de  ma  colonie. 
Jay  dont  pris  une  peine  inexprimable  pour  le  transport  et 
entretiens  de  cette  nouvelle  Colonie.  1°  J'ay  Choisis  pour  ce 
sujet  d'entre  cette  foule  de  Palatins  des  jeunes  gens  bien  portants 
et  laborieux,  et  de  touttes  sortes  de  metiers  et  vocations.  20  fait 
des  Provisions  des  touttes  sortes  d'utencils.  30  Bones  Provisions 
de  Vivres.  40  des  bons  Vaisseaux  ou  bâtiments  bien  adjustez, 
bien  équipés;  50  Item  des  bons  Intendants  et  Surveillants  ou  di- 
recteurs pour  avoir  soin  de  tout  et  tennir  ce  monde  en  bon  ordre — 
et  discipline.  6°  Et  afïïn  qu'on  ne  m'impute  aucune  negligence 
ny  défaut,  ie  n'ay  rien  fait  ny  entrepris  a  l'insceu  du  Comité  Royal 
et  sans  leurs  advis  et  instructions.  70  pour  premiers  Directeurs 
de  ce  Peuple  j'avois  choisis  3  persones  des  principaux  de  Caro- 
line, qui  par  hazard  ce  trouvèrent  alors  a  Londre  et  qui  avoient 
desia  demeuré  plusieurs  années  en  Caroline,  l'un  estoit  le  Receveur 
General/  4  L'autre  L'Arpenteur  General,  le  3e  Un  Juge  de  Paix, 
qui  touts  trois  ont  paru  pour  cett  effect  devant  le  Comité  Royal,  ou 
ils  ont  receu  leurs  instructions  et  ont  esté  confirmé  pour  avoir  la 
direction  de  ces  Peuple,  en  mon  absence,  tant  sur  Mer  que  sur 
Terre,  n'ayant  pu  partir  accause  d'une  petite  Colonie  de  Berne 


68  The  Graff enried  Manuscript  C 

qui  devoit  suivre  bientost  outre  d'autres  affaires  que  j'avois  en- 
core a  régler.  8°  J'avois  choisis  d'entre  ce  Peuple  aussi  douze 
Sousdirecteurs  des  plus  Cerces  et  capables  pour  en  avoir  un  soin 
plus  particulier. 

Quelque  Seigrs  de  la  Corn:  Roy  Visitent  les  Vaisseaux. 

Apres  que  le  Comité  Royal  eust  confirmé  tout  ce  que  les 
Lord  Propriétaires,  ces  Peuples  et  moy  avions  contracté  con- 
clus et  arrester  par  ensemble,  j'avois  encore  prié  les  Seigneurs  de 
la  Commission  Royale  d'avoir  la  bonté  d'ordoner  quelques  uns 
de  leurs  membres  pour  visiter  les  Vaisseaux  de  transport,  si  tout 
estoit  bien  en  ordre,  soit  a  legard  de  la  provision,  soit  pour  les 
matelots,  le  Vaisseau  même  et  la  place,  et  pour  insinuer  au  Capi- 
taine qui  tienne  bien,  et  nourisse  ce  monde  a  suffisance  et  propre- 
ment: Ce  qui  fust  bien  exécuté  et  rapporté  en  la  Comission 
Royale. 

Départ  de  la  Colonie  pour  l'Amérique  en  Janv.  ijio.    Convoy  du 

Vice  Adm.  Noris. 

Le  jour  avant  le  depart  de  cette  Colonie  je  me  transportay 
avec  Monsieur  Cesar  ministre  de  l'Eglise  Reformée  Allemande 
de  Londre  a  Gravesand  pour  consoler  et  encourager  ces  Peuples 
et  leur  souhaiter  un  heureux  Voyage  Leurs  représentant  par  un 
petit  discours  tout  ce  que  ie  pouvois  juger  être  bon  et  propre 
dans  la  Conjoncture  :  Et  Mons.  le  ministre  fist  un  sermon  fort 
touchant  a  ce  sujet.  Je  ne  pouvois  les  accompagner  alors,  ac- 
cause  que  j'attendois  encore  une  petite  Colonie  de  Berne  corne 
susdit,  et  quelq  membres  de  ma  Société  avec  les  quells  j'estois 
bien  aise  de  conférer  au  sujet  de  cette  Entreprise  importante  pour 
suivant  prendre  les  mesures  nécessaires.  Ainsi  après  avoir  rec- 
comander  mes  Colonistes  a  la  Protection  Divine,  je  les  fis  partir 
touttefois  sous  les  precautions  nécessaires  accause  de  la  Guerre. 
Pour  ce  sujet  j'avois  abtenu  du  Comte  de  Pembrock  Grand 
Admirai  d'Angleterre,  la  faveur,  qu'il  ordona  au  Chevallier  Noris 
vice  Admirai  d'accompagner  avec  son  Escadre  nos  deux  Vais- 
seaux jusques  a  la  hauteur  de  Portugal. 


The  Graff enried  Manuscript  C  69 

L'un  des  Vaisseaux  attaqué  et  pillé  par  un  câpre  franc  ois. 
Contretems  Premier. 

Il  faisoit  alors  un  tems  fort  doux  quoy  qu'au  mois  de  Jan- 
vier mais  quand  ils  eurent  passé  le  Canal,  il  survient  un  si  terri- 
ble orage  et  des  Vents  si  Contraires  q'ils  eurent  13  semaines  pour 
passer  la  Mer,  ce  qui  fust  cause  que  ces  pauvres  Gens  furent 
bien  tourmentez  et  devinrent  touts  malades  a  quoy  ne  contribuast 
pas  peu  la  nourriture  salée  a  laquelle  il  n'estoient  pas/  5accou- 
tumez,  et  qu'ils  etoient  logés  fort  a  étroit  il  en  mourut  plus 
de  la  moitié  sur  Mer,  et  beaucoup  moururent  pour  s'être  soûlés 
trop  d'eau  douce  en  arrivant  a  Terre,  et  de  fruits  crus;  ainsi 
cette  Colonie  fust  délabrée  avant  quelle  fust  bien  établie.  Et 
quand  le  reste  de  ces  pauvres  gens  crurent  être  échappez,  l'un 
de  ces  Vaisseaux  qui  estoit  pourvu  des  meilleurs  effects  et  des 
Colonistes  des  plus  moyenés  eust  le  malheur  d'être  attaqué  et 
pillé  par  un  Câpre  Francois  dans  l'Embouchure  de  James  River, 
en  barbe  d'un  Vaisseau  de  Guerre  Anglais,  qui  estant  a  l'ancre, 
et  en  partie  dematé  ne  pus  venir  au  secours.  Voicy  le  premier 
orage  d'Infortune. 

Arrivée  des  Collonistes  Palatins  en  Virginie. 

Apres  que  le  reste  de  cette  Colonie  s'estoit  un  peu  repris,  ra- 
frechis  et  raccommodé  en  Virginie  ou  ils  avoient  esté  bien  receus, 
ils  ce  sont  mis  avec  leurs  bagages  et  effects  en  Chemin  pour  Car- 
oline estants  obligé  de  faire  20  miles  par  Terre,  ce  qui  absorbast 
bien  de  Largent  et  causa  des  grands  frais,  n'ayant  osez  ce  com- 
ettre  en  mer  accause  des  Câpres,  outre  que  les  Eaux  estant  basses 
aux  Embouchures  des  Rivieres  de  Caroline  les  gros  Vaisseaux 
n'auroient  pu  passer  ny  entrer. 

Arrivée  des  Pal:  en  Nord.  Carol. 

Estants  dont  arivéz  en  Caroline  dans  la  Comté  d'Albemarle 
sur  la  Riviere  de  Chouan  auprès  d'un  Riche  habitant — Colonel 
Pollock  du  Conseil  de  Nord  Caroline,  il  en  eust  soin  et  pourvust 
ce  monde  de  touts  les  nécessaires  mais  pour  de  largent  ou  Valeur, 
et  les  mist  dans  des  grosses  chaloupes  pour  passer  le  sound  (un 


jo  The  Graffenried  Manuscript  C 

lac  ou  petite  mer  entre  les  dunes  et  la  Terre  ferme),  pour  entrer 
dans  la  Comté  de  Bath  ou  ils  furent  places  par  l'arpenteur  gen. 
sur  une  pointé  de  Terre  entre  les  Rivieres  de  News  et  Trent, 
appelle  Chattoucka  ou  après  fust  faitte  la  foundation  de  la  petite 
ville  de  Newberne. 


Les  Palatins  mal  placés  au  commencement. 

Mais  l'Arpenteur  gen  :  y  fist  une  lourde  faute  ou  plutost  un 
tour  de  malice  et  d'avarice,  car  au  lieu  de  placer  ces  pauvres 
gens  chacun  sur  sa  plantation  qu'il  leurs  auroit  deu  marquer,  affin 
de  gagner  tems  et  extirper  et  deffrischer  leur  Terrein,  il  les  a 
logé  par  interest  sur  une  partie  de  son  propre  Terrein,  sur  la 
cote  de  midi  sur  la  Riviere  de  Trent,  justement  a  l'endroit  le  plus 
chaud  et  le  plus  mal  saint,  au  lieu  quil  devoit  les  loger  au  moins 
contre  le  Nord  sur  la  Riviere  de  Neuws,  ou  ils  auroient  esté  plus  au 
frais  :  Et  ce  qui  estoit  fort  mallhoneste  a  cett  Arpenteur  gen  :/ 
"C'est  que  nous  luy  avions  payé  bien  cher  cette  piece  ou  pointe  de 
Terre  consistant  en  environ  iooo  arpents  de  Terre  resachant  qu'il 
n'enst  aucun  titre  pour  cela  et  que  cet  endroit  estoit  encore  habité 
par  les  sauvages,  nous  ayant  vendu  la  Terre  franche  et  persuadé  qu'il 
n'y  avoit  point  d'Indiens.  Cest  la  ou  ces  pauvres  Colonistes  fur- 
ent obligé  de  séjourner  jusques  au  mois  de  7bre  de  même  année 
dans  la  plus  grande  misère,  obligez  de  ce  défaire  presq  de  touts 
leurs  habits  et  effects  pour  ce  pourvoir  de  vivres  auprès  des  hab- 
itants voisins. 

Il  faut  que  j'arreste  icy  le  cours  de  ma  Relation,  affin  que 
ie  puisse  aussi  dire  quelq  chose  de  ce  que  j'ay  negotié  plus  par- 
ticulièrement a  Londre,  item  de  mon  depart,  de  ce  qui  s'est  passé 
et  ce  que  j'ay  remarqué  dans  mon  voyage,  et  de  mon  arivée  en 
Nord  Caroline  ce  même  Mois  de  fîre  1710,  après  on  continuera 
en  ordre. 

8  Nayant  touché  qu'en  passant  ce  que  j'avois  negotié  a  Lon- 
dre, ie  diray  quelq  chose  de  plus  particulier  icy — pourtant  le  plus 
succinctement  que  ie  pourray  :  Il  sera  bon  de  distinguer  un  peu 
ks  deux  visées  des  Colonies  proposées,  de  celle  de  Virginie,  & 
Celle  de  la  Nord  Caroline. 


ÙSV.  Cf'\  iJfaiïfêo&ntU  ^krfcQe  5%W  ^ 


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The  Graffenried  Manuscript  C  yi 

Proposition  de  L'Etat  de  Berne,  a  la  Reine  pour  un  district 
de  Pays,  en  Virg. 

Pour  Celle  de  Virginie  nous  avions  des  ordres  de  LL.  EE. 
de  Berne  notre  Souverain  Magistrat  de  Sonder  de  sa  Maj.  La 
Reine  de  la  Grande  Bretagne  si  elle  seroit  disposée  d'accorder  a 
L'Etat  de  Berne  un  district  de  Terres  pour  la  Colonie  proposée 
avec  Jurisdiction  sous  certaines  clauses  et  sans  dépendre  d'aucun 
Gouverneur  mais  directement  de  la  Reine  ou  son  Conseil  ;  mais 
la  Couronne  ne  voulant  rien  déroger  de  son  Authorité  et  Gran- 
deur ne  voulust  s'entendre  a  cette  Proposition,  prétendant  que 
tout  devoit  conformer  aux  Loix  et  Règlements  du  Royaume,  ce 
qui  fesant  aussi  de  la  peine  a  un  Etat  Souv  :  de  sabbaisser  d'au- 
tant, rien  ne  fust  fait. 


La  Reine  nous  accorde  en  particulier  des  Terres  sur  la  Riviere  du 

Potomack. 

Cependant  nous  en  particulier  ma  Société  et  moy,  sous  la 
Reccomandation  ou  par  assistance  de  Monsieur  Stanion  Envoyé 
extr.  de  sa  Maj  :  Brit  :  obtînmes  de  la  Reine  la  permission  de 
prendre  des  Terres  en  Virginie  au  dessus  de  la  Chutte  de  la  Riv- 
iere de  Potomack  sous  les  mêmes  Conditions  que  les  autres  Res- 
sortissants de  sa  Majesté,  dans  le  dessein  de  partager  notre  Col- 
onie pour  des  bones  raisons,  mais  corne  on  nous  fist  espérer  plus 
d'advantage  de  la  Nord  Caroline  et  que  ces  Terres  estoient  a 
beaucoup  meilleur  marché,  outre  que  nous  y  avions  quelq  Juris- 
diction et  privileges  particuliers,  nous  Commençâmes  par  la — 
et  l'issue  fatale  fait  voir  que  nous  aurions  mieux  fait  de  co- 
mencer  par  Virginie  d'autant  que  nous  y  aurions  esté  plus  en 
seureté  et  mieux  soutenus  en  cass  de  danger  par  la  Couronne  que 
par  des  particuliers  en  Caroline  même  la  situation  suivant  le  plan 
que  j'en  ay  fait,  ne  cedoit  rien  a  celle  de  Caroline  ny  en  beauté 
ny  en  bonté — Cependant  touttes  ces  demarches  que  dessus,  me 
cousterent  bien  des  pas  inutiles  de  la  peine  et  des  frais,  pour  a  la 
fin  n'obtenir  qu'un  ombre  de  faveur,  car  lors  que  nous  vouillions 
faire  asseurer  et  arpenter  les  Terres  sus  mentionées  il  ce  trouva 


72  The  Graffenried  Manuscript  C 

qu'elles  estoient  desia  prises  par  Mylord  Coulpeper  :  tellement 
qu'il  en  faloit  chercher  la  plus  grand  partie  en  Maryland,  Pays 
appartenant  en  propriété  a  Mylord  Baltimore  :  Il  est  vray  que 
nous  en  fismes  encore  marquer  &  asseurer  en  d'autres  endroits 
assez  bons  en  Virginie  mais  éloignez  des  Plantations  Chrest- 
iennes./ 

10  La  Caroline  par  un  don  gratuit  remise  de  Charles  II.   Roy 
d'Anglet:  aux  Scig>'s-  Prop. 

A  l'égard  de  la  Colonie  pour  la  Caroline  ie  n'eus  pas  moins 
d'embarass  de  peines  et  de  frais,  quoy  que  pourtant  les  Lord 
Propriétaires  ayent  esté  bien  disposez  a  me  favoriser.  Je  crois 
qu'avant  que  dentamer  cette  negotiation,  il  ne  seroit  pas  hors  de 
propos  de  dire  quelq  chose  de  leur  Pouvoir  et  Privileges  cest  ce 
qu'on  voit  amplement  dans  la  Relation  au  journal  imprimé  de 
larpenteur  general  Lawson,  ou  est  copiée  la  Charter,  ou  acte  ac- 
cordé par  le  Roy,  Charles  II.  Cette  grande  faveur  et  haute  Juris- 
diction, qu'aucun  particulier  ny  seigneur  des  3  Royaumes  n'a, 
a  esté  accordé  a  ces  Mylords  et  Seigneurs,  qui  ont  rappelle  ce 
Roy  de  son  exile,  et  ont  favorisé  son  Retour  dans  le  Royaume. 
Ce  Roy  nayant  voulu  être  ingrat  envers  ses  bienfaitteurs  n'a 
sceu  cornent  les  mieux  reccompenser  que  pour  une  faveur  si  sin- 
gulière en  donant  et  remettant  la  Province  de  Caroline  a  ces 
Seigneurs  en  pleine  possesion,  Authorité  et  pouvoir  absolu  corne 
le  Roy  même  l'avoit  possédée,  aussi  ont  ils  le  Titre,  Corne  s'en 
suit. 

A  Son  Excellence  N  :  N  :  Palatin,  et  aux  autres  Véritables 
et  absoluts  Seigneurs  Propriétaires  de  la  Province  de  Caroline 
dont  il  y  a  2  Gouvernement  du  Sud  et  du  Nord. 

L'un  des  Chefs  de  ces  Seigneurs  Prop  :  estoiet  au  Comence- 
ment  Le  General  Monck  Duc  d' Albemarle.  E'estoit  luy  qui  pré- 
senta la  Courone  qu'il  avoit  fait  faire  au  Roy — a  son  Entrée  au 
Royaume,  laquelle  on  garde  a  la  Tour  de  Londre  auprès  de  la 
veritable  du  Royaume  et  que  j'ay  veue,  on  les  montre  toujours 
touttes  deux  anx — Etrangers  curieux. 


The  Graffenried  Manuscript  C  Ji, 

Grands  Privileges  des  Lords  Prop.    Substance   du   Traitté  fait 
avec  Les  Lords  Prop. 

Entre  d'autres  Privileges  que  ces  Seigrs.  Prop,  ont  est  le 
pouvoir  de  créer  des  Cassiques,  des  Comtes,  Barons,  Chevalliers 
&  Gentilshomes  en  ces  Provinces  &  Ceux  qu'ils  veulent  bien  favo- 
riser ils  les  font  corroborer  et  registrer  dans  la  Heroldrie  Royale, 
Corne  ils  ont  fait  a  mon  égard,  lors  que  pour  me  procurer  plus 
d'Authorité  auprès  de  mon  Peuple,  ils  m'honorèrent  des  titres 
de  Landgrave  de  Caroline,  Baron  de  Bernbery,  et  Chevallier  a 
l'imitation  du  cordon  bleu  d'Angleterre,  du  Cordon  pourpre  avec 
la  Médaille,  corne  mes  Patentes  en  font  foy:  mais  le  mail  est 
qu'avec  ses  titres  il  n'y  a  pas  un  Revenu  proportioné  :  tout  le 
bien  qui  m'en  est  provenu  et  qu'ils  m'ont  doné  le  premier  rang 
après  le  Gouverneur  dans  la  maison  haute  des  Parlements  de  la 
Province — et  m'a  conservé  du  Respect  auprès  des  Ressortissants  ; 
Car  ayant  au  comencement  paru  au  Parlement  sans  Cordon,  j'y 
fus  bien  receus,  mais  en  certaines  occasions  ie  ne  fus  pas  obéis 
corne  cela  ce  devoit,  C'est  pourquoy  on  m'advisa  de  porter  le 
Cordon/  net  la  médaille  quand  ie  paroitray  dans  les  assemblées 
ce  que  ie  fis,  et  j'apperceus  incontinant  leffect  car  certaines  gem 
qui  n'avoient  assez  respecté  mes  ordres  vinrent  après  pour  m'en 
demander  pardon  a  genoux.  C'est  assez  de  l'Authorité  &  pouvoir 
de  ces  seigrs.  Prop  :  Je  diray  succinctement  quelq  chose  de  ce  au'il 
m'ont  accordé  notre  Traitté  estant  trop  ample  pour  l'inserrer  icy. 
i°.  Ils  m'ont  vendu  15000  arpent  terre  choisie  que  j'ay  fait  arpen- 
ter sur  la  Riviere  de  News  &  Trent,  et  2500  acres  sur  Weetock 
River,  a  10  livres  Sterlins  le  1000,  ou  une  livre  sterl:  p  cent 
acres,  &  6  sols  par  100  arpents  cence  foncière,  ce  qui  fait  la 
somme  de  1751b  sterl:  ce  que  j'ay  d'abord  payé  content.  20  II 
y  a  eu  une  reserve  de  100  mille  acres  a  choisir  entre  ces  Rivieres 
cy  nomées  et  Clarendon  R.  pour  le  même  prix,  et  pour  cela,  j'ay 
eu  7  ans  de  terme  pour  faire  le  premier  payemt.  &  des  la  7e  : 
jusques  a  la  12e — le  tout  devoit  être  payé.  30  Les  différents 
qu'auroient  mon  Peuple  avec  les  Anglois  ce  dévoient  terminer 
devant  les  juges  Anglois,  mais  ce  que  mes  Colonistes  auroient 
de  difficulté  entre  Eux  cela  ce  terminerait  entre  Eux  ou  par  de- 


74  The  Graff enried  Manuscript  C 

vant  moy:  La  haute  Jurisdiction  ou  faits  criminels  a  mort  ré- 
servez aux  Seigrs.  Prop:  40.  Liberté  de  Religion  et  d'avoir  un 
ministre  de  notre  Pays  qui  pourrait  préscher  en  notre  langue.  5°. 
Droit  de  Ville  et  marché  ou  foire  a  Neuberne.  6°.  francs  de 
toutte  taille  et  impots,  dimes  &  Cences,  hormis  les  6  sols  p  100 
acres  annuellement,  comme  sus  dit.  70.  Les  Seigrs.  Prop:  ou  la 
Province  par  leurs  ordres  me  dévoient  fournir  pour  2  ou  3  ans 
de  provision  de  vivres  et  bétail,  pour  moy  et  toutte  la  Colonie 
moyenant  restitution  après  le  terme  prescrit. 

Quelques  articles  du  Traitté  avec  les  Palatins. 

J'avois  aussi  un  Traitté  particulier  et  bien  exact  avec  les 
Palatins  lequ'ell  fust  projecté  examiné  &  arrêté,  devant  &  par  la 
Comission  Royale  trop  ample  a  inserrer  icy,  seulement  en  sub- 
stance ce  qui  suit.  i°.  mes  Colonistes  me  dévoient  fidélité  obéis- 
sance et  Respect,  et  moy  la  Protection  2°.  Je  devois  fournir  chaq 
famille  de  provision  pour  la  premiere  année,  d'une  Vache  de  deux 
Cochons,  &  de  quelques  utencils,  moyenant  restitution  après  3 
ans.  30.  Je  devois  doner  a  chaque  famille  300  arp:  de  Terre  et 
ils  dévoient  me  livrer  pour  Cence  foncière  2  sols  par  acre,  en 
contre  ie  devois  supporter  les  6  sols  p  100  acres  de  reconnais- 
sance envers  les  Seigrs.  prop,  come  desia  sus  dit  ;  pour  ce  qui  est 
du  transport  et  nouriture  de  ma  Colonie  iusques  en  Caroline  la 
Reine  la  gratifie  &  30  shellings  pour  habits  a  chaq  persone  gros 
et  petits./ 

12  Le  Chevalier  Fyper  nous  fournit  2  Vaisseaux  et  les  vivres. 

Apres  cela  il  Sagissoit  de  ce  pouvoir  de  bon  Vaisseaux, 
et  il  se  présente  une  persone  de  ma  Connoissance,  le  Chevallier 
Fyper  qui  entrepris  de  fournir  deux  Vaisseaux,  bien  équipez  avec 
la  provision  de  vivres  nécessaires  mais  tout  cecy  ne  pust  estre 
exécuté  avec  telle  régularité  corne  on  lauroit  souhaité.  Corne  ces 
Seigrs.  les  Directeurs  ou  proved iteurs  de  cette  foule  de  monde, 
qui  se  trouva  alors  a  Londre  avoient  assez  affaire  a  pourvoir  tant 
de  1000  âmes,  l'Argent  comenca  a  devenir  rare,  tellement  que 
notre  bon  Chavallier  qui  fist  ces  provisions  a  Credit  dans  la  ferme 


The  Graff enried  Manuscript  C  75 

persuasion  que  l'argent  luy  serait  livré  a  tout  terns  qu'il  demande- 
rait, fust  bien  surpris  de  ce  voir  renvoyé  tant  de  fois,  ce  qui  dura 
même  plusieurs  mois,  tellement  que  ces  Créditeurs  luy  firent  dé- 
noncer les  arrests  ce  qui  fust  même  exécuté  pour  24  heures,  Le 
Chevallier  tout  allarmé  de  ce  procédé  vient  un  mattin  pour  m'en 
faire  de  même  ce  tenant  a  moy  pour  touts  ces  inconvénients,  ce 
qui  me  mist  bien  en  peine.  Corne  alors  ie  me  trouvay  à  la  Cam- 
pagne pour  prendre  l'air  et  me  reposer  un  peu  de  mes  fatigues, 
je  me  hastay  pour  aller  a  Londre  pour  représenter  aia  Commis- 
sion Royale  mes  griefs  sur  le  retard  du  payement  de  cett  argent  : 
on  me  dona  des  bones  paroles,  mais  il  ce  passèrent  encore  plu- 
sieurs semaines  avant  que  largent  promis  fust  livré  au  Chevallier 
Fyper  qui  ne  manqua  pas  de  jour  a  autre  de  presser  les  Trésoriers 
a  la  fin  le  tout  fust  bien  conduit  et  a  souhait. 

Apres  que  ma  Colonie  fust  partie  dans  les  vaisseaux  men- 
tionez  ie  me  preparay  aussi  pour  les  suivre,  après  avoir  disposé 
mes  affaires  particulières  et  pris  Congé  d'une  partie  des  Seig- 
neurs de  la  Commission  Royale  &  des  seigrs.  Propriétaires  de 
Caroline. 

Traitté  fait  avec  Will:  Pe-nn  et  ma  Société,  il  n'est  pas  fait 

mention. 

Je  passe  icy  sous  silence  un  Traitté  fait  avec  William  Penn 
Propriétaire  de  Pensilvanie  pour  des  Terres  et  des  mines;  Et  du 
Traitté  particulier  que  j'ay  eu  avec  une  société  de  Berne  sur  la 
quelle  ie  me  reposois  pour  en  avoir  l'assistance  nécessaire  dans 
une  entreprise  la  quelle  je  me  trouverois  trop  foible  de  soutenir, 
mais  il  auroit  esté  bien  mieux  pour  moy  de  massocier  pour  un 
fait  de  cette  importance  avec  quelq  persone  moyennée  et  enten- 
due d'Angleterre  la  quelle  ne  ce  seroit  peutetre  pas  laisser  épou- 
vanter si  viste  de  mes  Contretems,  corne  ces  Messieurs./ 

13  Mon  depart  de  Londre  Netvcastle.  Curiosités  dans  la  maison  de 

Campagne  du  Comte  d'Essex. 

Mes  Colonistes  Palatins  estant  partis  au  mois  de  Janvier 

1710  je  les  suivis  et  partis  de  Londre  a  la  fin  du  mois  de  May 

même  je  me  servis  pour  cela  d'une  voiture  très  comode,  presq  de 


?6  The  Graff enried  Manuscript  C 

même  que  celle  de  Paris  a  Lyon.    Je  ne  puis  demoins  que  de 
parler  icy  quelq  chose  de  ce  que  j'ay  observé  en  ce  petit  voyage. 
Un  Dimanche  quil  falust  rester  a  une  petite  Ville  nomée  Harford, 
ou  près  de  la  il  y  a  la  maison  de  Campagne  du  Comte  d'Essex 
fort  antique  que  ie  fus  curieux  de  voir  et  j'y  fus  receu  civilement: 
dans  ce  Palais  magnifiq  i'observay  dans  un  grand  dome  des  pein- 
tures grandes  et  extraordinaires  dans  le  Cabinet  du  Comte  quanti- 
tés de  pieces  rares  et  antiquitéz  très  curieuses  ;  et  dans  une  grande 
sale  ie  crus  voir  sur  une  table  de  marbre  un  lutt  de  fluttes  &  autres 
instruments  avec  des  livres  déployez  de  musique,  item  un  jeu  de 
carte  déployé,  une  bource  de  jettons  plusieurs  pieces  d'argent  & 
plusieurs  autres  gentillesses  très  bien  faittes  et  quand  ie  viens 
plus  près  de  la  table  ie  fus  bien  surpris  de  voir  la  l'ouvrage  dun 
second  Appelles,  que  ces  pieces  que  ie  croyois  effective  n'estoient 
que  contrefaittes  en  peinture,  ce  qui  fust  ou  me  sembloit  le  plus 
curieux  est  que  la  superficie  de  cette  table  de  marbre  estoit  si  bien 
polie  qu'on  auroit  cru  que  c'estoit  des  peintures  dessous  un  verre 
ou  une  glace,  et  on  y  pouvoit  verser  de  leau  sans  gaster  la  table 
ny  la  peinture,  asseurement  il  faloit  que  cela  fust  peint  d'un  vernis 
merveilleux.  Apres  avoir  veu  le  reste  du  Palais  et  esté  raffreschis 
d'une  belle  Colation  et  de  bones  liqueurs  ie  fis  mes  Compliments 
et  pris  Congé  pour  suivre  ma  routte. 

Apres  quelq  journées  nous  vînmes  a  York  Ville  antique  assez 
grande  et  bien  peuplée,  ou  jeus  seulement  le  tems  de  voir  la 
Cathédrale  d'une  très  belle  structure  ou  j'attendis  justement  une 
très  belle  symphonie  au  Vepre  et  messieurs  les  Chanoines  my 
firent  Civilité;  des  la  nous  vinmes  a  Durham  assez  jolie  Ville  la 
Catedrale  est  assez  belle,  L'Eveq  de  ce  lieu  a  le  titre  seul  dun 
Prince  hormis  celuy  de  Galle  en  Angleterre  aussi  a-il  la  prudence 
sur  touts  les  Eveques  hormis  celuy  de  Londre  :  &  après  il  ny  eust 
rien  de  remarquable  jusques  a  Neucastle. 

New  Castle 
Neu  Castle  est  une  Ville  grande  bien  peuplée,  Riche,  mar- 
chande, bien  située  au  bord  de  la  Riviere  de  Tyne  qui  s'égorge 
dans  la  Merr,  toutt  abonde  en  cette  ville  on  y  fait  bone  chose  et 
a  bon  marché  le  saumon  y  est  en  abondance,  cett  Ville  est  remar- 


The  Graffenried  Manuscript  C  yj 

quable  par  houille  au  Charbon  de  piere  qu'on  y  trouve  il  en  part 
des  flottes  entières  pour  fournir  la  Ville  de  Londre  et  voisinage  de 
ce  charbon,  et  les  Charboniers  y  sont  en  si  grand  nombre  quil 
failoit  alors  y  tenir  garnison  pour  les  tenir  en  bride  il  y  a  des  con- 
cavitez  si  terribles  par  là  qu'on  diroit  que  c'est  l'antichambre  des 
Enfers,  et  il  faut  qu'un  Etranger  aye  bon  courage/  14  d'y  aller 
bien  avant,  on  y  fait  aussi  quantité  de  Sell  marin  et  il  y  a  plusieurs 
verrières  et  d'autres  fabriques,  outre  les  marchands  il  y  a  aussi 
des  persones  d'un  autre  rang  bien  Civiles,  et  honestes,  avec  les- 
quells  on  passe  agréablement  son  tems;  de  15  jours  que  j'y  ay  esté, 
ie  ne  saurais  assez  me  louer  des  Civilitéz  qu'on  my  témoigna  ;  Un 
des  Chefs  de  la  ville  Alderman  Fenwick  me  regala  magnifique- 
ment et  me  procura  plusieurs  divertissements  principalement  d'une 
belle  symphonie  de  musiciens  persones  de  qualité.  Il  y  a  aussi  un 
très  beau  boul  en  green,  une  très  belle  promenade  ou  il  y  a  un  jeu 
de  boule  entourée  de  plusieurs  rangs  de  tilliots,  et  cela  sur  la 
hauteur  de  la  ville,  ou  il  y  a  une  très  belle  vue.  Cependant  ie  n'y 
ay  pas  esté  sans  chagrin  que  me  causast  le  Capitne  du  Vaisseau 
qui  transportoit  mes  Colonistes  suisses,  il  en  estoit  aussi  le  pro- 
priétaire bourgeis  de  Boston  Capitale  de  la  Nouvelle  Angleterre, 
sans  la  mediation  de  ce  galant  home  Mr.  Fenwick  j'estois  pour 
moy  ruiner  en  process  avec  ce  Capite.  on  avoit  desia  composé  et 
conclu  avec  luy  qu'il  fournirait  touttes  les  provisions  nécessaires 
depuis  Roterdam  jusques  en  Amérique,  Cependant  lors  qu'il 
aborda  a  Neuw  Castle  pour  ces  propres  affaires  tant  pour  y  dé- 
charger des  marchandises  que  pour  en  prendre  d'autres  pour 
Boston  et  partie  de  provisions  de  vivres  qu'il  aymoit  mieux  y 
prendre  qu'en  Hollande  y  estant  en  effect  meilleurs  &  a  meilleur 
marché  ayant  esté  obligé  de  sy  arrester  près  de  4  semaines,  Il  pre- 
tendoit  que  nous  y  fussions  a  nos  propres  frais  avec  toutte  notre 
Colonie  Suisse,  ce  qui  me  causa  bien  de  lembarass. 

Mon  depart  de  Newcastle. 

A  la  fin  nous  estant  accomodéz  tellement  que  nous  partimes 
au  commencement  de  Juillet  pour  L'Ameriq  a  l'embouchure  de 
la  Riviere  de  Tyne  nous  nous  arrestames  quelques  heures  pour 
faire  provision  de  saumons  tant  verds  que  secs  en  un  bourg  situé 


78  The  Graff enried  Manuscript  C 

au  bord  de  cette  Riviere  ou  il  y  eust  une  si  grande  quantité  de 
saumons  que  tout  le  bourg  en  estoit  tapissé  les  séchant  au  soleil 
devant  les  maisons  aussi  bien  pour  les  exposer  a  la  vente. 

Rencontre  de  3.  Flottes. 
Nous  sortimes  de  L'embouchure  environ  les  3  heures  du 
soir  par  un  vent  favorable  et  un  très  beau  jour,  quand  nous  fumes 
sur  la  hauteur  de  la  Mer  nous  vimes  quelques  Vaisseaux  tant  plus 
que  nous  les  approchions  tant  plus  nous  en  decouvrimes  a  la 
fin  passant  outre  nous  nous  trouvâmes  entre  3  flottes,  celle  de 
Hollande  qui  estoit  en  ligne  assez  nombreuse  qui  venoit  aux 
Costes  d'Angleterre  pour  prendre  du  harang,  entremêlée  de  Bâti- 
ments de  pécheurs  et  de  distance  de  vaisseaux  de  Guerre,  d'un 
autre  Costé  estoit  celle  des  Charbonier/  15  qui  revenoit  a  vuide  de 
Londre:  Et  d'un  Coté:  celle  pour  Moscovie.  Le  Soleil  qui  s'en 
alloit  coucher  y  donant  a  plein  et  le  Vent  ayant  cessé,  c'estoit 
le  plus  beau  spectacle  qu'on  put  voir,  ces  grands  vaisseaux  de 
Guerre  parmy  ces  autres  bâtiments  paroissoient  corne  autant  de 
superbes  Chatteaux  parmi  des  maisons  médiocres  et  le  tout  en- 
semble paroissoit  corne  3  belles  Villes,  basties  sur  Merz,  le  lende- 
main qui  estoit  un  dimanche,  d'un  beau  Calme,  le  Commandeur 
Anglois  de  la  flotte  de  Moscovie  dona  le  signal  et  touts  les  vais- 
seaux déployèrent  leurs  Pavillons  corne  de  coutume  a  ce  jour, 
après  la  devotion  Les  trompetes,  haubois  &  tambours  ce  firent  en- 
tendre on  ce  visita  les  uns  et  les  autres,  comme  si  on  auroit  esté 
en  ville  on  passa  le  tems  si  agréablement  que  j'aurois  alors  sou- 
haitté  d'etre  toujours  en  merz  :  mais  contre  le  soir  il  s'éleva  sou- 
dain un  Vent  impétueux  que  ceux  qui  estoient  en  visite  eusent 
assez  de  peine  de  ce  sauver  dans  leur  barquets  pour  se  rendre 
dans  leur  navires,  et  même  un  bon  biberon  qui  avoit  de  la  peine 
de  quitter  sa  bone  liqueur  pour  avoir  trop  tardé,  fust  d'obliga- 
tion de  rester  dans  les  bastiment  ou  il  estoit  en  visite  et  fust 
contraint  de  prendre  un  autre  routte  malgré  luy.  Pour  nous 
qui  estions  en  dessein  de  faire  voile  nord  about  cest  a  dire  contre 
le  nord  au  dessus  des  Isles  de  Shettland  primes  partis  pour  notre 
seureté  de  nous  mettre  parmis  la  flotte  de  Moscovie  la  quelle 
pour  éviter  les  Francois  avec  qui  on  estoit  en  Guerre  alors  au 


The  Graffenried  Manuscript  C  79 

lieu  de  passer  la  merz  Baltiq  prist  son  tour  aussi  par  le  Nord, 
nous  estions  7  Bâtiments  destinez  pour  L'Ameriq  qui  fîmes  voil 
de  compagnie  avec  eux  qui  estoient  destinez  pour  Danemark, 
Suéde  et  moscovie;  A  la  hauteur  du  Nord  d'Ecosse  nous  nous 
séparâmes  après  avoir  salué  le  Comandeur  de  la  flotte  mar- 
chande, de  nos  Cannons  qui  est  lordre  usité,  Eux  vinrent  contre 
Nordoest  et  nous  au  nord  et  nordwest  ;  cependant  corne  le  Vent 
ce  changea  en  oest  il  nous  fust  si  favorable,  quau  lieu  de  prendre 
notre  routte  par  dessus  les  Isles  de  Shettland  nous  coupâmes  et 
passâmes  entre  ces  Isles  et  celles  des  orcades,  pourtant  la  nuict 
mais  heureusement,  Dieu  en  soit  loué. 


Rencontre  de  5  Vaisseaux  venant  de  Jamaiq. 

Quand  nous  fumes  sur  une  certaine  hauteur  au  dessus  d'Ir- 
lande, nous  vismes  de  loin  paroitre  quelq  Vaisseaux  faisants  voil 
contre  nous,  cela  nous  mist  en  allarme  ne  sachant  sils  estoient 
Ennemis  ou  amys,  nous  primes  d'abord  nos  licts  et  matelats 
pour  border  notre  vaisseau,  ce  qui  nous  devoit  servir  de  rempart 
et  nous  nous  mires  en  aussi  bone  posture  qu'il  ce  pust  pour  nous 
deffendre,  nous  en  eûmes  une  petite  peur  accause  que  de  5  Vais- 
seaux que  nous  vismes,  il  y  en  eust  avec  les  banderoles  blanches, 
Couleur  de  France,  quand  nous  fumes  a  portée  d'un  Canon,  Le 
Commandeur/  16  de  cette  flotille  tira  un  coup  perdu  pour  Signal 
que  nous  devions  le  reconnoitre,  mais  ny  repondant  pas,  il  tira  un 
second  en  sérieux  et  nous  pris  a  presq  le  grand  mas,  alors  il 
faloit  ce  soumettre  et  nous  repondimes  de  nos  petit  canons, 
arborant  notre  pavillon  Anglois,  et  tendant  le  contre  voile  dans 
un  moment  le  Comandeur  nous  joignist  si  près  qu'on  pust  s'entre 
parler,  et  corne  il  ne  fist  pas  grand  Vent  pour  faire  Civilité  au 
Comandeur  nous  l'invitâmes  de  monter  notre  vaisseau,  ce  qu'il  ne 
refusa  pas  estant  bien  aise  de  ce  régaler  de  notre  bone  bière  f resche 
angloise,  et  d'une  piece  de  saumon  a  la  marinade  pendant 
ce  petit  intervalle  ie  pris  mon  tems  pour  écrire  en  Europe  et 
remis  ma  lettre  a  ce  petit  Comandeur  (qui  accompagnoit  4  ou  5 
autres  Vaisseaux  Ecossois  &  anglois  venants  de  Jamaiq,  Barba- 
dos,  et  autres  endroits  )  et  ma  lettre  fust  bien  remise  a  la  poste  et 


8o  The  Graff  envied  Manuscript  C 

parvenue  a  Berne.   Contre  le  soir  nous  nous  quittâmes,  et  chacun 
prist  sa  routte. 

J'avois  fait  beaucoup  de  remarques  de  ce  que  ie  vis  sur 
Merz  et  de  ce  qui  s'estoit  passé  en  ayant  fait  un  journal  assez 
curieux  mais  le  malheur  voulust  que  une  petite  malle  ou  coffrete 
dans  lequell  il  y  avoit  encore  plusieurs  raretéz  d'amerique  avec  des 
autres  papiers  et  quelques  hardes,  s'est  perdu,  quoi  qu'il  fust  bien 
reccomandé  a  un  capite.  d'un  Vaisseau  qui  parti  de  Virginie  ne 
layant  pu  prendre  avec  moy  accause  que  j'avois  un  grand  voyage 
a  faire  depuis  Williambourg  Capital  de  Virginie  iusques  ala 
nouvelle  York,  par  terre,  estant  desia  surchargé  de  hordes  tant 
que  mes  deux  chevaux  purent  porter,  ainsi  ie  ne  feroit  mention 
que  de  quelq  peu  de  chose  dont  ie  m'en  souviens  bien  que  ie 
crois  assez  dignes  de  la  Curiosité  du  lecteur,  au  reste  il  y  a  tant 
d'auteurs  qui  ont  écrit  des  Merveilles  de  la  merz,  que  iy  renvoyé 
le  lecteur. 

Oiseau  Tropiq. 

Seulement  diray  ie  a  ceux  qui  nont  pas  lu  ces  Autheurs,  que 
quand  nous  sommes  venu  sous  la  ligne  Tropique  du  Cancer,  ou 
sur  une  certaine  hauteur  de  la  Mer  entre  cette  ligne  et  celle  du 
pole  Arctiq,  nous  y  vismes  des  oiseaux  blancs  de  la  grosseur  d'un 
Courbeau  qui  mêmes  ce  vinrent  poser  sur  notre  mas,  les  mattelots 
les  tenant  pour  oiseaux  de  bon  augure  et  ne  souffrent  qu'on  tire 
dessus,  ce  qui  est  le  plus  remarquable  est  qu'on  revoit  ces  oiseaux 
que  sur  cette  hauteur  de  la  merz  et  non  pas  autre  part. 

Oiseaux  de  mauvaise  augure. 
Mais  pour  oiseaux  de  mauvais  augure  il  y  a  en  a  d'autre 
plus  petits  noirs  avec  un  peu  de  blanc  qui  volent  ca  et  la  sur 
la  merz  et  autant  de  fois  qu'on  les  voit  voler  a  l'entour  du  vais- 
seau et  principalement  sus  le  devant,  on  observe  qu'ils  présagent 
rien  de  bon,  mais  du  maivais  tems,  ou  tempeste  ou  terrible 
orages,  ie  pris  cela  au  commencement  pour  des  fables  mais 
l'ayant  remarqué  moy  même  a  diverses  fois,  ie  suis  presq  obligé 
dy  adjouster  foy,  ie  crois  au  fond,  si  on  voulloit  philosopher  la 
dessus  qu'on  trouveroit  des  raisons  naturelles,  de  ces  sortes 
d'événements./ 


The  Graffenried  Manuscript  C  81 

17  Un  poisson  !e  Dauphin. 
J 'ay  encore  observé  une  chose  remarquable  en  un  poisson  nomé 
Dauphin,  ce  poisson  est  très  beau  dans  leau  ayant  la  Couleur  de 
l'Iris,  quand  il  suit  un  vaisseau  il  ne  se  tient  qu'a  deux  pieds  de 
la  superficie  de  leau,  C'est  un  charme  de  le  voir  nager,  il  est  tou- 
jours accompagné  de  quelques  petits  poissons  qui  se  tienent  tou- 
jours près  du  Gouvernail  et  ne  quittent  pas  ce  poste  que  le  Dau- 
phin s'en  aile  ou  qu'il  soit  tué.  Nous  en  primes  un  avec  un  tri- 
dent, et  voicy  corne  on  les  prends,  le  baton  ou  perche  ou  est  affiché 
le  trident  est  attaché  a  une  longue  Corde,  et  lors  que  le  Dau- 
phin nage  assez  près  du  vaisseau,  un  mattelot,  ou  qui  voudra  pour 
veu  qu'il  aye  l'adresse,  jette  le  trident  contre  le  Dauphin  quelq 
fois  on  l'attrappe  du  premier  coup,  assez  souvant  on  y  manque, 
quand  on  la  piqué,  on  retire  la  corde  et  on  le  levé  aussi  beau  que 
ce  poisson  est  dans  leau  aussi  vilain  est  il  hors  de  leau,  mais  bien 
bon  aprestéz  nous  en  fines  bone  chère,  tant  plus  jeunes  tant  meil- 
leurs et  plus  délicats.  On  y  voit  aussi  des  poissons  volants,  et 
tant  d'autres  sortes  et  chose  merveilleuses  a  observer  sur  merz 
qu'on  en  feroit  un  volume  ;  quand  il  y  avoit  du  calme  ou  seule- 
ment quelques  petit  air  ie  me  plaisois  a  regarder  et  examiner 
tant  de  sortes  d'insectes  et  autres  choses  provenantes  de  l'écume 
de  la  Merz;  En  certains  endroits  on  voit  des  herbes  et  fleurs 
extraordinaires,  il  est  surprenant  ou  ces  herbes  prenent  racine  au 
millieu  de  L'océan  ou  il  y  a  de  si  terrible  profondeurs  : 

Convents  de  Merz. 

On  appercoit  en  plusieurs  endroits  des  Courents  si  forts  que 
des  habiles  maitre  de  Vaisseaux  ce  détournent  quelque  fois  de 
leur  routte  s'ils  ne  prenent  bien  garde,  mais  le  plus  curieux  seroit 
de  scavoir  d'où  vienent  ces  courrents.  Ils  y  en  a  un  qui  vient  du 
Golf  de  Mexique,  mais  pour  dautre  on  y  peut  encore  pénétrer  d'où 
ils  viennent. 

R'envoyant  le  Curieux  aux  Autheurs  qui  ont  écrit  ample- 
ment des  raretéz  de  la  Merz,  je  continue  ma  routte.  Quand  nous 
vinmes  a  la  hauteur  de  Terre  Neuve  on  me  montra  a  peu  près 
les  grands  bancs  de  cette  Isle,  ou  il  se  prend  une  si  grande  quan- 
tité de  morues  dont  la  France  et  L'Angleterre  ce  pourvoient. 


82  The  Graffenried  Manuscript  C 

Un  capre  francois  nous  suit. 

Par  la  un  Capre  Francois  nous  suivist  une  journée  entière 
mais  n'ayant  eu  le  Vent  favorable,  il  ne  nous  pust  atteindre. 
Cependant  nous  appréhendions  beaucoup.  C'est  pourquoy  nous 
Consultâmes  par  ensemble  et  la  Conclusion  fust  q'aussitost  que 
le  soleil  seroit  couché  nous  baisserions  peu  a  peu  &  insensible- 
ment les  voiles,  affin  que  contre  la  nuit  le  Capre  nous  perdist  de 
vue,  et  come  sans  doute  il  nous  suivroit  toujours  contre  le 
Continant  il  faloit  changer  de  routte  :  aussitost  qu'il  fust  obscur 
nous  tendimes  touts  nos  voiles  et  rebroussâmes  chemin  pour  3 
ou  4  lieux  et  prenant  /  18  le  haut  de  la  merz  nous  fîmes  nos 
efforts  pour  gagner  la  gauche  du  Capre  et  prenant  en  droiture 
contre  Virginie  nous  echapames  de  ses  mains;  car  nous  aurions 
eu  le  dessous  n'ayant  eu  que  4  Canons  dans  notre  Vaisseau. 

Découverte  de  la  terre  ferme  en  Ameriq.  Entrée  dans  la  Riviere  de 
James  et  arrivée  à  Quiquetan  en  Virginie. 

Peu  de  jours  après  nous  découvrîmes  le  Courant,  des  herbes 
des  hyrondelles  de  merz  et  bientost  après  des  Canars  et  d'autres 
sortes  d'oiseaux  deau,  qui  est  une  marque  seure  qu'on  n'est  pas 
loin  de  Terre  ferme,  aussi  fîmes  nous  monter  un  petit  garçon  tout 
au  haut  du  mas  qui  ne  pust  rien  découvrir  encore,  mais  quelq 
tems  après  montant  pour  la  seconde  fois  il  remarqua  du  Terrein 
qui  sembloit  être  une  petite  nuée,  bientost  après  recconnoissant 
mieux  que  c'estoit  du  Terrein  il  cria  "ou  Rée"  qui  est  le  mot  de 
joye  ou  d'aplaudissement  des  Anglois,  et  demanda  pour  boire  ou 
un  etreine.  Nous  nous  aprochames  du  Continant  et  côtoyâmes 
les  Provinces  de  Pensilvanie,  Jersey  et  Maryland,  iusqu'a  ce  que 
nous  découvrîmes  Cap  Henry  en  Virginie  a  la  gauche  de  L'em- 
bouchure de  James  River,  Un  vent  de  Nordoest  nous  favorisant 
nous  entrâmes  fort  bien  en  cette  Riviere  et  arivames  heureuse- 
ment a  Guiquetan  présentement  nomé  Hampton  un  bourg  assez 
joly  le  premier  a  lentrée  de  Virginie,  après  un  Voyage  ou  passage 
de  deux  mois  fort  heureux  n'ayant  eu  qu'un  seul  orage  qui  n'a 
duré  qu'une  couple  d'heures,  et  n'ayant  point  eu  de  maladies  nous 
y  restâmes  une  nuict  et  un  jour  pour  nous  raffreschir. 


The  Graffenricd  Manuscript  C  83 

Nunstmund. 

Apres  avoir  fait  scavoir  au  Lieut:  Gouverneur  de  Virginie 
notre  arivée  et  luy  remis  la  lettre  de  la  Reine,  le  Gouverneur  ayant 
été  absent,  nous  descendimes  la  Riviere  et  entrâmes  dans  celle 
de  Nunsimund  cest  la  ou  nous  dechargames  le  Vaisseau  de  nos 
provisions  et  hardes  et  ou  le  Capite.  du  Vaisseau  prist  congé  de 
nous  prenant  la  routte  de  la  nouvelle  Angleterre  pour  se  rendre 
au  Lieu  de  la  naissance  a  Boston  Capitale  de  cette  Province. 
Et  nous  Louâmes  des  barques  pour  charger  nos  hardes  &  provi- 
sion pour  les  faire  mener  avec  notre  monde  a  une  maison  qu'on 
nous  indiqua  être  la  plus  proche,  chez  un  nomé  Hamstead  galant 
home  qui  nous  receust  fort  bien  et  nous  accomoda  très  bien  tant 
pour  les  Vivres  que  les  voitures  pour  des  la  prendre  notre  Chemin 
par  Terre  en  Caroline./ 

19  Arrivée  a  un  Village  aux  frontières  de  Virg.  et  Carol:  Sommer 

Town. 
Aussitost  que  nous  fumes  arivéz  a  Sommertowne  un  village 
aux  frontières  de  Virginie  et  Caroline  une  petite  bande  d'habitants 
de  Nord  Caroline  me  vinrent  saluer  et  inoffrirent  le  Gouverne- 
ment représentants  entre  autres  raisons  persuasives  que  cela  m'es- 
toit  deu  puisq  dans  un  interrègne  &  aussi  en  absence  du  Gouver- 
neur Le  Landgrave  occupoit  toujours  la  premiere  place  et  ten- 
noit  le  Presidial.  Je  replicquay,  que  quand  bien  j'estois  revêtus  de 
cette  digneté  de  Landgrave,  que  ie  ne  voullois  pas  me  prevalloir 
présentement  de  ce  Titre,  Leurs  remerciant  civilement  de  l'hon- 
eure  qu'ils  me  faisoient,  je  leurs  representay  a  mon  tour  que 
Monsieur  Hyde,  nouveau  Gouverneur  ce  trouvoit  desia  en  Vir- 
ginie et  qu'estant  témoin  occulaire  corne  il  avoit  esté  eleu  tell 
des  Lords  Propriétaires  &  que  dans  l'appartement  de  ces  Seig- 
neurs j'avois  eu  l'honneur  de  le  féliciter  et  d'autant  qu'il  estoit 
encore  proche  parent  de  la  Reine  approuvé  et  confirmé  da  sa 
Majesté,  que  ce  seroit  de  mauvaise  grace  a  moy  m'ingerer  dans 
une  affaire  de  semblable  nature;  Et  quand  bien  ce  Seigr.  n'avoit 
pas  encore  sa  Patente  qu'elle  suivrait  bientost,  qu'ainsi  les  habi- 
tants de  Nord  Caroline  ne  dévoient  pas  faire  difficulté  de  le  rece- 
voir pour  leur  Gouverneur.    Et  cela  tant  plus  facilement  accause 


84  The  Graff  enried  Manuscript  C 

que  Monsieur  Le  Gouverneur  Tent  avoit  desia  notifié  au  conseil 
de  Nord  Caroline  l'élection  ou  Etablissement  de  Mr.  Hyde,  mais 
come  ces  gens  estoient  la  plus  grand  partie  des  Nonconformistes, 
n'aymoient  pas  d'avoir  un  si  grand  Toris  pour  Gouverneur  ma 
reponce  ne  leur  plust  pas,  après  avoir  fait  collation  avec  moy  ils 
prirent  congé  et  s'en  retournèrent  chez  Eux. 

Arrivée  à  Chouan  chez  Colonell  Pollock. 
Peu  de  jours  après  j'entray  aussi  plus  avant  dans  la  Province 
avec  mon  monde,  et  m'arrestay  dans  la  Comté  d'Albemarle  sus  la 
Riviere  de  Chouan  après  du  Colonnel  Pollock  du  Conseil  et  des 
plus  moyennez  de  la  Province.  Incontinant  on  tint  Conseil  et  on 
me  pressa  fort  d'y  assister  quoy  quen  une  affaire  si  delicatte  ie 
n'en  voulus  pas  être  alors  aussi  quand  nous  fumes  en  seance  on 
me  fist  un  plan  de  la  situation  des  affaires  de  la  Province,  d'alors, 
et  je  n'eux  pas  bien  de  la  peine  a  deviner  qu'ils  auroient  bien 
souhaitté  de  ménager  dans  leurs  Partis,  tant  accause  de  mon 
Caractère,  aussi  bien  que  de  la  quantité  du  beau  monde  que 
j'avois  avec  moy  et  a  ma  disposition,  car  par  la  je  pouvois  faire 
le  balanc  de  quell  coté  que  ie  me  jetterais./ 

20  Lettre  au  Colon:  Cary  pour  le  disposer  a  prendre  meill,  partie. 
Apres  avoir  bien  raisoné  sur  les  matières  de  question  on 
trouva  bon  que  i'ecrivois  une  lettre  forte  au  Colonel  Cary,  alors 
Lieutenant  de  Gouv.  qui  voulloit  ce  procurer  le  Gouvernement 
par  force,  pour  luy  représenter  son  devoir  &  que  s'il  ne  voulloit 
ce  ranger  et  ce  conformer  a  la  raison,  que  ie  ne  porrois  de  moins 
que  de  me  jetter  avec  tout  mon  monde  du  coté  de  Mons  :  Hyde  le 
nouveau  Gouverneur  etc. 

Col.  Cary  avec  ses  adhérants  reconnaît  Mr.  Hyde  pour  President. 
Ce  qu'ayant  fait  cela  luy  fist  prendre  d'autres  mesures  me 
faisant  pourtant  une  reponce  bien  fiere,  ayant  fait  reflexion  sur 
son  procédé  hardis,  il  s'en  rependit  un  peu  et  nous  en  vinmes  a 
la  fin  a  un  accomodement  qui  fust  souscrit  et  signé  de  part  et 
d'autres.  La  substance  en  estoit;  Que  Col.  Cary  avec  ses  ad- 
hérants reconnoitroient  Mons.  Hyde  pour  President  du  Conseil 
en  attendant  les  ordres  plus  preciss  des  Seigrs  Propriétaires  etc. 


The  Graffenried  Manuscript  C  85 

Depart  de  Chouan. 
Dans  cett  intervale  ie  poursuivis  mon  Voyage  vers  le  quar- 
tier ou  ie  m'estois  formé  le  dessein  de  m'établir  avec  mon  monde 
a  News  d'où  les  Palatins  m'avoient  écrit  aux  instantes  prières 
de  me  haster,  pour  leur  procurer  les  vivres  nécessaires  dans  la 
dernière  extrémité  ou  ils  ce  trouvoient  ;  Je  fis  dont  quelques  pro- 
visions mais  n'en  pus  pas  avoir  a  suffisance  pour  tant  de  monde. 

Arrivée  a  News  trouve  la  Colonie  palatine  dans  des  grandes 
extrémités  2d  Contre  teins. 
Je  ne  scaurois  assez  exprimer  L'Etat  triste  et  deplorable 
dans  lequell  j'ay  trouvé  ces  pauvres  gens  a  mon  arivée  presq  touts 
malades  et  dans  l'extrémité  et  le  peu  qui  restèrent  bien  portants 
désespérez.  Dieu  le  scait  dans  quell  Labyrinthe,  voire  danger  de 
ma  Vie,  ie  me  suis  trouvé  alors  :  Je  laisse  a  pencer  le  lecteur  de 
quelle  manière  ma  petite  Colonie  Bernoise  regarda  dans  ce  jeu,  qui 
jusques  alors  ne  manquèrent  de  rien,  leur  Voyage  ou  passage 
ayant  esté  heureux  des  le  commencement  jusques  a  leurs  arivée 
en  Caroline,  la  Saison  bone  et  belle,  bien  fournis  de  touttes  pro- 
visions, bien  ecquipes,  bien  placess  au  large  sur  le  vaisseau,  pré- 
sentement de  voir  un  si  triste  spectacle  devant  Eux  ou  maladies, 
disette  et  desespoir  estoient  dans  l'extrémité; 

Ce  qui  augmenta  encore  le  mail  est  que  ces  pauvres  Palatins 
ayants  employé  la  plus  grande  partie  de  leurs  habits  pour  s'achep- 
ter  de  vivres  dans  la  plus  grande  nécessité,  furent  bien  déconcer- 
tez, lors  qu'ils  virent  que  les  Directeurs  sus  noméz  ayants  la 
plus  grand  partie  de  leurs  effects  encore  en  mains,  les  retenoient, 
mais  principalement  un  N.  R.  sous  prétexte  de  ce  reserver  une 
bone  partie  pour  ces  peines  et  frais,  et  quand  ie  demanday  a  faire 
Conte/  21  il  me  renvoya  si  souvant  qu'a  l'heure  qu'il  est  le  Conte 
n'est  pas  encore  réglé,  et  cela  luy  fust  bien  facile  accause  des 
troubles  survenus,  il  faut  qu'il  ce  soit  bien  accomodé  de  ces  four- 
nitures des  Palatins  puis  qu'avant  qu'il  eust  ses  Effects  en  main 
il  vivoit  petitement  et  quapres  il  fist  le  gros  monsieur  :  Il  garda 
ses  effects  iusques  a  mon  arivée  et  quand  ie  les  voulu  faire  am- 
mener  a  notre  lieu  de  residence  ie  ne  les  pus  avoir  partie  seule- 
ment qu'a  main  armée  et  par  force,  même  ne  les  pus  avoir  touts 


86  The  Graffenricd  Manuscript  C 

quelle  plainte  que  i'en  fis  au  Gouvernement  accause  qu'il  estoit 
de  la  Magistrature. 

Ce  qui  fust  cause  de  touts  ses  malheurs,  fust  la  méchante 
Conduite  et  infidélité  dune  partie  des  Inspecteurs  dont  le  N.  R. 
en  fust  aussi  un  que  ie  nomme  pas  accause  de  son  Parantage  con- 
siderable, supérieur  et  inférieurs,  mais  surtout  la  Témérité,  in- 
fidélité &  avarice  et  legerité  du  Colonel  Cary,  d'où  sont  non  seule- 
ment provenut  touts  les  autres  malheurs  mais  la  Ruine  totale  de 
moy  et  de  ma  Colonie  et  presq  celle  de  toutte  la  Province.  Cett 
home  déterminé  ce  prevalust  alors  de  la  mort  du  Gouverneur  Tent 
Gouvern1"  de  Soud  Caroline  et  de  celle  du  Gouv.  de  nord  Caroline 
(pour  s'intriger  contre  droit  et  justice  et  contre  les  ordres  des 
Lords  Prop.)  dans  le  Gouvernement  même  come  ie  lay  de  bone 
part  en  dessein  de  faire  la  bourse  des  revenus  des  Lords  Prop:  et 
s'en  aller  a  Madagascar  endroit  ou  Residence  de  touttes  sortes 
de  voleurs  et  Pyrates. 

Col.  Cary  rejit  touts  les  ordres  des  Lord,  prop:  et  causes.  je  contre- 
tons  Capital. 

Ce  même  Col.  Cary,  Lors  que  le  nouveau  Gouverneur  Mons. 
Hyde,  les  3  Directeurs  sus  mentionés  et  moy  voulûmes  produire 
devant  luy  et  le  Conseil  nos  Patentes  ordres  et  lettres  en  mépris 
des  ordres  des  seigrs.  Prop  :  nous  renvoya  effrontément  sans  nous 
voulloir  écouter  ce  mocquant  de  touttes  nos  protestations  :  telle- 
ment que  touttes  les  belles  promesses  des  Lords  Prop,  sur  les- 
quelles ie  m'estois  fondé,  sur  lesquelles  touttes  mes  Entreprises 
voulloient  furent  frustrées  et  devinrent  rien  ;  ce  qui  me  mist  avec 
toutte  ma  Colonie  dans  des  terribles  embarass  et  peines  inex- 
primables &  ce  qui  eust  influence  sur  touttes  les  Traverses  qui  ari- 
verent  depuis. 

A  la  fin  ce  Col.  Cary  devient  Rebelle  ouvert  et  déclaré,  ce 
procurant  une  ligue  de  Rôdeurs  &  de  mutins  par  le  moyen  des 
promesses  et  bones  liqueurs  ;  tellement  que  le  nouveau  Gouv.  mons. 
Hyde,  n'sa  entreprendre  de  ce  mettre  en  possession  de  son  Gour- 
vernement  par  force  :  et  cela  tant  moins  accause  qu'il  n'avoit  pas 
encore  sa  Patente  preste,  quoyque  les  ordres  estoient  desia 
émanez  en  vertu  de  quelles  Mr.  le  Col  :  Tent  Gouverneur  de  Sud 


The  Graff enried  Manuscript  C  87 

Caroline  le  devoit  installer  qui  come  desia  sus  dit  avoit  écrit  a 
ce  sujet  au  Conseil  de  Nord  Caroline,  mais  le  malheur  voulust 
que  ce  même  Gouverna  Tent  suivit  bientost  celuy  de  Nord 
Caroline  et  mourust  subitement,  ce  qui  fust  cause  ou  plutost  une 
occasion  pour  trainer  ces  Rebellions  et  desordres./ 

22  Cett  Interrègne  cependant  ne  m'accomoda  pas,  et  dans 
une  si  pressante  nécessité  &  disette  (ou  accause  des  troubles 
que  cette  Rebellion  causa  chacun  garda  ses  petites  provisions 
pour  soy)  il  estoit  question  si  je  voullois  risquer  ma  vie  et  lais- 
ser toutte  cette  Colonie  a  l'abandon,  voire  les  laisser  périr  de 
faim,  ou  si  ie  me  devois  endebter  pour  tirer  ces  pauvres  gens 
d'affaire  dans  une  semblable  extrémité. 

provisions  de  Vivres  depuis  Pcnsilvanie  Virginie  etc. 
A  un  honest  homme  il  n'y  avoit  pas  la  matière  de  hésiter 
et  corne  par  bonheur  ma  Reputation  estoit  assez  bien  établie  en 
Ameriq  et  que  mon  dessein  fist  grand  bruit  j'envoyay  d'abord  en 
Pensilvanie  pour  Provisions  de  farine  ou  par  bonheur  j'avois 
desia  doné  ordre  depuis  Londre  par  precaution  et  aprehension 
que  peut  être  les  choses  ne  setoient  pas  si  bien  établies  en  Nord 
Caroline  come  on  men  faisoit  croire  :  Je  n'ay  pas  manqué  d'en- 
voyer aussi  en  Virginie  &  dans  la  Province  même  pour  me  pro- 
curer les  Provisions  nécessaires,  mais  tout  cela  traîna  si  long- 
tems  que  pendant  ce  tems  ces  nouveaux  Colonistes  furent  obligé 
de  vendre  encore  partie  des  hardes  &  marchandises  (quils  avoient 
achetée  a  Londre  pour  faire  profiter  le  peu  d'argent  qu'ils  avoient) 
pour  ce  procurer  les  vivres  nécessaires  des  habitants  voisins  pour 
ne  pas  mourir  de  faim. 

Terres  distribuées  et  arpentées  aux  colonistes. 
Dans  cette  intervalle  de  tems  ie  mis  ordre  pour  faire  ar- 
penter les  Terres,  en  distributant  a  chaque  famille  sa  portion, 
affin  qu'ils  ne  perdissent  pas  leur  tems  &  qu'ils  puissent  extirper 
les  bois,  bastir  leur  maisonettes  etc.  A  la  fin  on  m'ammena  des 
provisions  en  graines,  sels,  beure,  porc  salé  &  plusieurs  sortes  de 
legumes  pour  bien  de  l'argent  :  Pour  ce  qui  est  du  bétail  on  eust 
de  la  peine  a  ce  pourvoir,  nos  gens  ne  voulant  l'aller  quérir  ou 
on  l'auroit  pu  trouver  et  moi  ie  ne  pouvois  le  leur  livrer  devant 


88  The  Graffenried  Manuscript  C 

leurs  portes  :  Cependant  on  trouva  des  expedients  et  on  s'accom- 
oda  si  bien,  quen  10  mois  nos  Colonistes  ce  logèrent  &  s'etblirent 
si  bien  qu'ils  advancerent  plus  en  ce  peu  de  tems  que  les  habitants 
Anglois  en  plusieurs  années.  Par  exemple  dans  toutte  la  Pro- 
vince il  n'y  eust  qu'un  seul  méchant  moulin  a  Eau,  les  plus  moyen- 
nez  se  servent  de  moulins  a  mains  et  les  pauvres  sont  obligez  de 
piler  leur  graines  dans  des  mortiers  de  chesne  ou  troncs  de  bois 
creusez  et  au  lieu  de  passer  le  plus  fin  par  un  tamis,  le  passent 
seulement  par  un  espace  de  pannier  a  quoy  on  perd  beaucoup  de 
tems.  En  contre  nos  gens  cherchèrent  dabord  des  vaisseaux 
comodes  pour  y  faire  un  espèce  de  battoirs,  ainsi  par  le  moyen  de 
leau  ils  pouvoient  battre  ou  piler  leurs  graines  et  employer  le  tems 
a  autres  choses,  ce  qui  leurs  fist  beaucoup  de  bien  :  Et  moy  iavois 
desia  commencé  a  construire  un  moulin  d'eau  très  comode./ 
23  Mais  helas  !  quand  nous  espérions  de  jouir  des  effects  de  nos 
travaux  après  bien  de  peines,  frais  et  soin,  nonobstant  tant  de 
traverses  et  inconvénients  :  Lors  qu'il  y  avoit  très  belle  apparence 
d'un  heureux  Etablissement  survient  le  4e  orage  d'infortune 
par  les  Indiens,  tramez  par  une  noire  trahison  provenue  de  la 
vengeance  et  jalousie  des  adhérants  Rebelles  du  Collonel  Cary, 
Autheur  de  touts  nos  malheurs.  Cette  advanture  Tragique  sera 
suivie  dans  son  ordre  pag.  37  &  43. 

Pendant  que  de  mon  coté  ie  fis  touts  mes  efforts  pour  étab- 
lir ma  Colonie  corne  ie  viens  de  dire,  d'autre  coté  on  écrivit  a 
Monsieur  Hyde  en  Virginie  ou  il  avoit  fait  quelq  séjours  en  atten- 
dant une  meilleure  issue  de  sa  pretention,  qui  ne  manqua  pas  de 
ce  rendre  avec  sa  Famille  au  plutost  en  Caroline  sur  la  Riviere 
de  Chouan  près  du  Colonel  Pollock,  &  sur  une  Plantation  d'un 
bon  viellard  Gentilhome  de  qualité  Anglois,  nomé  Duckenfield 
ou  il  trouva  assez  bon  logement. 

Col.  Cary  dcschire  sa  Signature  de  laccomodemcnt.  Col.  Cary 
vient  a  Newberne. 
Quand  le  Col.  Cary  vist  qu'il  ne  pouvoit  jouer  le  tour  qu'il 
avoit  en  vue  come  sus  dit,  il  fist  ses  efforts  pour  attraper  subtile- 
ment l'original  de  laccomodement  fait  et  sceut  adroitement 
deschirer  son  nom  &  signature.    La  dessus  il  reccommanca  son 


OWffrL^e-  oz,  j*J  er/^^rtL^ 


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The  Graffenried  Manuscript  C  89 

vieux  train,  et  par  le  moyen  des  bones  liqueurs  qu'il  fist  boire  la 
Canaille  il  ce  fist  un  grand  partie  tellement  quil  en  vint  a  une 
Rebellion  ouverte  contre  Mons.  Hyde  come  sus  dit.  Mais  corne 
ce  perturbateur  du  repos  public  s'imaginant  bien  qu'il  auroit  un 
puissant  partis  en  moy  a  combatre  il  ce  servit  de  cette  ruse.  Sous 
prétexte  d'une  visite  il  me  vint  voir  a  Neuberne  ou  il  dina  avec 
moy,  après  le  repas  auprès  dune  bouteille  de  Vin  de  madère 
nous  vinmes  a  des  discours  bien  sérieux,  et  corne  c'estoit  luy  qui, 
(  en  vertu  de  mes  Patentes  &  ordres  des  Lords  Prop  :  me  devoit 
pourvoir  de  touts  les  nécessaires  des  revenus  de  la  Province) 
me  refusa  tout,  j'estois  bien  aise  de  luy  en  faire  des  reproches 
&  luy  représenter  aussi  l'enormité  de  son  procède  criminel,  ce 
voyant  convaincu  par  tant  de  bones  raisons,  d'autre  coté  pour 
m'endormir  affin  que  ie  ne  travaille  pas  trop  contre  luy  il  ne 
promit  en  presence  de  4  témoins  de  me  livrer  dans  le  terme  de 
3  semaines  en  conte  de  ce  qui  m'estoit  ordoné  de  la  part  des. 
Lord  Prop  :  la  Valeur  de  5001b  Sterl  :  soit  en  bétail  graines  et 
autres  provisions.  Concernant  Mr.  le  Gouv  :  Hyde  quil  laissoit 
les  choses  in  Statu  quo  et  après  il  partit  mais  ie  ne  fis  guère  fond 
sur  tout  ce  qu'il  me  dit  puis  qu'en  sa  barbe  ie  luy  dis  que  ie 
craignois  que  les  effects  ne  repondroient  pas  a  ce  qu'il  me  dit./ 

24  Ce  Voyage  de  Cary  n'estoit  pas  intenté  sans  quelque  mau- 
vais dessein,  et  il  vient  about  de  ce  quil  s'estoit  proposé,  car  il 
ne  manqua  pas  d'insinuer  a  touts  les  Planteurs  de  par  la,  qu'ils 
épouvantassent  mes  Colonistes  affin  qu'ils  ne  prenent  pas  parti 
pour  Mons  :  Le  Gouverneur  Hyde,  en  quoy  ils  réussirent  fort 
bien,  car  pas  un  d'Eux  n'osa  sortir  du  quartier,  ayant  esté  mena- 
cez que  s'ils  ne  tennoient  exacte  neutralité  qu'ils  seroient  détruits 
par  les  Indiens  et  habitants  Carolins. 


Mr.  le  Gouv:  Hyde  m'invite  a  l'assemblée  générale. 

Peu  de  tems  après  Mr.  le  Gouverneur  Hyde  m'envoya  par 
un  express  un  paquet  des  Patentes  dont  il  y  avoit  une  par  la 
quelle  il  m'etablist  Colonel  et  Commandant  de  la  Conté  de  Bath, 
laissant  en  blanc  les  noms  des  subalternes  m'en  deferent  la  nomi- 
nation avec  instante  prière  de  lassister  de  tout  mon  pouvoir  con- 


90  The  Graffenried  Manuscript  C 

tre  les  Rebelles.  Sachant  desia  le  Sentiment  de  mes  gens  pol- 
trons, ie  fis  reponce  a  Mr.  le  Gouv  :  que  mon  monde  n'estoit  du 
tout  disposé  a  prendre  parti,  mais  voulloient  tenir  une  exacte 
neutralité,  ce  qui  ne  plust  pas  a  Mr.  le  Gouv  :  et  bientost  après  il 
vient  un  ordre  plus  fort  avec  cette  clause  que  s'il  ny  avoit  rien 
affaire  qu'au  moins  ie  devois  me  transporter  incessament  au 
Parlement  ou  assemblée  Générale  qui  ce  devoit  tennir  ce  que  ie, 
ne  pas  refuset  d'autant  que  mes  Titres  et  Caractère  m'y  obligoient 
par  devoir  :  a  quoy  ie  me  résolus,  non  sans  prendre  bien  mes  pre- 
cautions d'autant  que  i'ay  été  menace  de  même  que  mes  Colo- 
nistes  et  le  chemin  restoit  pas  trop  assuré  estant  éloigné  de  deux 
journées,  ou  il  faloit  descendre  et  passer  des  grandes  Rivieres  et 
des  forests  assez  dangereuses. 

Arrivée  de  l'Imposteur  Richard  Roach. 

Estant  arivé  heureusement  chez  Mr.  le  Gouverneur  nous 
tinmes  Conseil  avant  que  de  paroitre  au  Parlement  et  la  question 
fust,  quelles  mesures  prendre  pour  nous  bien  asseurer  contre  les 
insultes  de  Col  :  Cary  et  ses  adhérants.  Aussitost  nous  ordonames 
une  Compagnie  de  Gens  des  plus  affidéz  pour  notre  garde  affin 
d'éviter  surprise  et  notre  plus  grand  soin  estoit  cornent  gagner  et 
attirer  a  notre  parti  les  habitants  de  la  Province  :  Le  malheur 
voulust  que  justement  alors  un  certain  personage  mutin  et  turbu- 
lent nomé  Richart  Roach,  ariva  de  Londre  qui  causa  bien  du 
desordre,  celuy  estoit  facteur  d'un  des  Seigr.  Prop  :  mais  de  la 
secte  des  Trembleurs  qui  devoit  venir  en  ces  pays  pour  negotier, 
d'abord  il  fust  gagné  par  les  Rebelles,  ce  qui  les  fortifia  baucoup 
accause  qu'il  estoit  pourvu  de  quantité  de  poudre,  plomb  &  armes 
a  feu,  ce  qui  les  accomodoit  parfaittement./  25  Cett  Imposteur 
fust  bien  violent  et  de  la  dernière  effronterie  pour  mieux  enflam- 
mer la  Rebellion  il  s'advisa  de  débiter  par  des  mensonges  et  Ca- 
lomnies atroces  contre  Mr.  le  Gouv.  Hyde,  disant  qu'il  avoit 
d'autres  ordres  des  Seigrs.  Propr:  mais  pas  en  faveur  d'Eduart 
Hyde,  ce  qui  fomenta  la  Rebellion  &  augmenta  les  troubles  et 
nous  fist  bien  de  la  peine  :  Ce  même  drôle  me  causa  en  particulier 
aussi  bien  du  chagrin  en  ce  qu'il  me  fiste  la  piece  de  me  rendre 


The  Graff 'envied  Manuscript  C  91 

infructueuse  une  lettre  de  change  de  2001b  Sterl  :  disant  qu'il 
avait  ordre  de  la  protestes  ou  arrester  quoy  que  son  maitre  de 
qui  j'avois  le  billet  de  change  fust  desja  payé  en  meilleure  forme, 
ce  qui  me  fist  un  tort  considerable  dans  ma  plus  grande  nécessité. 

Les  Rebelles  attaquent  le  Gouv.  et  le  conseil. 
Les  Chefs  de  Rebelles,  Coll.  Cary,  Richard  Roach  &  Eman. 
Low  (qui  quoy  que  trembleur  s'eriga  en  Colonel)  vinrent  en  une 
nuict  dans  un  brigantin  bien  ecquipéz  et  armez  d'environ  60  ou 
80  homes,  avec  quelq  canons  pour  nous  assiéger  chez  Mr.  le  Col. 
Pollock  membre  du  Conseil  chez  qui  nous  tenions  toujours  Con- 
seil accause  de  la  situation  de  sa  maison  aussi  bien  que  pour  les 
moyens  et  credit  qu'il  avoit.  Contre  le  mattin  ces  Rebelles  ou- 
verts et  Ennemis  déclarez  tirèrent  de  leur  brigantin  deux  coups 
de  cannon  contre  la  maison  ou  nous  estions  assemblez  et  effleurè- 
rent seulement  le  sommet  de  la  maison,  ce  qui  commença  l'allar- 
me  ;  La  dessus  notre  Compagnie  de  garde  d'environ  60  homes 
ce  mist  en  posture  et  nous  chargames  aussi  le  Brigantin  d'une 
couple  de  boulets  de  cannon  mais  sans  faire  aucun  domage.  La  des- 
sus les  Rebelles  firent  descendre  du  Brigantin  dans  deux  barques 
l'élite  de  leur  monde  pour  mettre  pied  a  Terre  dans  l'intention  de 
nous  surprendre  ne  croyant  pas  que  nous  eussions  beaucoup  de 
monde  auprès  de  nous,  quand  nous  observâmes  ce  manege  nous 
nous  mimes  aussi  en  posture  et  descendîmes  dernier  une  haye  vers 
le  bord  de  la  Riviere  qui  est  large  par  la  de  deux  miles  ;  Ces 
Rebelles  voyant  parmy  notre  monde  que  mon  Valet  qui  avoit  une 
livrée  jausne  estoit  aussi  du  nombre,  furent  épouvantez  croyant 
que  toutte  ma  Colonie  en  estoit,  les  chargants  encore  de  quelques 
boulets  de  nos  Cannons  qui  touchèrent  tant  soit  peu  leur  mat  cela 
fist  un  si  bon  effect  que  les  barques  n'osèrent  aborder  et  s'en 
retournant  au  brigantin,  la  peur  les  saisit  touts  tellement  qu'ils 
levèrent  les  voiles  et  prirent  la  fuite. 

Fuite  des  Rebelles.   Amnistie  gen.  pour  les  Séduits. 
Nous  ne  manquâmes  pas  de  les  poursuivre  d'abord,  ecqui- 
pant  une  bone  chalouppe  du  meilleur  de  notre  monde,  mais  on 
ne  put  les  attrapper,  cependant  lecquipage  du  Brigantin  dans 


92  The  Graffenried  Manuscript  C 

une  teneur  paniq  ayant  trouvé  un  endroit  commode  pour 
descendre  mist  pied  a  Terre  et  les  principaux  ce  sauvèrent  par 
une  forest,/  26  ainsi  nos  gens  furent  maitres  du  Brigantin,  lam- 
menerent  avec  quelques  provisions  a  l'endroit  ou  nous  estions 
assemblez.  Ce  coup  causa  de  la  division  entre  les  Rebelles  ou 
autres  mal  intentionéz  et  fortifia  notre  partis,  Ayant  consultez 
la  dessus  nous  trouvâmes  que  ne  ferions  pas  mal  de  publier 
une  amnestie  générale  pour  Ceux  qui  auroient  esté  malineuse- 
ment  séduits  des  Chefs  de  Rebel:  mais  les  Autheurs  et  Chefs 
furent  proclamez. 

On  fist  donc  une  liste  de  tout  ceux  qui  ce  sont  soumis  au 
nouveau  Gouvernement  et  souscrits:  Apres  nous  convoquâmes 
un  Parlament,  ou  les  affaires  concernant  ces  desordres  furent 
traittéez,  on  mis  en  prison  &  seureté  les  plus  turbulents  et  a 
ceux  qui  confessèrent  leurs  fautes  et  se  reconnurent  on  accorda 
L'amnistie.  Parmy  tout  cela  ie  fus  obligé  de  prendre  le  presi- 
dial  contre  mon  gré  car  la  matière  estoit  delicate  et  dangereuse: 
mon  premier  ouvrage  estoit  de  travailler  de  touttes  mes  forces 
pour  faire  recconnoitre  le  Nouv.  Gouverneur  Mr.  Eduard  Hyde 
ce  qui  ce  fist  avec  success  et  moy  délivré,  d'un  grand  fardeau, 
ainsi  tout  ce  tranquilisa  et  chacun  s'en  retourna  en  paix  chez 
luy. 

Le  feu  de  Rebell,  r'allums  par  Roach  et  autres.  Ma  deputation 
vers  Mr.  le  Gouv.  de  Virginie  pour  demander  secours. 
Mais  ce  Calme  dura  pas  longtems,  les  Autheurs  de  ces  trou- 
bles ce  recoligerent  et  le  sus  nomé  R.  Roach  ce  planta  sur  une 
Isle  de  la  Riviere  de  Pamlico,  pourvu  de  vivres  et  de  munition 
de  Guerre  faisants  touts  les  efforts  pour  rassembler  les  Rebelles 
dispersez  et  fugitifs.  Mons.  le  Gouverneur  en  Persone  avec 
son  parti  ce  mirent  après  pour  le  dénicher  de  son  Isle,  mais  il  y 
fust  si  bien  retranchez  qu'on  y  fist  rien,  et  on  fust  oblige  de  ce 
retirer.  Ce  feu  de  Rebellion  ou  des  Conjurez  ce  ralluma  peu 
a  peu  et  s'augmenta  si  fort  que  le  dernier  fust  presq  pisq  le 
premier,  dans  cette  dangereuse  situation,  on  s'avisa  de  chercher 
du  secours  au  voisinage  et  fust  conclus  que  je  serois  député 
-avec  deux  membres  du  Conseil  auprès  de  Mr.  Alexander  Spot- 


The  Graffenried  Manuscript  C  93 

wood  Gouverneur  de  Virginie  pour  le  prier  de  nous  assister  et 
paradvance  on  luy  écrivit  une  lettre  pour  luy  comuniquer  notre 
dessein  qui  par  honesteté  nous  marqua  un  endroit  et  jour  aux 
frontières  de  Virginie  &  Caroline,  ayant  sans-cela  eu  envie 
d'exercer  les  trouppes  dans  ce  Voisinage. 

Le  secour  désiré  obtenus  de  Mr  le  Gonv.  de  Virginie. 

Je  partis  donc  pour  ce  rendez  vous  par  eau  dans  le  même 
Brigantin  quavions  pris  aux  Rebelles,  n'estant  alors  pas  bien  en 
seureté  de  voyager  par  Terre  outre  questions  bien  aise  de 
prendre  quelques  provisions  de  bouche  dans  le  voisinage,  mais 
quand  nous  avions  fait  un  peu  de  chemin  il  se  leva  un  si  terrible 
orage  que  nous  fumes  d'obligation  de  rebrousser  chemin  nous 
primes  dont  un  Canou,  (cest  un  petit  batteau  a  l'indiene,  tout 
d'une  piece  long  et  étroit  dont  on  ce  sert  sur  les  Rivieres  par  la 
&  qui  vont  d'une  grande  vitesse)  et  montâmes  la  Riviere  après 
que  le  vent  fust  un  peu  apaisé,/  2T  mais  telle  diligence  que 
nous  fîmes  nous  ne  pûmes  venir  assez  tost  pour  le  Rendez  vous 
fixé,  Monsieur  le  Gouv  :  de  Virginie  laissa  ordre  qu'on  le  luy 
feroit  scavoir  a  Williamsbourg  lieu  de  sa  Residence,  aussitost 
que  ie  serois  arivé:  d'abord  a  mon  arivée  j'écrivis  une  lettre  de 
compliment  et  d'excuse  a  ce  Seigneur  qui  ne  manqua  pas  de  ce 
trouver  au  lieu  fixé  le  lendemain  avec  son  Secretaire  &  deux 
autres  messieurs:  Nous  y  tînmes  dont  conference  ou  Mr.  le 
Gouv.  nous  venust  fort  civilement.  Cette  besoigne  etoit  plus  im- 
portante que  ie  me  l'imaginois,  après  avoir  délivré  ma  lettre  de 
Créance,  ie  comencay  ma  proposition,  mais  on  my  fist  des  fortes 
opositions.  Que  les  Virginiens  n'estoient  pas  d'humeur  de 
combatre  leurs  frères  voisins  puis  qu'ils  estoient  touts  sujets  égaux 
de  la  Reine  de  la  Grande  Bretagne,  outre  que  le  cas  etoit  assez 
problematiq  d'autant  que  Mr.  Hyde  n'avait  pas  sa  patente  en 
main.  Il  faloit  dont  chercher  d'autres  expedients,  et  Mr.  le 
Gouv:  Spotwood  pour  luy  avoir  esté  recommandé  de  la  Reine 
et  pour  la  premiere  fois  qu'il  m'avoit  vu  auroit  pourtant  bien  sou- 
haitté  de  me  faire  quelque  plaisir  et  de  ne  me  pas  renvoyer  sans 
m'accorder  quelque  faveur;  Il  me  demanda  dont  si  j'avois  quelq 


94  The  Graffenried  Manuscript  C 

autre  chose  a  luy  proposer  ou  quelq  expedient  qui  fust  plus 
facile  pour  m'accorder.  Voyant  donc  que  ces  Virginiens  n'estoi- 
ent  pas  disposé  a  notre  secours,  peutetre  tenant  Eux  mêmes  un 
peu  de  cett  esprit  libre  et  democratiq  ;  je  m'advisay  si  on  retrou- 
verais pas  quelq  soldats  de  trouppe  réglées,  Je  demanday  dont 
Mr.  le  Gouv.  puis  qu'il  estoit  vice  admirai  des  cotes  de  Vir- 
ginie qu'il  eus  la  bonté  de  nous  envoyer  un  vaisseau  de  Guerre 
bien  ecquipé,  ce  qu'il  nous  accorda:  d'abord  ce  généreux  Seigr. 
nous  envoya  un  brave  Capitaine,  le  quell  fist  très  bien  son  devoir, 
ne  doutant  pas  quaussitost  qu'il  paraitroit  avec  ces  mariniers 
habillé  de  rouge  livrée  de  la  Couronne  cela  fist  un  très  bon 
effect. 

Le  Vaisseau  de  guerre  de  Virginie  pour  le  secours  arrive. 

Je  pris  congé  de  Mr.  le  Gouverneur  et  partis  très  Content 
pour  m'en  retourner  au  Gouvernement,  et  avant  mon  depart  ce 
Seigr.  me  fist  des  caresses  extraordinaires  m'invitant  chez  luy 
et  m'offrant  ses  offices  en  tout  ce  qui  seroit  en  son  pouvoir.  En 
arivant  au  Gouvernement  ie  fis  la  Relation  et  ma  negotiation 
fust  aprouvée  d'un  applaudissement  general  de  Mr.  le  Gouv. 
Hyde,  du  Conseil  et  de  tout  le  peuple  bien  intentioné,  ce  qui 
n'augmenta  pas  peu  mon  Credit.  Peu  de  tems  après  ce  Capite. 
de  vaisseau  ariva  avec  ces  mariniers  après  qu'il  eust  fait  ses 
Compliments  et  délivré  la  lettre  de  Mr.  le  Gouv:  Spotswood  par 
devant  le  Conseil,  nous  le  priâmes  de  faire  sa  proposition  par 
devant  l'assemblée  générale  &  de  tout  le  Peuple,  représentant  que 
si  les  mutins  ne  voulloient  ce  ranger  a  leur  devoir  qu'il  avoit 
ordre  de  les  traitter  avec  la  dernière  rigeur  etc./ 

28  Ce  qui  fist  un  si  bon  effect  que  persone  n'osa  plus  se  re- 
muer et  les  autheurs  de  ses  troubles  prirent  la  fuite: 

En  ce  même  tems  nous  receumes  des  lettres  de  Londre  par 
lesquelles  nous  eûmes  advis  corne  les  Seigr.  Propriété  avoient 
établis  Mr.  Eduard  Hyde  Gouverneur  de  Nord  Caroline  et  que 
ses  Patentes  estoient  remises  a  une  persone  affidée  pour  les  ap- 
porter, ce  qui  fist  bien  du  Calme  &  ses  mallintentionez  eurent  bien 
de  la  Confusion. 


The  Graffenried  Manuscript  C  95 

Col.  Cary  prisonier  en  Virginie  et  envoyé  à  Londre. 

Ce  desia  tant  souvent  mentioné  Col  :  Cary  fust  arresté  en 
Virginie  avec  d'autres  de  son  Complot  et  envoyé  a  Londre  dans 
un  vaisseau  bien  équipé  et  on  luy  fist  le  process,  ce  qui  fist  bien 
du  bruit,  le  bonheur  luy  voulust  que  deux  Mylords  prenent  son 
partis  luy  sauvèrent  la  vie,  N.B.  cest  une  assez  bone  famille  que 
les  Carys,  j'ay  cy  devant  eu  l'honneur  de  connoitre  particulière- 
ment Mylord  Hunsdon  de  la  famille  de  Cary)  ainsi  il  fust 
délivré  moyennant  Caution  et  on  luy  assigna  son  juge  en  Caro- 
line pour  sa  defence,  ou  ce  fait  fust  accroché  qu'a  l'heure  qu'il 
est  son  process  n'est  pas  finis;  mais  ie  crois  qu'il  n'a  guère  envie 
de  presser  le  jugement  d'une  affaire  si  risqueuse.  Dans  la  suitte 
du  tems  il  fut  relegé  sur  une  Isle  éloignée  pour  sa  vie  et  y 
mourut. 

Touts  ces  troubles  n'avoient  pas  peu  contribué  a  l'invasion 
des  sauvages  en  ce  que  quelques  uns  de  ses  Mutins  avoient  mis 
Mr.  le  Gouv.  Hyde  si  mail  dans  lesprit  des  Indiens  qu'ils  le 
prirent  pour  leurs  Ennemy  déclaré.  J'en  eus  des  preuves  puis 
que  lors  que  ie  fus  pris  par  les  sauvages  dans  la  croyance  que 
j'estois  le  Gouverneur,  ils  me  traitterent  fort  mail  jusqua  ce 
qu'un  Indien  qui  scavoit  L'anglois  et  qui  me  connoissoit  leur 
dit  que  ce  n'estoit  pas  moy  qui  estois  le  Gouverneur  Hyde,  la 
dessus  j'eus  meilleur  tems. 

Apres  que  tout  fust  calmé  ie  repris  le  chemin  de  Neuberne 
pour  voir  ce  que  mes  pauvres  Colonistes  faisoient  mais  je  ny 
pus  pas  demeurer  longtems.  Mr.  le  Gouvern1".  ayant  receu  ses 
Patentes  publia  une  assemblée  Générale  affin  qu'il  ce  pust  pre- 
senter, ou  il  faloit  aussi  my  trouver  nécessairement,  estant  bien 
aise  de  me  servir  de  cette  occasion  pour  solliciter  au  près  de  ce 
nouveau  Gouverneur  ce  que  je  ne  pus  obtenir  de  Col  :  Cary.  Je 
trouvay  en  effect  Mr.  le  Gouv  :  plain  de  bone  volonté  mais  quand 
il  faloit  venir  aux  effects,  il  se  trouva  luy  même  tant  a  letroit 
qu'a  peine  y  avoit  il  assez  pour  supplere  a  sa  nécessité.  Je  fus 
dont  obligé  de  m'adresser  au  Parlement  &  ala  Province  pour 
demander  de  que  je  n'avois  pu  encore  obtenir  pour  le  Conte 
des  Lords  Prop:  ce  qui  pourtant  estoit  le  fondement  de  mon 
Entreprise;  d'autant  dont  que  par  cette  inefectuation  de  Leurs 


go  The  G  raff  envied  Manuscript  C 

belles  promesses,  ie  me  trouvay  avec  tout  mon  Peuple/  29  de  court 
et  bien  embarassé,  tellement  qu'il  estoit  impossible  de  subsister 
de  la  manière,  et  que  pour  avoir  des  nouvelles  subsistances  de 
mon  Pays  il  falloit  bien  du  tems,  cependant  ne  pouvant  vivre  de 
l'air,  ie  demanday  que  la  Province  m'assistasse,  sur  les  mêmes 
conditions  que  j'avois  avec  les  Lord  Prop:  cest  a  dire  qu'ils 
dévoient  me  pourvoir  de  vivres  et  choses  nécessaires  pour  2  ou  3 
ans  a  Credit  qu'après  ie  les  rembourceray  tout  ce  qu'ils  y  m'auro- 
ient  advance,  Je  ne  fus  pas  plus  heureux  auprès  de  Ceux  cy, 
sous  prétexte  que  les  Guerres  Civiles  les  avoient  épuisez  ie  fus 
seconduit  obligé  de  m'en  retourner  chez  moy  frustré  de  tout, 
cependant  je  fis  encore  des  efforts  et  soulagay  ma  Colonie  le 
mieux  que  je  pus  corne  est  a  voir  pag.  22. 

Trouve  mes  gens  presq  touts  malades  a  mon  retour. 

Le  Sasafras  y  abonde,  nessesaire  de  s'en  servir. 

Le  grand  exercice  contre  la  fièvre  et  la  goutte. 

A  mon  retour  a  Neuws  je  fus  bien  surpris  de  trouver  tant 
de  malades  et  même  plusieurs  de  morts  dont  deux  de  mes  domes- 
tiques qu'on  m'avoit  amené  de  Berne  en  estoit  du  nombre. 
C'estoit  sans  doute  la  grande  Chaleur  quil  fist  ces  3  mois  de 
Juin  Juillet  &  ougst  qui  en  furent  cause  nos  gens  venant  dun 
pays  froid  et  de  montagne  n'ayant  pas  esté  encore  accoutumé 
a  ces  pays  plats  &  a  cett  air  chaud  ;  Ils  nemanquerent  pourtant 
pas  de  médecins  &  chirurgiens  qui  en  eurent  soin,  qui  après  devin- 
rent aussi  malades;  mais  la  principale  cause  en  estoit,  qu'ils 
avoient  négligé  en  mon  absence  mes  ordres  de  Regime  lesquells 
j'avois  doné  d'abord  a  mon  arivée  en  Ameriq  lors  que  ie  trouvay 
desia  les  Palatins  si  malades.  C'estoit  par  bon  advis  de  persones 
qui  avoient  fait  long  séjours  en  Caroline  que  ie  leurs  avois 
indiqué  de  ne  pas  trop  boire  d'eau  crue  et  froide,  mais  de  la 
cuire  avec  du  sasafras  dont  les  bois  en  sont  touts  plains  et  après 
la  laisser  raffroidir  et  en  boire  tant  quon  voudra,  ie  m'en  servis 
le  mattin  avec  un  peu  de  sucre  en  place  de  Thée  ce  qui  me  fist 
beaucoup  de  bien;  J'ay  observé  aussi  que  ceux  qui  ce  mettoient 
dabord  au  lict  quand  il  ce  trouvoient  malades,  s'en  trouvoient 


The  Graffenried  Manuscript  C  97 

bien  mall  et  beaucoup  en  mouvment  :  Il  y  règne  en  ce  pays  une 
certaine  fièvre,  cett  un  tribut  general  qu'il  faut  que  les  Etrangers 
payent  au  comencement,  et  la  guerison  en  est  fort  particulière. 
Quand  cette  fièvre  vous  prend,  le  meilleur  remède  est  au  lieu 
de  ce  mettre  au  lit  d'abord,  il  faut  courir  jusqu  a  ce  qu'on 
sue  a  grosse  goutte  et  qu'on  tombe  de  lassitude  même  il  n'en 
faut  pas  rester  la,  mais  ce  relever  et  continuer  jusqua  ce  qu'on 
nen  puisse  plus,  j'en  parle  par  experience,  aussi  ne  l'ay  ie  eu 
que  3  semaine  au  lieu  que  dautres  ont  trainé  des  années  entière, 
ce  sont  enflés  a  la  fin  et  en  sont  mort:  j'advertis  icy  les  pares- 
seux ce  nest  pas  une  maladie  qui  les  accomode,  les  gens  oisifs 
et  paresseux  y  sont  presq  toujours  malades,  il  y  faut  de  lexer- 
cice  preuve  qu'il  est  nécessaire  et  bon.  Cest  que  je  fus  atteint 
beaucoup  de  la  goutte  en  Europe,  et  en  ce  pays  j'en  fus  quitte 
quelques  petites  atteintes./ 

28bis  j^e  Vinaigre  qui  sort  des  Chesnes  pernicieux  a  la  santé. 

Contrepoison  merveilleux  contre  les  morsures  des  Serpents. 
Les  petits  surons  qui  s'accrochent  aux  jambes. 
En  ces  pays  les  Chesnes  rouges  y  sont  si  savoureux  qu'en  y 
faisant  une  petite  ouverture  d'une  hasche  il  en  sort  quantité  de 
jus  qui  est  un  vinaigre,  mais  il  est  pernicieux  a  la  santé,  nos 
gens  s'en  servirent  dans  les  grandes  chaleurs  pour  manger  de  la 
salade  et  ne  s'en  trouvèrent  pas  bien  ;  Il  y  avoit  encore  deux 
inconvénients  pire  lesquels  il  estoit  nécessaire  de  ce  precautioner, 
ce  sont  les  serpents  et  les  ticks,  en  f  rancois  surons  ;  II'  y  avoit 
un  si  merveilleux  contrepoison  et  en  assez  grande  abondance 
duquel  il  ne  faut  pas  manquer  de  ce  pourvoir  il  y  en  a  3  sortes, 
il  y  en  a  d'une  sorte  qui  a  une  vertu  particulière  si  on  porte  la 
racine  avec  soy  on  peut  dormir  librement  sous  un  arbre  aucun 
serpent  ne  saprochera,  les  Indiens  s'en  servent  d'ordinaire,  si  on 
pile  cette  racine  et  qu'on  en  done  dans  une  casse  ou  pot  d'eau 
fresche  a  l'animal  qui  est  mordu  d'un  serpent  il  en  revient  et  se 
guérit  en  peu  de  tems;  j'en  ay  fait  le  preuve  sur  un  de  mes 
chevaux  et  sur  mon  chien  qui  ont  esté  guéris.  Les  surons  incomo- 
dent  les  gens  jusques  a  doner  la  fièvre,  on  croit  que  c'est  une 
rosée  corrompue  qui  sattache  a  l'herbe  cependant  on  n'en  apper- 


o.8  The  Graffenried  Manuscript  C 

coit  que  la  ou  il  y  a  du  bétail,  pour  les  femmes  elles  ont  plus  de 
peine  a  s'en  garantir,  les  homes  en  portant  des  bas  de  peau  en 
sont  quittes,  les  paysants  qui  ont  la  peau  plus  dure  ne  s'en  sentent 
pas  tant,  cela  ne  dure  que  certains  mois  de  lannée. 

Petite  historiette  du  Roitelet  de  Chatoucka  et  de  les  Indiens. 
Chacun  de  mes  Colonistes  s'accomodant  le  mieux  possible 
et  selon  sa  capacité  et  adresse,  Il  sagissoit  de  n'en  pas  faire 
moins  en  Ville.  Suivant  la  permission  que  j'avois  et  les  privi- 
leges ie  choisis  dans  une  pointe  de  Terre — entre  Trente  et  Neuws 
River,  Endroit  ou  il  y  avoit  un  Roytelet  Indien  avec  ses  gens  en 
une  20e  de  familles  le  lieu  s'appelloit  Chatoucka;  Il  en  est  fait 
mention  pag  6.  Nous  lavons  achepté  si  cher  accause  de  sa  situa- 
tion advantageuse,  Il  sagissoit  dont  d'avoir  ma  place  libre  L'ar- 
penteur gen:  Lawson  qui  l'avoit  vendue  voulloit  que  j'en  dechas- 
sosse  les  sauvages  mais  ie  n'en  voulus  rien  faire  bien  loin  de 
cela  je  me  suis  mis  avec  Eux  acheptant  d'un  de  ses  Indiens  une 
petite  etndue  de  Terre  ou  je  bastis  ma  Cabane  en  attendant 
mieux  et  fis  même  une  espèce  d'alliance  avec  ce  Roitelet  nomé 
Taylor  et  son  monde,  cela  ce  fist  solennement  quelq  peu  de  tems 
après  voyant  que  ces  sauvages  ne  pouvoient  s'accorder  avec  mes 
gens  ny  les  miens  avec  les  sauvages  ie  m'advisoy  de  leur  pro- 
poser d'achepter  encore  une  fois  cette  terre  d'Eux  et  de  leur  as- 
signer un  autre  endroit  ou  ils  pourroient  demeurer  aussi  comode- 
ment  et  sur  la  même  Riviere  pas  loin  de  ce  lieu,  ils  commencè- 
rent de  goûter  mes  raisons  et  on  tient  pour  cela  une  assemblée 
solonelle./  29bls  Puis  que  je  suis  en  mattiere  de  ces  Sauvages 
avant  que  de  parler  du  plan  &  fondation  de  la  villette  de  Neu- 
berne  je  continue  ou  j'en  suis  resté  avec  les  Indiens  et  diray 
aussi  quelq  chose  de  leur  culte  &  de  ce  qui  s'est  passé. 

Payement  des  Terres  de  Chattouka  aux  Sauvages. 
Nous  convînmes  dont  d'un  jour  pour  faire  notre  accord. 
Ce  Roitelet  ce  mist  sur  son  propre  mais  d'une  manière  si  cro- 
tesq  qu'il  paroissoit  plutost  en  singe  qu'un  home,  il  vint  avec  17 
Peres  de  famille  on  ce  mist  en  pleine  campagne  en  rond  a  Terre, 
moy  ie  mis  aussi  tout  ce  qui  pust  briller  le  plus  me  fis  apporter 


The  Graffenried  Manuscript  C  99 

une  chaise,  et  prenant  a  mon  costé  un  truchement  un  sauvage  qui 
parloit  bon  anglois  i'entamoy  la  matière  et  le  sujet  de  cette 
assemblée  après  leurs  avoir  représenté  mes  raisons  ils  dirent  aussi 
les  leurs,  et  a  parler  sans  partialité  ils  avoient  dans  leurs  opposi- 
tions des  meilleure  raisons  que  moy:  Cependant  on  en  vint  en 
une  bone  conclusion:  Je  leurs  fis  quelq  petits  presants  de  petite 
valeur,  et  pour  pris  d'achapt  ie  livray  pour  ce  Terrein  de  ques- 
tion au  Roy  deux  boutellies  de  poudre  soit  4  livre,  une  boutellie 
contenant  2  liv:  de  poudre  et  avec  cela  1000  gros  grains  de 
dragée  de  plomb  ;  a  chacun  des  assesseurs  une  boutellie  de 
poudre  et  500  grains  de  plomb  de  la  dragée  un  peu  grosse,  après 
ie  les  fis  bien  boire  de  Rum,  eau  de  vie  distilée  de  la  lie  de  sucre 
liqueur  ordinaire  de  ces  pays:  et  voicy  la  pacte  faitte. 

Feste  tenue  avec  les  Indiens  troublée  pr.  M.  M. 
Cette  feste  fust  pourtant  troublée  par  la  brutalité  de  M:  M: 
qui  pour  avoir  bu  copieusement  avec  quelques  Anglois  qui  vin- 
rent disner  avec  moy,  perdit  le  Respect  et  vint  insulter  ces  pau- 
vres Indiens  prist  le  Chappeau  du  Roy  et  le  jetta  si  loin  qu'il 
pust,  et  entra  dans  le  cercle  prenant  l'un  de  leurs  orateurs  qui 
parla  un  peu  trop  contre  notre  procédé,  par  le  bras  et  le  sortit 
du  Cercle  luy  donant  quelq  coup  !  Je  fis  dabord  prendre  ce  Mr.  si 
touffus  par  quelques  uns  de  mes  domestiques  pour  le  mener  a  la 
maison  ou  ces  anglois  invitez  luy  tinrent  compagnie  l'amusant 
le  mieux  quils  purent.  Le  lecteur  ce  peut  aisément  imaginer  que 
leffect  aura  produit  un  procédé  semblable,  aussi  Le  Roy  s'en 
plaignant  me  dit  que  si  les  Chretiens  faisoient  la  paix  et  leurs 
alliances  de  cette  manière  qu'il  ne  voulloit  rien  avoir  affaire 
avec  Eux:  Je  ne  manquay  pas  de  luy  répliquer  qu'il  ne  faloit  pas 
faire  attention  a  ce  qu'un  brutal  gouverné  par  la  force  des  liqueurs 
avoit  fait  que  ie  l'en  reprimanderois  fortement,  memement  que 
ie  l'envoyeray  loin  dicy,  qu'il  ne  les  insultera  plus,  et  qu'ils  ce 
dévoient  tenir  a  moy,  qu'ils  pouvoient  sassurer  que  jamais  je  ne 
leur  ferois  aucun  mal  pendant  qu'ils  voisineroient  bien  avec  moy: 
Content  de  ma  réponse  et  de  mon  meilleur  traittement  ils  s'en 
retournèrent  chez  Eux.  Ce  M  :  quoy  que  depuis  un  peu  de  someil 
qui  devoit  luy  faire  passer  les  vapeurs,  il  se  fust  tranquilisé  ie  ne 


ioo  The  Graff enried  Manuscript  C 

scay  quelle  mouche  le  piqua,  après  les  10  heures  du  soir  que 
ie  fus  couché  croyant  tout  en  repos,  il  ce  leva  et  sen  allast  vers 
les  cabines  des  Indiens  trouvant  encore  L'orateur  Ind:  debout  il 
le  traitta  fort  mail,  mais  d'abord  le/  30  Roy  avec  quelques  Indiens 
mirent  le  hola;  et  j'admire  sa  patience  et  discretion  de  ces  sauva- 
ges, de  n'avoir  a  leur  tour  rossé  ce  barbare  Chrestien.  Le  lende- 
main le  Roy  avec  ses  Conseilliers  ne  manquèrent  pas  de  ce 
plaindre  après  de  moy,  du  mauvais  traittement  réitéré  de  ce  brutal 
pis  qu'un  sauvage,  avec  menaces  que  s'ils  estoient  insultez  plus 
outre  qu'ils  payeroient  de  même  monoye  ;  j'eus  assez  de  peine  a  les 
appaiser,  les  fis  encore  bien  boire  et  les  renvoyay  avec  asseurance 
que  ie  ferois  partir  cett  home  turbulant,  et  qu'ils  ne  seroient  plus 
insultez. 

Raison  pourquoy  ie  nome  pas  certain  personage  que  jay  trouvé 
de  mauvaise  foy  le  notant  par  deux  M.  M. 
Apres  le  depart  des  ces  Indiens,  trouvant  mon  home  dans 
son  meilleur  sens  ie  luy  parlay  sérieusement  d'affaires,  Il  sera 
parlé  de  ce  personage  bien  souvant  dans  cette  Relation  mais  ac- 
cause  de  ces  Parents  qui  sont  de  distinction  de  qualité  et  de 
mérité  jen  ay  de  la  Consideration,  et  ie  ne  le  nome  pas  ne  le 
dénotant  que  par  deux  MM:  de  8  associez  que  nous  estions  il 
en  estoit  l'un,  mais  a  notre  perte  &  ma  Ruine  et  plusieurs  autres: 
Le  Bon  Dieu  le  Convertisse  et  luy  done  a  Connoistre  tant  de 
mail  qu'il  a  causé.  L'arpenteur  gêner:  a  esté  punis  par  une  ter- 
rible execution  des  sauvages  pour  ses  crimes  et  mauvaise  foy:  Si 
celuy  ne  se  convertit  il  pourroit  luy  bien  arriver  la  même  chose, 
ne  vivant  pas  mieux  qu'un  barbare  il  pourroit  bien  être  châtié 
par  les  barbares  et  mort  parmi  les  Indiens.  Mail  content  de  luy, 
iay  cherché  des  expedients  pour  l'envoyer  autre  part,  Il  fe  mist 
dont  en  chemin  pour  arpenter  les  Terres  le  long  de  la  Riviere 
de  Weetock  et  pour  cela  ie  luy  fournis  tout  le  nécessaire  a  son 
retour  il  ariva  un  de  ses  vieux  Camarades  de  Pensilvanie  dans 
une  chaloupe  et  un  autre  bon  drôle  avec  luy,  Entre  Eux  3  le 
partis  fust  pris  de  faire  un  tour  vers  Cap  Fear  et  d'arpenter  des 
Terres  le  long  de  cette  Riviere  nomée  autrement  Clarendon 
River.  Et  pour  cela  ils  firent  des  provisions  de  bouche  et  des 
marchandises  tant  qu'il  ne  m'en  resta  presq  plus  rien  cependant 


The  Graffenried  Manuscript  C  101 

ils  firent  une  vie  de  couchons  et  des  debauches  outrées,  ce  manege 
ne  me  plaisant  pas  i'y  fis  mes  Refrlexions,  et  un  mattin  avant 
qu'ils  eussent  déjeunez  je  leur  representay  que  de  la  manière 
qu'ils  s'y  prennoient  ie  voyais  qu'ils  avoient  plustost  envie  de 
ce  bien  divertir  que  pour  faire  une  besogne  nécessaire  &  profit- 
able que  j'avois  besoin  de  ces  marchandises  pour  subvenir  a  ma 
nécessité  et  celle  de  la  Colonie,  que  nous  avions  pour  le  present 
assez  de  Terres,  qu'il  faloit  voir  premièrement  cornent  réussirai- 
ent nos  Colonistes,  que  puis  qu'il  faloit  des  grandes  sommes 
pour  soutenir  une  Entreprise  de  cette  importance  il  faloit  plus- 
tost songer  a  ce  procurer  de  quoy  pour  subsister  que  de  faire  des 
dépenses  inutiles  et  pas  encore  nécessaires  etc.  ma  proposition 
déconcerta  ces  bons  débauchez,  et  ils  firent  tout  leur  possible 
pour  me  desabuser  mais  ma  resolution  fust  ferme  et  ie  repre- 
sentay a  MM:  Quayant  tant  fait  de  bruit  de  ces  mines  d'argent 
que/  31  même  on  en  estoit  venu  a  des  Traittés  authentiques  tant 
avec  Mons.  Penn  Propriétaire  de  Pensilvanie  qu'avec  J  :  Justus 
Albrecht  chef  des  mineur  d'Allemagne  qui  n'attendoit  que  nos 
ordres  pour  les  faire  vennir,  que  cestoit  la  ou  il  faloit  travailler, 
quils  dévoient  dont  aller  a  Philadelphia  (Cap.  de  Pensilvanie) 
pour  notifier  a  Mr.  le  Gouverneur  mon  arrivée  en  ces  Pays,  luy 
remettre  notre  Patente  de  Mr.  le  Prop:  Penn  &  luy  dénoncer 
qu'estions  en  dessein  d'aller  visiter  les  mines  de  question  et 
que  pour  cela  il  nous  donne  l'assistance  nécessaire,  qu'après  que 
le  tout  seroit  prest  et  en  bonne  ordre  asseuré  contre  les  Indiens, 
que  ie  my  transporterois  etc.  Ces  deux  drôles  cy  devant  Com- 
pagnions  de  M:M:  lors  qu'il  allast  avec  plusieurs  autres  a  la 
découverte  de  la  mine  de  question  gousterent  ma  proposition  et 
encouragèrent  M:M:  a  cette  expedition,  il  y  dona  a  la  fin  la 
main,  et  partirent  fournis  des  mêmes  provisions  qu'ils  avoient 
prises  pour  le  petit  voyage  de  Clarendon  R. 

Quelq  iours  après  leur  depart  le  Roy  avec  quelques  de  ses 
Ind:  me  vint  trouver,  ne  sachant  pas  que  pour  d'autres  sujets 
i'avois  fait  partir  M:M:  me  témoigna  bien  de  la  joye  de  ce  que 
je  les  avois  délivré  de  cett  home  dangereux,  et  cett  affaire  me 
fist  beaucoup  de  bien  dans  ma  Captivité  de  Cathechna  ou  ce  Roi- 
telet parla  en  ma  faveur. 


io2  The  Graffenried  Manuscript  C 

Visite  les  Indiens  de  Cores. 

La  dessus  nous  nous  promimes  réciproquement  bon  Voisin- 
age, et  les  Indiens  quittèrent  bientost  après  cett  endroit  pour  ce 
placer  au  lieu  assigné  pas  loin  delà.  Quelq  tems  après  je  fis  un 
tour  a  Cor  Towne  a  10  milles  de  Chatoucka,  ou  ie  fis  assembler 
les  sauvages  pour  leur  proposer  que  me  trouvant  dans  leur  Voi- 
sinage que  ie  pretendois  de  vivre  bien  avec  Eux  avec  offre  de 
mes  services,  cela  fust  bien  receu,  mais  corne  il  y  avoit  deux 
chefs  dans  le  Village  l'un  nomé  Cor.  Tom,  &  lautre  Sam,  le 
premier  Enemy  des  Anglois  et  L'autre  amy  qui  fust  absent,  ie 
n'y  pus  pas  tout  a  fait  régler  ce  que  j'aurois  bien  souhaitté,  Cepen- 
dant assez  content  de  leur  acceuil  ie  m'en  retournay  le  même 
jour  chez  moy.  Ce  village  de  Cor  est  très  bien  situé  il  y  a  un  air 
plus  frais  borde  la  Riviere  de  Neuws.  Si  ces  Indiens  auroient 
voulu  changer  de  place  j'en  aurois  eu  bien  envie. 

Culte,  Religieux  des  Indiens  de  Chattoucka  et  de  ce  qui  sy  est 
passé.  Plainte  du  Roy  Ind:  contre  ccluy  qui  avoit  taillé  un 
de  leur  Idole. 

Venant  de  parler  seulement  cy  dessus  des  Ind.  de  Chattoucka 
ie  diray  encore  quelq  chose  de  leur  Culte,  Religieux  pour  con- 
tenter la  curiosité  du  lecteur,  et  de  ce  qui  s'est  passé  avant  leur 
depart.  Ils  avoient  une  sorte  d'hautel  entrelassé  artificieusement 
avec  des  batons  ou  perches  et  voutéz  en  Dome,  au  bas  il  y  avoit 
un  petit  portail  sans  porte  par  ou  on  mettait  les  offrandes,  au 
millieu  de  cette  Chapelle  Indiene  il  y  avoit  une  Concavité  ou  ils 
mettoient  en  offrande/  32  des  fasioles,  Coralles  et  autres  baga- 
telles. Contre  le  soleil  levant  ou  oriant,  il  y  avoit  un  potteau  de 
bois  plantez  en  terre,  dont  la  tête  estoit  assez  bien  taillée,  repré- 
sentant celle  d'un  beau  jeune  homme  ce  potteau  estoit  paint  moitié 
en  rouge  &  moitié  en  blanc  devant  cette  posture  il  y  avoit  une 
perche  en  façon  de  sceptre  (car  le  bout  estoit  couroné)  aussi 
en  couleur  rouge  et  blanc  plantez  en  terre.  Cette  figure  repré- 
sentait le  bon  Esprit  La  Divinité  qu'ils  reverent.  Contre  l'occi- 
dent il  y  eut  aussi  un  potteau  plantez  en  terre  en  couleur  de  noir 
et  rouge  et  le  visage  paroissoit  affreux  ce  qui  representoit  le  mau- 


The  Graffcnried  Manuscript  C  103 

vais  Esprit  ou  Demon  lequell  ils  connoissent  mieux  le  craignent 
mais  ne  Payment  pas.  Pour  divertir  le  lecteur  ie  racconteray 
icy  ce  que  mon  Granger  fist  au  sujet  des  deux  statutes,  en  passant 
auprès  il  fust  tellement  scandalisé  de  ce  que  la  statue  qui  repre- 
sentor le  demon  fust  peinte  de  noir  et  rouge,  Couleur  de  la 
ville  de  Berne,  Capitale  de  son  Souverain  qu'il  fendist  cette 
statue  d'un  coup  en  deux  avec  sa  hache,  a  son  retour  a  la  maison 
il  ce  venta  corne  d'un  action  heroiq  disant  que  d'un  seul  coup 
il  avoit  fendu  le  Diable  en  deux.  Il  est  vray  que  cette  farce  me 
provoqua  un  petit  sousris,  mais  pourtant  ie  n'approuvay  pas 
l'action  :  Bientost  après  ce  pauvres  Roitelet  Ind  :  tout  outré  de 
ce  sacrilege,  vient  ce  plaindre  après  de  moy:  Je  luy  dis  au 
Comencement  seulement  en  raillant  que  c'estoit  que  le  méchant 
jdole  qu'il  avoit  taillé  en  piece  qu'il  n'y  avoit  pas  grand  mail, 
mais  si  mon  granger  avoit  gâté  (ie  me  suis  bien  gardé  de  le 
nommer  mais  dis  un  de  mes  ressortissants)  le  bon  jdole  que  ie  le 
punirois  rigoureusement,  que  pourtant  j'y  mettrois  de  si  bons 
ordres  qu'a  ladvenir  cela  n'arriveroit  plus.  Voyant  que  ce  Roi- 
telet n'attendoit  pas  raillerie  ie  me  remis  sur  mon  sérieux  et  luy 
dis  que  laction  de  l'home  qui  avoit  gâté  cette  statue  ne  me 
plaisoit  pas,  que  le  Roy  ne  devoit  indiquer  cett  home  que  ie  ne 
manquerais  pas  de  le  chastier,  mais  il  ne  pouvoit  scavoir  qui 
l'estoit  puis  que  le  granger  fust  seul  quand  il  couppa  ce  potteau 
et  prist  bien  garde  si  persone  ne  le  verroit.  Pour  appaiser  ses 
Indiens  ie  fis  boire  le  Roy  et  sa  suitte  et  les  renvoyay  un  peu  plus 
contents.  J'ay  au  reste  remarqué  que  ses  Indiens  avoient  quel- 
que chose  de  plus  aprochant  du  Christianisme  que  les  Ind  : 
plus  éloignez  ils  ont  encore  quelq  bons  sentiments,  et  j'ay  eu  un 
entretien  avec  un  de  ces  Roitelets  voisins  qui  ne  repugnoit  pas 
beaucoup  pour  ce  faire  Chretien,  de  la  manière  qu'il  me  raisonoit 
en  l'instruisant  on  l'auroit  pu  ammener  a  nous  et  si  j'avois 
demeuré  plus  longtems  en  Caroline  j'aurois  fait  un  essay.  Pour 
grossir  ma  Relation  jl  y  auroit  encore  plusieurs  choses  a  dire  de 
ces  sauvages  et  de  ce  qui  est  passé  plus  outre  parmy  Eux,  mais 
ce  n'est  pas  icy  mon  but,  et  il  est  tems  de  parler  de  ce  que  j'ay 
fait  pour  meilleur  établissement  de  ma  Colonie./ 


io4  The  Graffenried  Manuscript  C 

33  Fondation  de  la  petite  ville  de  Neuberne. 

Ayant  eu  jusques  icy  des  occupations  plus  pressantes  Je 
n'avois  pas  fait  encore  grand  chose  pour  l'Etablissement  de  la 
Ville,  me  trouvant  un  peu  desoeuvré  je  pris  l'arpentier  general 
avec  moy  et  son  Clerc  pour  faire  le  Plan  de  cette  nouvelle  Ville. 
Corne  en  Ameriq  on  n'ayme  pas  être  logé  a  letroit  affin  de  jouir 
d'un  air  plus  pur.  Fordonay  dont  les  rues  bien  larges  et  les  mai- 
sons bien  séparées  l'une  de  lautre,  ie  marquay  3  arpents  de  Terre 
pour  chaq  famille  pour  maison  grange,  jardin,  verger,  chenevier, 
basse  cour  et  autres  places,  je  partagay  la  Ville  en  Croix  et  au 
milieu  ie  destinay  l'Eglise,  l'une  des  rues  principales  tendoit  des 
le  bord  de  la  Riviere  de  Neuws  droit  avant  dans  les  bois  et  lautre 
rue  principale  croisoit  depuis  la  Riviere  de  Trent  jusques  a  la 
Riviere  de  Neuws:  après  cela  nous  plantâmes  des  picquets  pour 
marquer  les  maisons  et  faire  les  deux  premieres  rues  Capitales 
le  long  et  au  bord  des  deus  Rivieres  et  la  miene  estoit  située  a 
la  pointe:  Et  corne  les  artisans  sont  mieux  en  ville  quaux  Planta- 
tions, ie  leurs  donay  quelques  privileges,  au  lieu  que  les  habitants 
ou  nouveau  bourgeois  estoient  obligez  de  me  payer  annuellement 
pour  mon  droit  et  les  3  arpents  de  Terre  un  Escublanc,  les  gens 
de  mettier  estoient  francs  pour  10  Ars  les  autres  seulement  pour 
3.  J'eus  d'abord  un  bon  nombre  qui  comencerent  a  coupper  du 
bois  pour  faire  leurs  maisons.  II  y  eust  deux  Charpentiers,  un 
masson,  deux  menuisiers,  un  serrurier,  un  mareshal,  un  ou  deux 
cordoniers,  un  tailleur,  un  munier,  un  armurier,  un  boucher,  un 
tisseran,  un  tourneur,  un  sellier,  un  vitrier,  un  potier  &  tuillier, 
faiseurs  de  moulin  daux,  un  médecin,  un  chirurgien  un  maître 
d'escole  ;  il  y  avoit  encore  ça  et  la  aux  Plantations  encore  quelques 
artisans,  il  ne  manquoit  encore  qu'un  ministre  et  un  attendant 
celuy  que  ie  faisois  venir  d'Allemagne,  ie  fis  la  fonction  lisant  a 
la  manière  Angloise  le  sermon,  ayant  même  permission  de  Mr. 
l'Eveque  de  Londre  de  marier  et  babtiser,  pour  comunier  j'en  fis 
venir  un  ministre  l'an  une  fois  de  Virginie.  Il  vint  de  Virginie 
un  ministre  qui  preschoit  en  Anglois  &  Francois  et  je  lavoy  en- 
gagé pour  ma  Colonie  estant  très  content  de  venir  moyenant  les 


& 


a. 
1&.  JftJiantr 


feSÂ!^r,L** 


Wl.V.K  DER  STADT  N'EU-BERNE  1710.     NACH   EINEM     PLAXE  DER  BIBILOTHEK  VON  MOLINEN. 


The  Graffenried  Manuscript  C  105 

50ft  St.  que  la  Chambre  de  Londre  de  propagande  Fide,  ordone 
en  semblable  cas  &  une  discretion  raisonable  que  la  Colonie  en 
general  feroit. 

Dans  la  Province  aucun  endroit  fort  de  seureté. 
Apres  qu'une  partie  de  ses  artisans  eusent  leurs  Charpente 
preste  et  qu'il  s'estoient  au  moins  mis  a  couvert  en  attendant  mieux 
et  que  jeus  aussi  accomodé  un  peu  mieux  la  miene  il  sagissoit  de 
doner  un  nom  a  la  Ville  ce  que  nous  fîmes  en  grande  solennité  et 
nous  joignîmes  au  nom  de  Neuws  celuy  de  Berne,  ainsi  la  villette 
fust  babtisée  Neuberne.  Pour  le  comencement  il  ce  devoit  établir 
seulement  dun  mois  une  fois  un  marché  et  une  fois  l'an  une 
foire.  Enfin  il  y  eut  plusieurs  autres  règlements;  Quand  Mr. 
le  Gouverneur  le  Conseil  et  beaucoup  de  Planteurs  de  Caroline 
eurent  advis  de  notre  établissement  ils  prirent  non  seulement 
touts  en  vie  de  sy  loger  mais  effectivement  ce  firent  marquer  des 
lots,  cela  veu  dire  des  places  limitées./  34  Et  ils  avoient  raison, 
car  dans  toutte  la  Province  il  n'y  avoit  pas  un  seul  endroit  de 
seureté,  ils  n'avoient  n'y  provision  générale  de  bouche  ny  de 
munitions  de  Guère,  ny  d'armes  chacun  estoit  pour  ainsi  dire 
abandoné  a  la  geule  du  loup  si  les  sauvages  estoient  des  gens 
un  peu  mieux  fait  a  la  guère  ils  auroient  pu  détruire  les  habitants 
de  cette  province  quand  ils  auroient  voulu  si  le  Bon  Dieu  n'auroit 
pas  mieux  veillez  ces  Carolins  légers,  il  n'en  seroit  pas  resté 
un  ame.  Il  y  eust  beaucoup  de  persones  de  Pensilvanie  et  plu- 
sieurs de  Virginie  qui  prirent  des  lots,  tellement  qu'en  peu  d'an- 
nées on  auroit  une  jolie  ville  &  on  y  auroit  transféré  le  Gouver- 
nement d'autant  que  Little  River  ou  la  Grande  assemblée  ce 
tenoit,  il  n'y  avoit  que  quelque  peu  de  maisons  dispersées  ou  on 
estait  fort  mail  et  point  en  seureté. 

Construction  d'une  redoute  nomée  Mellfort. 
Pendant  que  ce  m'occupois  a  établir  de  mon  possible  les 
affaires  de  ma  Colonie,  ayant  même  pour  la  seureté  de  la  Colo- 
nie d'enhaut  vers  mellcreek  fait  construire  une  redoute  pour 
tenir  les  Indiens  en  bride  de  ce  coté:  et  fait  aussi  plusieurs  règle- 
ments &  ordonances  tant  pour  le  militaire  que  pour  le  Civil,  mes 
provisions  de  vivres  comencerent  a  diminuer  et  les  marchandises 


io6  The  Graffenried  Manuscript  C 

qui  sont  en  ces  pays  comme  de  largent  content  aussi  ;  tellement 
que  je  comencois  a  faire  des  Remexions  bien  sérieuses  sur  mon 
entreprises,  bien  loin  de  recevoir  aucune  assistance  et  secours 
soit  de  la  Province  ou  des  Lords  Prop:  soit  de  mon  Pays  et  de 
ma  Société,  au  contraire  il  arivoit  des  billets  de  change  protestez  ; 
dans  cette  mauvaise  situation  d'affaires,  ie  ne  scavois  plus  ou  me 
tourner,  ayant  desia  écrit  plusieurs  fois  au  pays  &  a  la  Société 
pour  du  secours  n'estant  suivis  aucune  réponse  et  de  crainte  quon 
ne  prenne  mes  informations  que  pour  des  Contes,  ie  m'advisay  de 
sonder  si  ie  ne  trouverois  pas  quelqu'un  de  la  Colonie  qui  dé- 
goûté de  ses  misères  eust  envie  d'aller  au  pays,  j'en  trouvay  un, 
qui  estoit  justement  un  personage  que  deux  membres  de  la  so- 
cité  avoient  choisis  pour  soigner  leur  Plantation,  mais  qui  voy- 
ant que  ces  messieurs  ne  fournissoient  pas  de  quoy  pour  soutenir 
prist  la  resolution  d  s'en  retourner  chez  luy  me  promettant  même 
qu'il  ne  m'en  couteroit  que  les  frais  iusques  en  Pensilvanie  je 
luy  livray  pour  cela  5  guinés  &  un  petit  billet  de  change  pour  en 
recevoir  autant  a  Philadelphie.  Mais  le  drille  quand  il  fust  arivé 
a  Philadelphie  ne  ce  contenta  pas  de  si  peu,  et  trouva  un  mar- 
chant assez  facile,  qui  sans  mes  ordres,  sur  mon  Credit  luy  ad- 
vanca  plus  quil  ne  faloit  a  Londre  il  en  fist  de  même,  et  a  Am- 
sterdam aussi  ainsi  plus  outre  jusques  a  Berne,  &  nos  Messieurs 
associez  vien  surpris  de  voir  ce  visage  &  bien  plus  de  son  effronte- 
rie et  grand  conte./  ?"3  Cependant  avant  le  depart  de  ce  méchant 
Pellerin,  j'avois  fait  &  remis  un  plan  du  Terrein  &  des  Rivieres 
ou  j'avois  placé  ma  Colonie  et  un  mémoire  de  ce  que  j'avois  fait 
pour  cett  établissement  aussi  bien  que  les  frais  que  j'ay  eu  a  ce 
sujet  avec  un  Conte  de  tout  &  avec  une  lettre  préparée  pour  les 
encourager  a  me  soutenir  en  cette  Entreprise  laquelle  quoyq  très 
difficile  au  comencement  mais  en  ayant  surmonté  le  plus  dan- 
gereux il  a  avoit  belle  apparence  de  réussir  remettant  le  reste  a  sa 
relation  qu'il  feroit  de  bouche  principalement  concernant  la 
beauté  &  bonté  du  pays:  ce  qu'il  a  bien  remis,  &  suivant  que  j'en 
suis  informé  il  avoit  rien  obmis  de  ce  qui  pouvoit  tendre  a  lad- 
vantage  de  cett  Etablissement,  et  sans  doute  j'aurois  obtenu  le 
secours  nécessaire  sans  le  malheur  qui  m'est  arrivé  peu  de  tems 
après,  corne  il  est  a  voir  si  après  dans  ma  Relation. 


The  Graff cnricd  Manuscript  C  107 

Achepte  deux  bâtiments  pour  mener  les  provisions.   Envoyé  ma 
sloop  a  Barmuidc. 

Dans  cett  espérance,  dun  prompt  secours  &  suffisant,  voyant 
que  les  vivres  pour  la  Colonie  me  coutoient  plus  de  voiture  que 
d'achapt  par  advis  de  bons  amis  &  persones  entendue,  j'acheptay 
une  sloop,  un  bâtiment  propre  pour  s'en  servir  sur  merz  &  dans 
les  Rivieres,  cecy  pour  lettres  de  change  ;  Ces  bâtiments  me  firent 
grand  service  aussi  bien  qu'a  la  Province,  come  on  verra  cy 
après  et  ie  fus  même  contraint  a  cett  expedient  accause  qu'il  y 
avoit  fort  peu  de  ces  bâtiments  dans  la  Province  &  pendant  cette 
guère  civile  ils  furent  touts  engagé  ne  pouvant  en  avoir  ny  pour 
argent  cependant  il  faloit  vivre.  Il  y  avoit  en  ce  tems  une  si 
grande  disette  de  sell  accause  que  les  estranger  n'osoient  le 
hazarder  pendant  ces  troubles  pour  en  amener,  que  ie  fus  d'obliga- 
tion d'envoyer  ma  sloop  aux  Isles  de  Barmuides  pour  quérir  du 
sell,  et  corne  il  falut  quelq  chose  pour  échanger  j'obtins  de  Mr.  le 
Gouverneur  Hyde  permission  d'amasser  des  graines  (cest  icy  du 
bled  Lombard  )  ca  et  la  dans  la  Province  sur  le  Comte  des  Lords 
prop,  et  le  sien,  mais  le  malheur  voulust  que  par  un  grand  orage 
ces  bleds  furent  mouliez,  ce  qui  gasta  mon  marché  &  le  profit  de 
ce  voyage  fust  fort  petit,  ce  pendant  le  sell  que  j'eus  de  Bar- 
muides me  fist  beaucoup  de  bien  et  a  mes  voisins,  &  fus  bien  con- 
tent que  pour  la  premiere  fois  mon  bâtiment  fust  sauve  &  de 
retour  en  bon  état  hormis  les  voiles  qui  estoient  bien  deschiréz  & 
quelques  cordages  gatéz,  il  avoit  esté  absent  si  longtems  que  je 
croyois  tout  perdu,  cela  me  devoit  bien  mettre  en  peine  mayant 
coûté  300ft)  sterlins  ;  mais  le  plus  qui  me  mettoit  en  peine  c'est 
l'équipage,  j'y  avois  de  très  bon  mattelots. 

Dans  l'incertitude  de  ce  que  dessus  pour  me  desennuyer,  je 
suis  allé  quelq  fois  arpenter  des  Terres  &  ie  ne  peu  de  moins  que 
de  racconter  icy  une  advanture  assez  particulière  qui  précéda  celle 
de  Cathechna  ou  ie  fus  pris  captif  par  les  sauvages./  3C  Un  jour 
que  j'alois  arpenter  des  Terres,  le  tems  s'estant  changé  prévoyant 
une  grande  tempête,  n'aymant  pas  coucher  dans  les  bois,  ie  lais- 
say  mes  arpenteurs  et  pris  le  chemin  de  la  maison  avec  mon  valet 
la  grande  haste  fist  que  ie  pris  un  sentier  pour  l'autre,  qui  fust 
si  long  que  la  nuict  me  surprist,  et  ie  tombay  justement  parmy 


io8  The  Graff  enried  Manuscript  C 

les  Indiens  qui  délogèrent  de  lendroit  ou  ie  mestois  placez  a 
Chatoucka  présentement  :  Neuberne.  Je  laisse  a  pencer  le  lec- 
teur dans  quelle  apprehension  j'estois  et  si  les  sauvages  n'avoi- 
ent  pas  beau  jeu  de  ce  venger  contre  moy  si  ie  les  avois  maltraitté 
&  que  je  n'eus  pas  bien  vécu  avec  Eux  ;  nayant  rien  eu  a  me  re- 
procher a  cett  égard,  ie  me  rasseuray  un  peu  &  par  bonheur  ils 
me  receurent  très  bien;  ce  qui  devoit  augmenter  mon  apprehen- 
sion estoit,  qu'un  des  Chefs  des  sauvages  de  Core,  qui  n'estoit  pas 
bien  porté  pour  les  Anglois  ce  trouva  justement  la  en  visite  auprès 
du  Roy  Taylor.  Cependant  j'en  fus  quitté  pour  une  petite  peur: 
Corne  j'estois  fort  altéré  pour  avoir  parcouru  les  bois  toutte  la 
journée,  de  crainte  que  bevant  tant  d'eau  elle  ne  me  fist  du  mail, 
par  surcroy  d'honesteté  ils  envoyèrent  auprès  d'une  femme  ma- 
lade qui  avoit  du  sidre  pour  m'en  faire  avoir,  ie  ne  l'apris  que 
quelques  jours  après  sans  cela  ie  n'en  aurois  pas  tant  bu  &  ie 
me  serois  fait  de  la  peine  de  priver  cette  pauvre  malade  d'une 
boisson  dont  elle  en  servoit  plutost  pour  un  cordial  que  pour  con- 
tenter son  palais;  Pour  mon  souper  le  Roy  me  fist  present  d'un 
quartier  de  Venaison,  mais  ie  me  passay  ce  soir  de  soupper, 
fatigué  de  ma  course  ie  fus  bien  aise  de  me  reposer,  ie  fis  donc 
tendre  par  mon  valet  ma  petite  tente  pour  y  coucher  mais  ie  ne 
dormis  guère  :  Ils  firent  toutte  la  nuict  des  feu  de  joye  dansant  et 
chantant  a  l'entour  faisant  quelq  fois  des  Corus  &  des  cris  qu'on 
auroit  chassé  les  loups  du  bois,  musiq  différente  de  celle  d'orphée 
qui  apprivoisoit  le  bestes  les  plus  farouches.  Le  Lendemain  de 
bon  mattin  le  Roy  me  dona  pour  convoy  deux  sauvages  qui  me 
mirent  en  bon  chemin  et  m'accompagnèrent  a  la  maison  après 
leur  avoir  doné  bien  a  manger  &  a  boire  ie  leurs  remis  un  petit 
present,  pour  le  Roy  Taylor  &  en  place  de  son  sydre  ie  luy  en- 
voyay  deux  boutellies  de  Rum  ou  brantevin  de  sucre  pour  en 
faire  part  aussi  a  la  pauvre  malade  cordial  bien  meilleur,  ce  qui 
fust  très  bien  receu  a  ce  que  j'ay  apris  :  Ce  même  Roy  ne  con- 
tribua pas  peu  a  mon  élargissement  après  l'assistance  divine  lors 
que  ie  fus  condamné  a  mort  par  les  sauvages  de  Catechna./ 

37  De  quelle  manière  je  fus  pris  prisonier  des  sauvages,  con- 
damnez a  mort  &  miraculeusement  délivré;  ce  qui  ce  passa  parmy 
les  sauvages  &  ce  que  j'ay  observé;  Corne  a  la  fin  ie  pus  retournez 
et  arivé  a  Neuberne,  est  a  voir  cy  après. 


The  Graffcnried  Manuscript  C  109 

Relation  de  mon  advantnre  tragiq  vers  Catechna. 

Un  jour  qu'il  fist  très  beau  même  aparence  d'un  terns  con- 
stant, L'arpenteur  general  Lawson  vient  m'inviter  pour  monter 
la  Riviere  de  Neuws,  me  disant  qu'il  a  avoit  le  long  de  cette 
Riviere  quantité  de  bons  raisins  que  nous  pourrions  ceuillir  mais 
ce  sujet  fust  trop  foible  pour  m'y  persuader;  quelq  iours  après 
il  revint  me  donant  des  meilleures  raisons,  assavoir  que  nous 
pourrions  en  même  tems  voir  si  la  Riviere  estoit  navigable  bien 
en  haut  que  d'une  certaine  hauteur  on  pourroit  faire  un  chemin 
par  Terre  en  Virginie  au  lieu  qu'il  faloit  passer  le  grand  sound, 
un  golfe,  et  tant  de  Rivieres  larges,  que  ce  chemin  seroit  bien 
court,  au  lieu  que  la  routte  ordinaire  estoit  éloignée  et  difficile, 
jtem  pour  voir  en  même  tems  le  Pays  d'Enhaut  :  Il  a  avoit  desia 
longtems  que  ie  desirois  scavoir  et  voir  moy  même  le  distance 
de  News  vers  les  montagnes,  item  la  situation  &  bonté  de  ces 
Pays. 

Nous  sommes  découvert  par  notre  Ind:  passant  avec  le  cheval  au 
Village  de  Catechna. 
Persuadez  par  les  motifs  que  ie  viens  dire,  ie  me  preparay 
pour  un  voyage  de  1 5  jours,  prenant  avec  nous  tout  ce  que  jugions 
neccessaire  pour  ne  manquer  de  rien  et  avoir  aussi  nos  comoditéz, 
demandant  toutte  fois  Mr.  Lawson  en  particulier,  s'il  y  avoit 
du  danger  des  Indiens  de  par  la  principalement  de  Ceux  que 
nous  ne  conoissions  pas  &  dont  nous  en  estion  pas  connu,  il  me 
repondit  non  ayant  fait  desia  ce  voyage  sans  aucun  danger,  outre 
que  vers  cette  branche  de  la  Riviere  ou  nous  tendion  il  n'y  avoit 
point  de  sauvages,  &  que  s'il  y  en  avoit  qu'ils  en  etoient  bien  éloig- 
nez. Et  affin  que  nous  ayons  moins  a  craindre  nous  primes  avec 
nous  deux  Indiens  sauvages  voisins,  qui  scavoient  la  langue  ang- 
loise  et  que  nous  connoissions  pour  bons  amys  leurs  ayant  fait  en 
mon  particulier  beaucoup  de  bien  dans  la  ferme  persuasion  qu'ils 
nous  serviroient  de  sauvegardes  auprès  des  Indiens  étrangers,  nous 
les  joignîmes  dont  a  mes  deux  nègres  pour  ramer  :  cependant 
L'arpent.  Lawson  me  proposa  de  prendre  avec  nous  mes  deux 
chevaux  disant  qu'il  me  seroit  trop  pénible  &  que  ie  ne  pourrais 
endurer  la  fatigue  d'aller  si  loin  par  les  bois,  prévoyant  les  in- 
convénients ie  me  fis  de  la  peine  de  prendre  avec  nous  ces  chevaux, 


no  The  Graff enried  Manuscript  C 

a  la  fin  il  me  persuada  d'en  prendre  au  moins  un  que  nous 
fismes  mener  par  l'un  des  Indiens  avec  le  reste  de  notre  equipage 
nous  montâmes  dont  la  Riviere  &  continuâmes  parfaitement 
bien  notre  routte  ;  des  longtems  il  n'avoit  fait/  38  de  la  pluye  & 
la  Riviere  estant  moins  profonde  le  cours  de  leau  fust  moins  fort 
ce  qui  facilita  beaucoup  notre  voiture,  tout  le  jour  nous  estions 
sur  leau  la  nuict  nous  tendimes  nos  tentes  au  bord  de  la  Riviere  ou 
au  moins  pas  loin  du  bord  pour  nous  reposer  &  cuire  notre  soup- 
per  &  le  diner  pour  le  lendemain,  et  le  bon  mattin  nous  passâmes 
outre.  Cependant  notre  Indien  ne  pust  nous  suivre  toujours  le 
long  du  bord  ou  près  de  nous,  il  falust  passer  la  Riviere  en  un 
endroit  ce  qui  fust  cause  de  notre  malheur,  cae  L'Indien  vient 
vers  le  grand  village  de  Catechna  (ie  ne  scay  s'il  ce  fourvoya  du 
chemin  ou  s'il  le  fist  par  trahison)  ou  on  le  demanda  d'abord  ce 
qu'il  faisoit  avec  ce  cheval,  car  les  sauvages  ne  s'en  servent  pas 
par  la.  Il  repondit,  qu'il  le  devoit  nous  amener,  ne  sachant  rien 
de  cela  nous  continuâmes  toujours  de  monter  la  Riviere  (ce  qui 
allarma  d'abord  les  habitants  de  Catechna  qu'ils  assemblèrent  tout 
le  voisinage,  gardant  le  cheval  &  disant  a  notre  Indien  qu'il  devoit 
aller  promptement  nous  advertir  de  ne  pas  passer  outre,  que  deviens 
rebrousser  chemin  par  ordre  du  Roy  qui  residoit  la.  L'Indien 
nous  dona  le  signal  par  un  coup  de  fusil  pour  nous  arrester  ce 
que  nous  fîmes  aussi  après  avoir  repondu  de  même.  Il  fus  desia 
tard  lors  qu'il  nous  aporta  cette  méchante  nouvelle  nous  abordâ- 
mes vers  la  premiere  fontaine  ou  source  d'eau,  affin  d'y  prendre 
notre  quartier,  mais  nous  rencontrâmes  desia  la  deux  sauvages  ar- 
mez corne  s'ils  venoient  de  la  chasse,  je  dis  la  dessus  que  cela  ne  me 
plaisoit  pas,  que  nous  ne  métrions  pas  pied  a  terre  mais  rebrous- 
serions chemin.  L'arpenteur  gen  :  ce  mocqua  de  moy,  et  voulust 
absolument  aborder,  mais  a  peine  avions  nous  mis  pied  a  terre 
la  chose  devient  sérieuse  et  le  rire  luy  passa. 

Une  trouppe  de  sauvages  armez  nous  arrcste  et  nous  mené  priso- 

niers  auprès  du  Roy  Hencock. 

Dans  un  clin   d'oeuil  une  si  grande  quantité  de  sauvages 

sortants  hors  des  buissons,  d'autres  passant  a  la  nage  la  Riviere 

nous  surprirent  tellement  qu'il  nous  fust  impossible  de  nous  def- 


The  Graffcnried  Manuscript  C  ill 

fendre,  a  moins  qu'eussions  témérairement  voulu  risquer  notre 
vie  et  attendre  des  traittements  les  plus  cruels  &  barbares  ;  Il 
falust  dont  nous  rendre  a  une  si  grande  foule  de  sauvages  & 
plus  barbares  si  nous  leurs  avions  résisté  dans  lesperance  que 
quand  le  Roy  &  son  conseil  auraient  ouis  nos  bones  raisons  nous 
serions  libereéz  :  après  nous  avoir  pillez  et  jette  dans  la  Riviere 
nos  provisions  hormis  quelques  biscuits  de  pain  que  quelques  uns 
d'eux  prirent,  ils  nous  prirent  prisoniers  &  nous  amenèrent.  Nous 
avions  desia  fait  deux  puissantes  journées  guère  loin  d'un  autre 
village  nomé  Coerutha,  &  nous  ne  pûmes  découvrir  encore  aucune 
montagne  ny  monticule,  la  Riviere  y  estoit  encore  assez  large  et 
auroit  esté  navigable  par  des  batteaux  plus  gros,  restoit  la  grande 
sécheresse  qu'il  fist  alors./ 

39  Reception  du  Roy  Hencock. 

Nous  avions  prié  les  sauvages  de  nous  laisser  en  cett  en- 
droit pour  cette  nuict  avec  quelques  gardes  s'ils  doutoient  de 
nous,  que  ie  ne  pourrais  aller  si  loin  a  pied  ayant  les  jambes  fort 
foibles  que  le  mattin  nous  descendrions  la  Riviere  pour  voir  le 
Roy  a  Cathechna  &  nous  justifier,  mais  nous  ne  pûmes  obtenir 
cette  faveur,  une  capture  si  rare  et  considerable  les  rendit  fiers, 
car  ils  me  prirent  pour  le  Gouv  :  de  la  Province  même,  nous 
fumes  dont  contrainct  de  courir  avec  Eux  toutte  la  nuict  par  brus- 
sailes  &  marets,  iusquace  que  nous  fumes  arivé  environ  3  heures 
du  mattin  a  Cathechna  ou  Hencock  Towne,  cela  veut  dire  le  vil- 
lage de  Hencock,  ou  le  Roy  nomé  Hencock  estoit  assis  avec  son 
conseil  on  gloire  sur  un  espèce  d'eschaffot  quoy  que  les  Payens 
ou  sauvages  ont  de  coutume  de  s'assoir  a  Terre.  Apres  une  har- 
angue a  ce  qui  paroissoit  fort  outrée  dite  par  le  Conducteur  ou 
Capite.  de  notre  escorte,  le  Roy  ce  leva  avec  son  conseil  et  vint 
auprès  de  nous  avec  le  premier  Capite.  de  Guère  nous  aprochant 
et  nous  parlant  d'une  manière  fort  civile  mais  ie  n'y  entendis  rien 
hormis  Larpent1".  gen.  qui  scavoit  un  peu  de  leur  baragoin,  bien- 
tost  après  le  Roy  entra  dans  sa  cabine,  nous  restâmes  vers  le  feu, 
(Les  Ind.  faisant  du  feu  partout  ou  ils  s'assemblent  ou  s'arrest- 
ent)  nous  estions  gardez  vers  ce  feu  par  7  ou  8  sauvages  contre 
les  10  heures  chacun  de  ses  Ind.  sortit  de  sa  cabine  l'un  icv  lautre 


ii2  The  Graff  enried  Manuscript  C 

la,  on  tient  conseil,  &  on  disputa  beaucoup  si  nous  deviens  être 
liez  corne  des  criminels  ou  non  fust  conclus  que  non  puisque 
n'avions  pas  été  encore  entendus,  environ  midy  le  Roy  nous  ap- 
porta luy  même  a  manger  une  sorte  de  pain  fait  de  bled  lom- 
bard (ils  appellent  ce  pain  DumplinsJ  et  de  la  venaison,  dans 
son  bonnet  fort  dégoûtant,  quoyqu'a  lordinaire  les  sauvages  ne 
se  couvrent  pas,  Il  est  vray  que  i'en  mangay  contre  mon  gre,  en 
partie  pour  ne  pas  offencer  le  Roy,  et  que  j'avois  bien  faim  n'ay- 
ant rien  mangé  de  24  heures,  et  on  nous  laissa  la  liberté  de  nous 
promener  dans  le  village  en  attendant  la  grande  assemblée. 

Grande  F  este  ou  assemblée  gen:  des  Ind:  Sauvages  a  Hencock 

Town. 
Contre  le  soir  il  y  eust  une  grande  Feste  ou  assemblée  de 
touts  les  lieux  voisins,  au  sujet  de  deux  choses,  i°.  il  sagissoit 
cornent  ce  vanger  du  mauvais  traittement  que  quelq  méchants 
Carolins  Anglois  bordant  &  demeurant  le  long  des  Rivieres  de 
Pamptego,  News  &  Trent  leurs  avoient  fait.  2°.  pour  sonder  si 
leurs  voisins  Ind  :  seroient  enclins  a  leur  doner  du  secours.  NB  : 
on  observera  icy  que  cest  ny  nous  ny  notre  Colonie  qui  fust  la 
cause  de  ce  terrible  massacre  &  Guerre  Indienne  corne  on  le 
verra  ca  et  la  dans  ma  Relation  et  principalement  pag  47  Le 
lecteur  apprendra  icy  que  les  Ind.  sauvages  ont  de  coutume 
d'avoir  touttes  les  Années  une  grande  feste  ou  assemblée,  tant  pour 
régler  leurs  propres  affaires,  que  pour  negotier  avec  les  marchants 
chrétiens  qui  sachant  ce  Rendezvous  general  qui  ce  fait  générale- 
ment au  mois  d'8tobre,  c'y  trouvent./  40Apres  le  soleil  couché 
ariverent  une  foule  d'Indiens  de  tout  cotez  avec  les  Roys  voisins. 
L'Assemblée  des  Grands  corne  ils  noment  leur  supérieurs,  con- 
sistant en  40  Anciens  assis  a  Terre  a  lentour  d'un  feu  a  leur  ma- 
nière fust  a  10  heures  du  soir,  sus  une  grande  plaine  particulière- 
ment destinée  a  des  grandes  festes  et  executions.  Le  Roy  Hen- 
cock en  fust  President,  il  y  eust  dans  le  rond  ou  cercle  une  place 
destinée  pour  nous,  ou  il  y  eust  deux  matts  faits  de  jon  ou  rose- 
aux, marque  de  grande  defrerence  et  honneurs  parmy  Eux,  nous 
nous  mimes  dont  dessus.  L'Arpentr.  gen.  Lawson  et  moy  et 
notre  parlier  l'Indien  qui  estoit  venus  avec  nous  sachant  la  langue 


*^ 


H 


The  Graff enried  Manuscript  C  113 

Angloise  ce  mist  a  notre  gauche  :  Le  Roy  fist  signe  au  parlier  de 
L'Assemblée  qui  fist  une  harangue  d'une  manière  grave  &  il 
fust  ordoné  que  le  plus  jeune  de  L'Assemblée  représente  et  dé- 
fende les  interests  de  leur  Nation,  ce  qu'il  fis  en  meilleure  forme  a 
ce  que  Mr.  Lawson  m'a  dit,  il  estoit  assis  proche  de  notre  parlier 
&  interprète.  Le  Roy  fist  les  propositions  &  les  questions  et  on 
disputa  la  dessus  dabord  et  en  très  bon  ordre  pour  et  contre, 
après  la  consultation  suivit  la  conclusion. 

Gravité  de  l'assemblée  générale  des  Indiens. 
J'ay  vue  beaucoup  d'assemblées  considerables  &  d'importance 
et  j'ay  même  assisté  en  quelques  unes,  mais  j'ay  esté  surpris  de 
la  gravité  &  bon  ordre  de  ses  payens  de  leur  silence  moderation, 
obéissance  du  Respect  envers  les  supérieurs,  persone  ne  parle 
qu'a  son  tour  et  cela  qu'une  fois  et  avec  une  grande  décence  & 
modestie,  on  y  remarquoit  point  de  passion  &  on  donoit  assez  de 
tems  pour  répliquer.  Enfin  tout  ce  passe  en  telle  bienséance  que 
ie  puis  bien  dire  a  la  Confusion  &  honte  de  beaucoup  de  Magis- 
trats chrétiens,  que  ce  process  fust  démené  en  aussi  bon  ordre  que 
d'aucun  Juge  chrétien,  &  ont  si  bien  raisoné  que  i'en  fus  tout 
surpris. 

Examen. 

La  premiere  question  fust,  a  quell  but  nous  avions  entrepris 
ce  Voyage?  Notre  reponce  fust  que  nous  estions  monté  la  pour 
notre  recreation  de  ceuillir  des  raisins  n'en  ayants  pas  chez  nous, 
mais  que  le  principal  sujet  estoit  pour  voir  si  la  Riviere  estoit 
navigable  iusques  en  leur  quartier  affin  de  leur  apporter  ou  am- 
mener  des  marchandises  par  eau  a  meilleur  marché  dans  le  des- 
sein de  negotier  avec  Eux  et  d'avoir  bone  correspondance  par 
ensemble.  Le  Roy  nous  demanda  plus  outre  pourquoy  nous  ne 
luy  avions  pas  comuniqué  notre  dessein  disant,  que  nous  ne 
devions  pas  passer  sus  ses  Terres  sans  sa  permission  que  si  nous 
l'estion  allez  voir  il  nous  seroit  arivé  aucun  mail  &  nous  répondî- 
mes que  si  nous  avions  passé  plus  près  de  luy,  que  nous  n'aurions 
pas  manqué  de  le  voir  et  que  nous  n'avions  pas  cru  d'etre  obligé 
de  luy  demander  permission  pour  passer  par  la  que  nous  exigons 
pas  autant  d'eux  leur  estant  libre  de  passer  sur  les  nôtres  ;  il  fust 


ti4  The  Graff  envied  Manuscript  C 

répliqué  que  touttes  ses  Terres  apartenoient  a  Eux  les  Indiens 
come  legitimes  Posseseurs  et  que  les  chrétiens  n'en  estoient  que 
des  usurpateurs  etc./ 

41  Je  repliquay  encore  que  ie  ne  repondois  pas  pour  d'autres, 
mais  que  pour  moy  que  ie  n'avois  pas  seulement  achepté  une  fois 
mes  terres,  mais  que  ie  les  avois  payé  deux  fois  &  bien  chères, 
témoin  le  Roy  Taylor  qui  estoit  bien  satisfait  de  moy,  et  que  si 
mes  Colonistes  en  possedoient  des  quelles  Eux  les  Indiens  en 
tendoient  que  ie  le  leurs  offrois  quoy  qu'il  soit  fâcheux  de  payer 
deux  fois  une  même  chose  les  ayant  payéez  aux  Seigr.  Prop,  de 
Caroline  etc. 

Notre  Libération. 

Apres  cela  on  fist  encore  une  plainte  générale,  que  les  habi- 
tants des  Rivieres  de  Pamptego  Neuws  et  Trent  avoient  fort  mail 
traitté  quelques  uns  d'entre  Eux  les  Indiens  ce  qu'on  ne  pouvoit 
plus  souffrir  nomant  les  Autheurs  et  même  L'arpenf.  gen  :  Law- 
son  present,  qui  d'abord  s'excusa  le  mieux  qu'il  put.  La  dispute 
finie  &  la  deliberation  en  suivie,  l'assemblée  conclut  que  nous  seri- 
ons libérez,  et  on  nomma  le  jour  suivant  pour  notre  retour. 


2*  Examen. 

Le  lendemain  il  s'écoula  assez  de  tems  avant  qu'on  nous 
amena  notre  Canou,  ou  petit  batteau,  pendant  cett  intervale  quel- 
ques uns  des  Grands  avec  deux  Roitelet  étrangers  vinrent  curieux 
de  scavoir  quelles  raisons  de  justifications  nous  avions  furent  la 
cause  d'un  second  examen  qui  ce  fist  dans  la  cabine  du  Roy  Hen- 
cock  a  2  miles  du  village  ou  nous  avions  couché  &  d'où  nous  voul- 
lions  partir  pour  nous  en  retourner  chez  nous  :  Nous  fîmes  dont  la 
même  reponce  et  primes  bien  garde  de  nous  pas  coupper,  par  mal- 
heur un  Chef  du  village  de  Core  estoit  la,  qui  reprocha  quelq 
chose  a  Mr.  Lawson  qui  ne  manqua  pas  de  répliquer,  la  dispute 
devient  forte  ce  qui  gasta  toutte  notre  affaire,  quoy  que  ie  fisse 
touts  mes  efforts  pour  faire  cesser  Lawson  a  disputer  ie  n'en  pus 
rien  obtenir. 


The  Graff  envied  Manuscript  C  115 

Dispute  de  Lawson  avec  Cor  Tom  Cause  de  notre  malheure. 
L'examen  finis  nous  nous  levâmes  touts,  après  en  nous  pro- 
menants nous  deux  ie  reprochay  a  Lawson  fortement  son  impru- 
dence dans  une  conjuncture  si  delicatte,  a  peine  avoisie  achevé  de 
dire  ce  que  ie  voullois  3  ou  4  des  grands  vinrent  fondre  sur  nous 
tout  effarouchez,  nous  prenant  par  les  bras,  nous  menèrent  & 
nous  posèrent  bien  rudement  a  Terre  a  l'endroit  ou  nous  avions 
esté  auparavant  a  l'examen,  il  ny  eust  point  de  matts  posé  de- 
vant nous,  ils  prirent  nos  chappeaux  &  nos  peruques  &  les  jet- 
terent  au  feu,  après  des  jeunes  méchants  garniments  nous  pil- 
lèrent pour  la  seconde  fois  visitant  nos  poches  ce  qui  n'ariva  pas 
la  premiere  fois,  ce  tenant  alors  seulement  aux  choses  esterieures, 
prenant  nos  armes,  meubles,  utensils  etc./ 

iz  Condamnation  de  mort  de  Lawson  et  la  mienne. 
En  suite  on  tient  conseil  de  Guerre  &  on  ce  trémoussa  beau- 
coup pendant  toutte  cette  nuict  quoy  que  nous  ne  scavions  pas 
ce  qui  pouvoit  être  la  cause  d'un  changement  si  subite,  voyant 
cependant  par  les  demarches  de  ces  sauvages  qui  nous  regardoient 
d'un  oeuil  fort  irrité  que  nous  estions  en  grand  danger,  nous 
fîmes  touts  nos  efforts  tant  par  bones  raisons  que  par  promesses 
pour  ramener  ces  esprits  irritez,  y  estant  trouvé  par  bonheur  un 
Indien  du  voisinage  qui  sceut  l'anglois,  nos  Indiens  de  Chatoucka 
ny  estant  pas,  sestant  absentez,  sans  doute  de  crainte  que  si  nous 
les  avions  en  notre  quartier  par  soubson  nous  les  ferions  passer 
mail  leur  tems;  outre  qu'ils  estoient  obligé  de  ce  mesnager  et  ce 
bien  garder  de  faire  paroitre  la  moindre  defference  ou  penchant 
pour  nous  ;  nous  fumes  toutte  la  nuit  assis  a  terre  dans  la  même 
posture  corne  on  nous  y  avois  mis  jusques  a  l'aube  du  jour  & 
rien  ne  fust  capable  de  les  émouvoir,  il  y  eust  un  Indien  assez 
charitable  qui  m'advertist  que  nous  estions  en  danger  de  notre 
vie,  La  nuit  estoit  bien  obscure  aussitost  qu'on  voyoit  un  peu 
pour  marcher,  une  trouppe  de  sauvages  nous  menèrent  a  la  grande 
place  dexecution,  méchant  signe  pour  nous,  je  me  tournay  vers 
Lawson  luy  reprochant  comme  son  imprudence  &  dispute  altérée 
avec  Cor  Tom,  estoit  la  cause  de  notre  malheur  &  que  ie  voyois 
bien  que  c'estoit  fait  de  nous,  qu'il  n'y  avoit  rien  de  meilleur  que 


n6  The  Graff enried  Manuscript  C 

de  faire  la  paix  avec  notre  Dieu  &  nous  preparer  a  la  mort  ce  que 
ie  fis  en  mon  particulier  avec  tout  le  zélé  imaginable. 

En  arivant  au  dit  Lieu  Le  Grand  Conseil  fust  desia  assemblé. 
Je  vis  par  hazard  dans  cette  foule  de  monde  un  sauvage  habillé 
en  Européen,  avant  qu'on  nous  fist  entrer  au  cercle  ou  plutost 
presenter  devant  nos  Juges,  ie  luy  fis  signe  me  persuadant  qu'il 
scavoit  quelq  peu  d'anglois  il  vient,  et  ie  le  demanday  sil  ne 
scavoit  pas  la  cause  de  notre  condamnation.  Il  me  repondit  en 
me  rechignant,  pourquoy  Lawson  avoit  disputé  avec  Cor  Tom? 
Et  pourquoy  nous  avions  menacé  de  voulloir  nous  venger  contre 
les  Indiens?  Sur  cela  ie  pris  l'Indien  a  coté  luy  promettant  tout 
ce  que  ie  jugois  capable  de  le  tenter,  s'il  voulloit  m'écouter  et 
racconter  mon  innocence  a  quelq  Grands,  j'avois  assez  a  faire  a 
le  persuader,  a  cela  a  la  fin  il  m'ecouta,  ie  luy  raccontay  dont  que 
j'estois  bien  fâché  que  Lawson  avoit  disputé  si  imprudement  avec 
Cor  Tom,  que  les  assesseurs  du  conseil  de  Guerre  avoient  bien  vu 
et  pu  remarquer  Eux  mêmes  que  j'avois  repris  Lawson  plusieurs 
fois  qu'ainsi  ie  n'en  pouvois  rien,  et  pour  ce  qui  estoit  des  men- 
aces qu'on  n'y  avoit  pas  seulement  songé,  qu'il  y  avoit  sans  doute 
un  mesentendu,  que  bien  loin  de  songer  a  aucune  vengence  nous 
aurions  plutost  cherché  les  moyens  de  recconoitre  leur  bone 
Justice  &  bon  traittement,  que  d'ailleurs,  si  nous/  43  avions  parlé 
fort  que  cestoit  a  loccassion  de  cette  dispute  sus  mentionée  &  de 
mes  nègres  contre  lesquells  Lawson  avoit  fait  des  plaintes  pour 
quelques  insolence,  n'ayant  eu  autre  parole  que  ce  que  ie  viens  de 
dire.  Apres  que  l'Indien  m'eust  écouté  ie  luy  reiteray  mes  pro- 
messes et  il  me  quitta.  Je  ne  scay  si  ce  drôle  aura  dit  quelq 
chose  en  ma  faveur  ou  non,  mais  en  4  heures  après  les  anciens 
grandes  revinrent  et  nous  menèrent  sus  la  grande  place  d'exécu- 
tion, nous  posant  a  Terre  nous  attachant  les  bras  et  les  jambes 
avec  une  corde,  ils  en  firent  de  même  au  plus  gros  de  mes  nègres. 

L'Arpent:  gen:  Lawson  &  moy  posés  et  lies  devant  le  Tribunal 

Indien.   40  Contretems  Capital.   Cérémonie  d'exécution. 

C'est  alors  que  notre  triste  Tragédie  comenca  jen  feray  icy 

un  petit  detail.     Au  meillieu  de  cette  grande  place  nous  estions 

assis  a  terre  a  la  manière  jndiene,  L'Arpenteur  general  Lawson 


The  Graff enried  Manuscript  C  117 

&  moy,  Liez  &  déshabillez  iusque  a  la  chemise  &  les  Culottes,  tete 
nue,  derrier  moy  dans  la  même  posture  le  plus  gros  de  mes  Nègres, 
devant  nous  il  y  avoit  un  grand  feu,  de  la  du  feu  une  pe  peau  de 
loup  a  terre,  tout  près  un  sauvage  debout  dans  la  plus  affreuse 
posture  qu'on  pust  inventer  avec  une  petite  hache,  qui  ne  bougoit 
de  la  place,  ce  fust  le  bourreau  sans  doute,  plus  avant  il  y  eust 
encore  deux  peau  de  loup  érigées  ou  pendantes  a  une  perche 
plantée  en  terre,  plus  en  delà  il  y  eust  une  trouppe  de  canaille  In- 
diene  de  jeune  homes,  femes  et  enfants  dansents  en  des  postures 
a  faire  peur  dans  un  cercle,  que  le  Conjureur,    (c'est  ainsi  que 
les  anglois  le  noment)  autrement  le  Grand  Prêtre,  fist  avec  de 
la  farine  ou  sable  bien  blanc,  il  y  eust  en  dedans  ou  plus  au 
meilleu  encore  un  rond  ou  semblable  cercle  dans  lequell  fust  ce 
Conjureur  qui  fist  des  menaces  &  exorcissmes  faisant  milles  sin- 
geries &  postures,  a  l'ouverture  du  rond  il  y  eust  encore  deux 
sauvages  assis  a  tere  qui  battaient  un  petit  tambour  chantants 
d'un  ton  fort  lugubre  qui  provoqoit  plutost  des  larmes  &  de  la 
Colère  que  de  la  joye  ;  Lors  qu'il  y  avoit  une  pause  dans  la  dance, 
le  Conjureur  reccomencoit  ses  singeries  aux  4  coins  des  officiers 
armez  battant  des  pieds  animèrent  les  danceurs  et  a  la  fin  de 
la  dance  tirèrent  quelques  coups.     Apres  qu'ils  furent  lass  de 
dancer,  ils  coururent  touts  dans  les  bois  avec  des  terribles  cris 
&  hurlements,  et  revinrent  bientost  avec  des  visages  fardez  de 
noir  rouge  &  blanc,  une  partie  avec  des  Cheveux  ouverts  deffait, 
engraissez  et  parsemez  de  cotton  et  petites  plumes  blanches,  une 
partie  couverts  de  touttes  de  peticeries;  Enfin  ils  furent  mas- 
quez dune  manière  si  terrible  et  affreuse  qu'on  les  auroit  pris  plu- 
tôt pour  une  trouppe  de  Diables  que  pour  d'autre  creatures,  avec 
cette  nouvelle  decoration  ils  reprirent  leur  dance  &  selon  lecqui- 
page  ils  firent  des  postures.     Ce  terrible  spectacle  me  remit  en 
mémoire  nos  dances  &  mascarades  Europeenes,  come  encore  un 
reste  des  ceremonies  payennes  dont  les  chrétiens  s'en  devroient 
passer,  et  autant  de  plaisir  que  ie  prennois  autrefois  a  la  dance 
autant  d'horreur  en  ayie  présentement,  ne  les  pouvant  regarder 
quavec  detestation./ 

44  Contre  le  soir  la  trouppe  cessa  de  dancer  pour  aller  quérir 
du  bois  dans  la  forest  affin  d'entretenir  le  feu  en  divers  endroit 


n8  The  Graff  enried  Manuscript  C 

particulièrement  ils  en  firent  un  plus  avant  dans  les  bois  qui  dura 
toutte  la  nuit  et  si  grand  que  ie  crus  que  toutte  la  forest  estoit  en 
feu,  &  pas  loin  du  cercle  ou  ils  dansoient  ils  firent  une  grosse  tiche 
de  bois  assez  régulière  et  c'estoit  sans  doute  la  dessus  ou  nous 
devions  être  brûlez. 

Derrière  nous  il  y  eust  une  rangée  d'Indiens  armez  pour 
gardes  ne  bougeant  de  leur  poste  jusqu'à  ce  que  tout  fust  finis  ; 
derrier  cette  garde  estoit  assis  a  leur  mode  le  Conseil  de  Guerre 
en  rond  fort  occupé  en  consultations:  Tout  le  jour  et  toutte  la 
nuit  ie  fus  la  grande  devotion  toujours  au  même  endroit  et  dans 
la  même  posture  résolu  de  mourir  ;  Helas  !  mille  pensée  roulèrent 
dans  ma  Cervelle  tout  me  revenoit  en  mémoire  des  mon  jeune 
âge  iusques  autant  que  ie  m'en  pus  souvenir  jusques  au  moindre 
pecatilles:  Je  m'  appliquay  et  mis  en  usage  tout  ce  que  j'avois  lu 
dans  la  Ste.  Ecriture,  Psaumes,  et  autres  bon  livres,  bref  ie  me 
preparoy  si  bien  que  ie  pus  a  une  fin  salutaire;  ouy  ce  Dieu 
miséricordieux  me  fist  tant  de  grace  que  j'attendois  ma  fin  d'une 
grande  fermeté  quoy  que  ie  prevoyois  une  terrible  execution. 
Apres  avoir  souffert  des  grandes  angoisses  plus  fortes  que  la 
crainte  de  la  mort  même  il  me  resta  pourtant  ie  ne  scay  quelle 
espérance  quoy  que  ie  ne  vis  aucune  marque  de  délivrance  de- 
vant moy,  de  même  que  ce  présentèrent  auparavant  devant  moy 
mes  pechéz  passez,  ie  trouvay  en  contre  une  grande  consolation, 
considérant  les  miracles  que  le  Seigr.  Jésus  avoit  fait  de  son 
tems  en  Terre,  cela  me  suscita  une  telle  confiance,  que  j'adressay 
la  dessus  mes  prières  ardentes  a  mon  Divin  Sauveur,  persuadez 
que  mes  prières  seroient  exaucées  &  qu'il  changerait  ces  coeurs 
sauvages  &  barbares  plus  dures  que  des  Rochers  a  m'estre  plus 
favorables  &  qu'a  mes  fortes  instances  et  representations  ils 
seroient  touchez  de  pitié  &  de  commiseration  pour  me  faire  grace, 
ce  qui  ariva  aussi  par  la  miraculeuse  providence  Divine. 

Mon  dernier  Refuge  et  represation  au  Conseil  de  Guerre. 
Lorsque  le  soleil  ce  coucha  le  Conseil  s'assembla  encore  une 
fois  sans  doute  pour  mettre  fin  a  cette  terrible  &  triste  cérémonie 
&  execution  ;  Quoy  que  liés  ie  me  tournay  un  peu  en  ariere,  sa- 
chant qu'il  y  avoit  un  parmi  Eux  qui  scavoit  assez  bien  la  langue 


The  Graffenricd  Manuscript  C  119 

angloise,  et  ie  fis  un  discour  fort  succinct  représentant  mon  in- 
nocence avec  insinuation,  qu'il  dévoient  bien  songer  ce  qu'ils 
faisoient,  que  s'ils  ne  m'espargroient  pas,  La  Grande  &  Puis- 
sante Reine  d'Angleterre  vangeroit  mon  sang  &  que  toutte  leur 
Nation  seroit  détruite  ce  qui  me  faisoit  plus  de  peine  que  de 
perdre  ma  vie,  plaignant  les  innocents  qui  patiroient  avec  les 
Coupables,  disant  plus  outre/  45  que  je  n'estois  pas  venue  dans 
ces  Pays  en  mon  particulier,  mais  que  i'avois  menez  ma  Colonie 
par  ordre  de  cette  grande  Reine,  par  excellence  les  Indiens  l'ap- 
pellent la  Grande  Reine,  et  non  pas  pour  leur  faire  de  mail  mais 
plutôt  pour  leur  faire  du  bien,  que  ie  pretendois  de  bien  vivre 
avec  Eux,  ce  qu'ils  verraient  en  effects  s'ils  me  libéraient,  leur 
offrant  en  ce  cas  mes  services  etc. 

Notre  execution  suspendue  Députés  envoyés  chez  les  Tuscoruros. 
Mon  discours  finis,  j'observay  qu'un  des  principaux  Parent 
du  Roy  Taylor  cy  dessus  mentioné  &  qui  avoit  témoigné  me  voul- 
Ioir  du  bien  lorsque  ie  fus  encore  en  liberté  m'ayant  apporté  a 
manger,  parla  fortement  en  ma  faveur  a  tout  apparence,  car  on 
prist  une  resolution  la  dessus  d'envoyer  une  deputation  vers  leurs 
voisins  les  Tuscoruros  et  un  certain  Roitelet  nomé  Tom  Blount 
en  grand  credit  auprès  des  Indiens  de  Pamptego  &  amy  des  Ang- 
lois  qui  fust  bien  porté  pour  moy;  N.B.  Les  Tuscoruros  sont  la 
Nation  dominante  des  Indiens  de  Nord  Caroline  et  d'une  partie 
de  Virginie  il  y  a  7  villages  capitaux  qui  ont  L'Empire  sur  ces 
trouppeaux  voisins  les  tenant  en  certaine  bornes  et  soumission. 
Leur  Résultat  fust  qu'ils  ne  trouvoient  pas  matière  suffisante 
pour  me  condamner  a  mort  et  que  pour  moy  ils  dévoient  avoir 
des  égards  particuliers  mais  que  pour  L'arpenteur  Lawson,  ils 
feroient  ce  qu'il  leurs  plairoit. 

Les  Indiens  nie  libèrent  et  Lawson  remis  a  discretion  du  Roy 

Hencock. 
Je  passay  toutte  cette  nuit  en  des  grandes  angoisses  ne  sa- 
chant ce  que  voulloit  dire  ce  grand  silence  et  retard  sur  tant 
de  bruit  qu'on  fist  le  jour,  toujours  lié  au  même  endroit  ie  ne 
cessay  pas  de  prier  &  soupirer  continuellement  cependant  mon 


I20  The  Graffenried  Manuscript  C 

pauvre  negre  me  fist  pitié,  l'examinant  et  exhortant  le  mieux 
que  ie  pus,  qui  me  dona  plus  de  satisfaction  que  ie  me  l'imagi- 
nois,  L'Arpenteur  gen:  someilloit  presq  toujours,  et  moy  qui 
n'avois  pas  dormis  de  3  fois  24  heures  ie  fus  obligé  de  me  peincer 
et  me  mordre  les  lèvres  et  les  doits  pour  ne  me  pas  laisser  surpren- 
dre du  someil  en  un  tems  ou  touts  les  moments  estoient  si  précieux 
pour  sauver  mon  ame  que  la  vie.  Le  mattin  environ  les  3  ou  4 
heures  les  députez  revinrent  de  chez  leurs  voisins  Tuscoruros 
après  avoir  sans  doute  fait  le  rapport  de  leur  negotiation  au  con- 
seil, meis  fort  secrettement  et  sans  bruit,  un  d'entre  Eux  vint 
vers  moy  pour  me  délier  &  detacher,  ne  sachant  pas  ce  que  cella 
devoit  signifier,  ie  me  soumis  a  la  volonté  du  Tout  Puissant  avec 
une  entière  resignation  reccommandant  mon  ame  au  mérite  de 
mon  Divin  sauveur  &  suivant  mon  homme  corne  une  pauvre 
brebis  a  la  boucherie.  Quelle  surprise?  quand  a  10  ou  12  pas 
de  la,  L'Indien  me  dit  a  l'oreille  d'un  baragoin  anglois,  que  ie  ne 
devois  rien  craindre  que  ie  ne  seray  pas  tué,  mais  bien  Lawson, 
je  laisse  a  pencer  le  lecteur  quelle  emotion  une  semblable  nouvelle 
a  pu  causer  a  une  persone  dans  une  semblable  extrémité,  dans 
cette  situation  ie  fus  tout  intdis  &  come  tombé  des  nues/  46  d'un 
coté,  ie  ne  me  fiois  pas  bien  a  ce  que  l'Indien  me  dit,  d'autre  coté 
ie  ne  desesperois  pas  de  la  miséricorde  du  Tout  Puissant,  ainsi 
ie  dis  en  moy  même  Seigneur  tu  es  Tout  Puissant  et  miséricor- 
dieux ta  Volonté  soit  faitte:  a  peu  près  de  20  pas  plus  outre  ie 
rencontray  une  multitude  d'indien  hommes  femmes  et  enfants 
qui  unanimement  témoignèrent  de  la  joye  de  ma  délivrance  avec 
des  acclamations  que  les  bois  en  retentissoient  &  d'abord  un  de  leur 
grandes  m'apporte  a  manger,  mais  je  n'eus  pas  appétit.  Le 
même  Indien  après  nous  être  reposez  un  peu  me  ramena  sur  la 
vielle  place  mais  un  peu  plus  avant,  ou  le  conseil  fust  assemblé 
me  félicitants  a  leur  manière  avec  un  sousris;  Cependant  L'Indien 
qui  me  ramena  me  deffendis  en  chemin  faisant  de  ne  rien  dire  a 
Mr.  Lawson  même  de  ne  luy  pas  parler  sous  peine  de  Vie,  mon 
negre  fust  aussi  libéré  mais  ie  ne  le  revis  des  lors:  Le  pauvre 
Lawson  restant  toujours  au  même  endroit,  voyant  bien  que  c'es- 
toit  fait  de  luy,  prist  congé  de  moy  me  priant  de  saluer  ses  amis. 
Helas!  ie  fus  bien  touché  de  le  voir  dans  un  si  grand  danger  et 


The  Graffenried  Manuscript  C  121 

de  n'oser  luy  parler  ny  luy  doner  aucune  consolation  ie  luy  te- 
moignay  ma  condoléance  par  quelques  signes.  Un  peu  de  tems 
après  celuy  qui  parla  en  conseil  en  ma  faveur  me  prist  par  la 
main  et  me  mena  dans  sa  cabine,  ou  ie  me  devois  tennir  que 
jusques  a  des  nouveaux  ordres. 

L'exécution  de  l'arpenteur  gen:  Lawson. 

Cependant  on  excuta  le  malheureux  Lawson  L'arpent:  gen- 
eral, pour  ce  qui  est  de  la  forme  d'exécution  ie  ne  scay  rien  de 
bien  precis.  J'ay  bien  entendu  dire  de  quelques  Indiens  qu'il  fut 
menacé  de  lui  couper  la  gorge  avec  le  rasoir  qu'on  trouva  dans 
sa  poche  ce  que  me  dit  aussi  le  petit  nègre  qui  ne  fust  pas  exécuté, 
avec  cette  circonstance  que  ne  l'ayant  pas  pu  achever  on  luy  dona 
un  coup  de  hache  et  après  il  fust  mis  sus  la  tiche  de  bois  ou  il 
fust  brûlé  avec  les  os  en  cendre. 

Les  Indiens  déclarent  de  vouloir  faire  la  Guerre  aux  Carolins  et 
qu'ils  ne  pouraient  laisser  retourner,  tellement  quil  me  falut 
rester  plusieur  semaines  par  la. 

Le  jour  après  l'exécution  de  l'Arpenteur  general  les  Princi- 
paux du  Village  &  des  environs  me  vinrent  voir  me  donant  advis 
qu'ils  estoient  en  dessein  de  faire  la  Guerre  aux  Carolins,  qu'ils 
en  voulloient  particulièrement  a  Ceux  des  Rivieres  de  Pamptego, 
Trent  &  Corsound  qu'ainsi  ils  ne  pouvoient  encore  me  laisser 
aller  chez  moy  par  des  bones  raisons  iusquace  quils  ayent  achevé 
leurs  expeditions;  Que  faire?  il  falut  avoir  patience  car  touttes 
mes  raisons  n'y  firent  rien,  il  m'estoit  pourtant  bien  sensible  d'en- 
tendre de  si  méchantes  nouvelles  et  me  voir  hors  d'etat  d'em- 
pêcher ce  malheur,  ny  seulement  pouvoir  doner  le  moindre  advis 
a  mes  gens:  Il  est  vray  qu'ils  me  promirent  qu'il  n'ariveroit  au- 
cun mail  a  Chatouka  endroit  de  ma  Residence  et  que  ceux  des 
Plantations  dévoient  ce  retirer  en  ville,  que  sans  cela  ils  ne  re- 
pondroient  pas  du  mail  qui  leurs  en  ariveroit./ 

47  II  est  vray  que  c'estoit  des  bones  paroles,  mais  cornent  le 
faire  scavoir  a  mes  peuvres  gens  puis  que  pas  un  Indien  voul- 
loit  porter  l'advis. 


122  The  Graffenried  Manuscript  C 

Le  Sauvages  remettent  de  leur  brigandage  avec  leur  butin  et  des 
prisoniers  Carotins. 
Ceux  qui  commencèrent  ce  pillage  et  brigandage  etoient  au 
nombre  de  500  homes  bien  armez  partagés  en  plottons  ils  etoient 
de  divers  endroits,  partie  de  Tuscoruros  (mais  aucun  des  prin- 
cipaux), des  Marmusckits,  Bay,  Weetock,  Pamptego,  News, 
Trent  &  Cor  Indiens,  attaquant  de  nuict  ou  de  grand  mattin  a  la 
sourdine  une  Plantation  icy  et  l'autre  la  quelques  uns  en  surpri- 
rent même  le  jour,  venant  come  amys  ce  faisant  doner  a  manger 
tenants  bone  mine  jusqua  ce  quils  virent  occassion  a  jouer  leur 
coup  pour  les  massacrer,  sestant  doné  le  mot  de  faire  leur  hor- 
rible expedition  en  un  même  tems  ils  firent  un  terrible  brigan- 
dage, grand  nombre  de  Carolins  furent  tuez  les  femmes  et  les 
enfants  fait  et  ammenéz  prisoniers,  de  ma  Colonie  il  y  en  eus 
près  de  70  tuez  et  prisoniers.  Peu  de  jours  après  ces  Brigands 
revinrent  de  leur  expedition  avec  leurs  butins:  Hela!  quell  triste 
spectacle  pour  moy,  le  coeur  me  fendist  presq  quand  ie  vis  am- 
mener  ces  pauvres  femmes  et  enfants  prisoniers,  ie  pouvois  pour- 
tant leur  parler  mais  avec  bien  de  precautions,  les  premiers  vin- 
rent de  Pamptego  les  autres  de  News  et  Trent  ;  Justement  l'In- 
dien chez  qui  ie  logois  amena  avec  luy  un  jeune  garçon  fils  de  l'un 
de  mes  grangers,  beaucoup  d'habits  &  de  meubles  que  ie  con- 
noissois,  ce  qui  me  fist  bien  aprehender  qu'il  y  avoit  du  mail  pour 
ma  Colonie,  ie  ne  manquay  pas  de  veiller  l'occassion  pour  parler 
seul  et  a  l'insceu  des  Indiens  a  ce  garçon  pour  m'informer  ce  qui 
s'estoit  passé  par  la  ;  il  me  racconta  dont  avec  des  larmes  que 
notre  hoste  avoit  tué  son  Père,  sa  Mere,  son  frère,  voire  toutte 
la  famille  par  la  ie  pouvois  conclure  ce  qu'en  estoit  des  autres 
quel  Crevé  Coeur  que  j'en  eus  d'un  traittement  si  barbare  &  d'une 
perte  irreparable  tendant  a  ma  Ruine  totale,  il  faloit  encore  bien 
me  garder  de  faire  le  moindre  semblant  de  desaprouver  un  si  hor- 
rible brigandage:  Lorsque  ie  fus  un  peu  reassuré  de  l'appuis  de 
Mons.  le  Gouverneur  de  Virginie  come  on  le  verra  cy  après  par 
le  mandat  quil  envoya  a  la  Nation  des  Tuscoruros,  je  leurs  en  fis 
pourtant  des  reproches  pourquoy  ils  avoit  si  mail  traitté  mes  gens 
ils  me  repondirent  qu'estant  meléz  parmy  les  Carolins  qu'on  ne 
pouvoit  les  connoitre  &  qu'ils  dévoient  ce  retirer  a  Chattoucka 


The  Graff  enried  Manuscript  C  123 

que  la  il  ne  leur  seroit  arivé  aucun  mall,  outre  qu'a  l'expédition 
de  News  et  Trent  la  plus  grand  part  estoient  des  Indiens  voisins, 
que  pour  Eux  ils  avoient  agis  presq  touts  le  long  de  la  Riviere  de 
Pamptego.  Ces  raisons  pouvoient  passer  pour  des  sauvages,  mais 
semblables  petites  excuses  n'auroient  eu  lieu  auprès  des  Euro- 
péens, il  falut  m'en  contenter  sans  beaucoup  raisoner./ 

48  Je  fus  obligé  de  rester  encore  plusieurs  semaines  parmy 
ses  sauvages,  autant  que  ie  les  trouvois  auparavant  raisonables  et 
équitables  en  leur  Grand  Conseil  concernant  mon  examen  autant 
les  trouvay  ie  desraisonables  et  barbares  en  cette  action  de  brigan- 
dage: Le  lecteur  peut  bien  s'imaginer  que  j'y  ay  passé  ce  tems 
de  ma  detention  bien  triste  toujours  en  crainte  dangers  et  cha- 
grins inexprimables.  Je  feray  icy  que  la  narration  de  ce  que  iay 
remarqué  de  leur  culte  Religieux  &  autres  choses  qui  c'y  sont 
passées  pendant  mon  triste  séjour  en  ces  endroits. 

De  crainte  que  les  Tusc.  m'enlèvent  deux  femmes  me  cachent  dans 

la  brussaille. 

Lorsque  les  Tuscoruros  passèrent  pour  lexpedition  de  leur 
brigandage,  de  crainte  que  ie  ne  fus  mail  traitté  et  enlevé  par  ces 
sauvages  étrangers,  les  hommes  des  Catechna  estants  desia  par- 
ties deux  femes  vinrent  touttes  estoufflées  pour  me  prendre  et 
me  cacher  dans  le  fond  d'un  petit  valon  plain  de  roseaux  et  de 
brussaille  il  falut  my  coucher  couvert  de  ces  roseaux  iusqu'  a 
ce  que  ces  Indiens  étrangers  fussent  passez,  cela  me  durant  trop 
longtems  ie  m'y  suis  ennuyé  et  ne  pus  attendre  plus  longtems 
dans  ce  villain  desert,  m'imaginant  que  peutetre  ses  femmes  mau- 
roient  oublié,  ie  me  levay  dont  et  regarday  si  ie  ne  voyois  per- 
sones,  les  hurlements  que  les  Indiens  font  a  lordinaire  quand  ils 
vont  a  quelq  expedition  estant  calmez  ie  me  rasseuray  et  pris 
le  chemin  de  ma  cabine  ny  trouvant  persone  ie  my  tiens  quoy, 
quelques  heures  après  ces  pauvres  femes  touttes  eplorées  de 
m'avoir  perdu  vinrent  dans  la  cabine  et  bien  surprises  de  my 
voir;  Elles  ne  manquèrent  pas  de  m'en  faire  des  reproches  par 
des  signes  j'en  fus  quitte  pour  cela  et  rien  d'autre  ne  m'arriva. 


124  The  Graff enried  Manuscript  C 

Tout  estant  sorti.     Cérémonie  des  Sauvages  dans  leur  Fete  de 
Triomphe.    Funérailles  des  Indiens. 
Un  autre  jour  pendant  l'absence  des  homes  de  Guerre  &  que 
les  femmes  sortirent  touttes  du  village  pour  ceuillir  des  cerises 
sauvages  tardives  &  des  patatos,  racine  très  bone  pour  manger 
boullies  ou  grillées  dans  les  cendres,  ie  fus  dans  une  grande  per- 
plexité me  trouvant  tout  seul  dans  le  village  ie  combatis  fort  si 
ie  devois  me  sauver  et  m'en  retourner  chez  moy  dans  cette  in- 
certitude ie  trouvay,  que  le  meilleur  partis  etoit  de  prier  le  Bon 
Dieu  pour  ne  mettre  en  pensée  ce  que  ie  devois  faire  en  une  con- 
joncture si  delicatte  &  dangereuse,  après  ma  prière  faitte  i'exam- 
inay  la  chose  pour  et  contre,  trouvant  a  la  fin  que  le  plus  seur 
etoit   de   rester   meconstant   que   celuy   qui   m'avoit   délivré   du 
premier  danger,  m'ayderoit  plus  outre;  car  si  seulement  un  seul 
Indien   m'auroit   rencontrez   j'aurois   esté  un   home   mort    sans 
grace,  et  ces  sauvages  auroient  ete  tellement  irritez  &  auroient 
brûlé  tué  saccage  et  pillé  la  ville  et  tout  ce  qu'il  y  auroit  eu  dedans, 
au  lieu  qu'ils  l'ont  épargnée.    L'expérience  a  fait  voir  qua  j'ay 
prist  le  meilleur  partis./    49  Quand  ces  payens  eurent   fait  ou 
achevé  leur  expedition  barbare  ils  revinrent  a  la  maison  &  ce 
reposèrent  pour  quelq  tems,  avant  leur  arivée  leurs  femmes  adver- 
ties  par  des  avant  coureurs  ce  préparèrent  pour  une  grande  Fete  a 
la  nuict  chaque  famille  eriga  sur  la  grande  place  d'exécution,  ou 
ils  font  généralement  leurs  ceremonies  publiques  des  echaffauds, 
ou  ils  apportèrent  le  meilleur  qu'ils  avoient  pour  faire  bone  chaire 
et  se  régaler  avec  leurs  maris  et  la  famille.     Au  meillieu  de  la 
place  on  fist  un  grand  feu  vers  le  quell  le  grand  Prêtre  ce  tient 
de  bout,  les  femmes  prirent  leurs  ornaments,  consistants  en  colliers 
de  coralles  de  verre  et  d'ecaille  d'huitres  calcinés,  et  les  attache- 
rent  a  des  batons,  les  portant  des  leur  cabines  en  cérémonie  vers 
le  prêtre  ou  conjureur  come  les  Anglois  les  appellent,  les  plantant 
la  a  terre  corne  un  sacrifice  considerable;  Il  y  eust  encore  au 
meillieu  de  cette  place  3  perches  plantées  a  terre  ou  estaient 
pendu  une  peau  de  cerf  a  chacune,  servant  d'Idole  qu'ils  n'ado- 
rent mais  respectent.     La  Reine  ou  en  son  absence  la  premiere 
feme  de  consequence  ce  comanca  la  premiere  a  ouvrir  la  céré- 
monie en  chantant  des  la  cabine  jusques  a  la  grande  place,  ainsi 


The  Graffenried  Manuscript  C  125 

touttes  les  autres  quand  le  cercle  fust  complet,  Elles  dancerent  a 
lentour  du  feu  le  Prêtre  et  les  3  peau  de  Cerf,  jusqua  ce  quelles 
furent  lasses,  après  chacune  ce  retira  vers  son  eschauffaut  pour 
manger:  des  la  ses  femmes  retournèrent  en  la  même  process  vers 
la  grande  place  tenant  en  leurs  mains  d'autres  batons  ou  verges 
entortilles  de  noir  et  blanc  les  quelles  elles  mirent  a  la  place  des 
autres  ou  estoient  attachez  les  colliers  de  coralles  les  quells  Elles 
remportèrent  chez  Elles.  Cependant  le  Prêtre  fist  son  office 
dans  ce  cercle,  faisant  milles  singeries,  menaçant  les  Ennemis  et 
louant  les  braves  soldats  brigands  les  animant  plus  a  semblables 
bravoures.  Apres  cela  les  jeunes  hommes  allèrent  quérir  des 
branches  vertes  dans  le  premier  bois  le  plus  proche,  revenants  du 
bois  fardez  de  noir  blanc  et  rouge  au  visage  accoururent  avec  des 
cris  et  hurlements  épouvantables  vers  la  dite  place  et  dancerent 
aussi  corne  les  femes  mais  en  des  postures  moins  modestes.  En 
suitte  on  mena  les  pauvres  prisonieres  dans  le  cercle  femes  et  en- 
fants, et  les  femmes  du  premier  rang  les  contraignirent  a  dancer, 
le  refusant  Elles  les  prennoient  dessous  les  bras,  tantôt  les  levant 
tantôt  les  baissant  pour  marque  que  les  chrétiens  estoient  présente- 
ment contraints  de  dancer  a  leur  mode  et  qu'ils  estoient  sous 
leurs  nomination.  Parmy  les  Indiens  de  Catechna  ie  n'ay  pas  vu 
ny  pu  observer  autre  culte  Religieux  et  devotion  hormis  que  le 
mattin  avant  que  de  ce  lever  ils  chantoient  une  petite  chanson  séri- 
euse, au  lieu  de  prier  ce  qu'ils  font  aussi  en  grande  dangers.  Leur 
mariages  se  font  sans  beaucoup  de  cérémonie,  mais  en  leur  funé- 
railles ils  font  beaucoup  de  façon./  50  J'ay  remarqué  quelq 
chose  fort  particulier  a  l'ensevelissement  d'une  veuve  ;  Les  sépul- 
cres ou  tombeaux  de  ces  Indiens  sont  faits  avec  beaucoup  d'arti- 
fice, ils  sont  voûtez  et  faits  décorce  d'arbres,  quand  on  porte  le 
mort  au  sépulcre  un  ou  deux  Prêtres  ce  tienent  debout  auprès,  en 
faisant  des  grandes  Lamentations,  ils  font  un  long  discours  funè- 
bre selon  leur  manière,  s'il  y  a  quelq  chose  a  espérer,  ils  louent 
beaucoup  les  actions  et  la  conduite  du  mort,  ou  de  ces  Parents  les 
consolent  et  font  ie  ne  scay  quell,  exorcissme  horribles.  Enfin 
ils  ce  donent  bien  de  la  peine  tant  en  gestes  qu'en  paroles,  telle- 
ment que  les  prêtres  etoient  touts  en  sueur:  Apres  la  cérémonie  les 
hoirs  ou  les  plus  proches  donent  au  Prêtre  des  colliers  de  coralles 


1 26  The  Graff enried  Manuscript  C 

calcinées  d'ecaille  d'huitres  leur  plus  précieux  ornament  qui  sont 
de  couleur  purpre,  jaunes  et  blanc  reccompence  la  plus  précieuse 
qu'ils  puissent  faire:  (Les  Indiens  font  de  ces  coralles  des  jare- 
tieres,  colliers  ceintures,  si  bien  entrelasséz  et  avec  tant  d'adresse 
que  j'en  fus  tout  surpris).  Apres  que  le  sépulcre  fust  couvert 
i'observay  une  chose  qui  passa  mon  imagination,  et  si  ie  ne  l'avois 
vu  moy  même,  ie  le  croirois  une  fable:  De  dessus  le  sépulcre  il 
s'éleva  un  petit  feu  flamboyant  corne  une  grosse  chandelle  mon- 
tant droit  en  haut  sans  bruit  passa  en  droite  ligne  par  dessus  la 
cabane  de  la  défunte,  et  delà  plus  outre  a  traverrs  dun  grand 
marest  plus  d'une  demiy  lieu  d'étendue  iusquace  qu'il  disparut 
a  faute  de  place  dans  un  bois. 

Lorsque  voyant  un  evenment  si  surprenant  ie  demanday  ce 
que  cela  signifioit,  les  Indiens  ce  mocquerent  de  moy  corne  si  ie 
devois  scavoir  que  cela  n'estoit  point  rare  parma  Eux,  pour- 
tant ils  ne  me  voulurent  pas  dire  ce  que  c'estoit,  tout  ce  que  i'en 
pu  apprendre  fust,  qu'ils  tienent  beaucoup  la  dessus,  autant  que 
cette  lumière  leurs  est  d'un  bon  augure  &  qu'ils  en  estiment 
heureux  le  défunt  autant  l'estiment  ils  malheureux  lors  qu'il  en 
sort  du  sépulcre  une  fumée  noire  &  epesse.  Cette  flamme  vo- 
lante ne  pouvoit  pourtant  pas  être  un  feu  artificiel  accause  de  la 
grande  distance,  cela  auroit  pu  ariver  phisiquement  corne  des 
exhalalaisons  de  souffre,  mais  cette  grande  régularité  passe  la 
nature. 

Les  Sauvages  croyait  a  la  transmigration  de  l'âme. 
Me  trouvant  une  fois  après  mon  retour  chez  Monsieur  le 
Gouv:  Hyde  occupez  avec  le  conseil  a  faire  une  bone  paix  avec 
les  Indiens  dont  7  ou  8  de  ces  Roitelets  furent  present  come  dépu- 
tez de  leurs  nations  avec  une  suitte  d'autres  Indiens  ie  remar- 
quay  qu'il  y  avoit  parmy  Eux  un  Prêtre  lequell  ie  demanday  ce 
que  cela  signifioit  ce  que  ie  viens  de  racconter  cy  dessus,  dépassé 
20  Ind:  quil  y  avoit  la  il  n'y  eust  que  luy  et  un  ancien  viellard 
qui  purent  m'en  doner  l'explication,  disants  que  ce  n'estoit  que 
des  vieux  Prêtres  expérimentez  qui  avoient  la  faculté  de  faire 
de  semblables  visions./  51  Les  demandant  ce  qu'estoit  cette 
flamme  volante  montant  de  dessus  le  sépulcre  du  défunt  ils  me 


The  Graffenried  Manuscript  C  127 

repondirent  que  c'estoit  Lame  du  défunt  ou  de  la  défunte  qui 
passoit  dans  une  autre  Creature,  si  la  persone  avoit  bien  vécu 
et  s'estoit  bien  comportée  ;  mais  que  si  Elle  avoit  mail  vécu  Lame 
passoit  en  une  Creature  vilaine  méchante  &  malheureuse  ;  Les 
demandant  plus  outre  par  quelle  voye  ces  Prêtres  parvenoient  a 
cette  science  d'autant  qu'ils  estoient  Médecins  et  magiciens  pou- 
vant même  citer  &  convoquer  le  Diable  &  le  renvoyer,  ils  me 
dirent  la  dessus  une  chose  si  fabuleuse  que  ie  ne  veu  pas  choquer 
les  oreilles  du  lecteur  de  semblables  sornettes. 

Le  dernier  remède  Médecins  ou  Petres  Ind: 
Je  diray  en  peu  de  mots  ce  que  ces  conjureurs  ou  Médecins 
prattiquent  quand  un  malade  est  dans  l'extrémité,  quand  leurs 
remèdes  ne  veulent  plus  opérer.  Ils  font  plusieurs  grimaces, 
postures  &  figures  et  ie  ne  scay  de  quell  enchantement  ils  soufflent 
leur  haleine  dans  la  bouche  du  malade  avec  un  gros  murmure 
et  ronflement,  si  le  malade  en  revient  c'est  une  joye  inexprimable, 
s'il  meurt  ils  font  des  hurlements  si  lugubres  que  cela  fait  peur. 

Charité  d'une  veuve  Indienne.  Les  bonnes  qualités  des  Sauvages. 
Corne  ie  viens  de  racconter  ce  qui  s'est  passé  aux  funérail- 
les d'une  veuve,  ie  ne  peu  de  moins  que  de  dire  aussi  quelque 
chose  de  la  grande  générosité  &  charité  d'une  veuve,  la  quelle  me 
dona  a  manger  des  le  comencement  de  ma  detention  auprès  des 
sauvages,  quoy  que  des  ma  liberation  mon  hoste  ou  ie  fus  logé 
ne  me  laissa  manquer  de  rien,  cependant  cette  bone  veuve  fust 
fort  assidue  a  me  soigner  et  continua  nonobstant  a  m'apporter 
a  manger:  mais  elle  fist  voir  particulièrement  sa  générosité  a 
legard  de  mes  boucles  d'argent  que  des  jeunes  garniments  prirent 
lorsque  ie  fus  posé  et  liez  devant  le  Tribunal  Ind:  remarquant 
quapres  ma  liberation  j'avois  lié  mes  soulliers  seulement  avec  un 
simple  cordon,  Elle  n'eust  point  de  repos  iusqu'a  ce  quelle  eust 
retrouvé  mes  boucles,  et  en  attendant  Elle  prist  ses  belles  boucles 
de  cotton  dont  Elle  boucloit  son  serrefront  &  les  mis  a  mes  soul- 
liers ;  Ne  faut  il  pas  advouer  que  la  charité  de  cette  veuve  fust 
bien  grande  a  la  Confusion  de  beaucoup  de  chrétiens  qui  n'en 
auroient  pas  fait  autant.    Je  diray  icy  a  la  honte  des  la  plus  part 


128  The  Graff enried  Manuscript  C 

des  chrétiens  quen  general  les  Indiens  sont  plus  généreux  et 
charitables,  j'ay  observé  bien  de  bones  choses  parmi  Eux:  par 
exemple,  ils  ne  jurent  pas,  tienent  exactement  ce  qu'ils  promet- 
tent, ne  chicanent  point  en  jouant  ne  sont  pas  tent  intéressez, 
n'ont  pas  tant  d'orgueil,  et  ie  n'ay  rien  observé  d'indécent  parmy 
les  jeunes  gens  ny  en  paroles  ny  en  gestes  quoy  qu'ils  soyent 
presq  touts  nuds;  ce  que  j'ay  remarqué  de  plus  méchant  en  Eux, 
est  que  leur  colère  est  forte  et  tourne  en  furie.  Pour  ce  qui  est 
des  manières  barbares  &  austères  des  Ind  :  Payens,  de  quoy  i'ay 
fait  desia  mention  cy  devant,  j'advoue  qu'ils  sont  furieux  en 
colère,  mais  si  on  les  laisse  en  paix  et  en  repos,  ils  sont  de  bon 
aires  et  obligeants  a  leur  manière,  et  offencent  rarement  les 
chrétiens  sans  qu'on  leur  en  done  sujet,  et  le  plus  souvent  ils  sont 
fort  mail  traittéz  des  chrétiens./ 

52 'Actions  barbares  des  Indiens  comparées  avec  celles  des 

Chretiens. 
J'ay  parlé  avec  plusieurs  Indiens  touchant  leur  Cruautéz, 
mais  un  Roitelet  Ind  :  assez  raisonable  qui  avoit  du  bon  sens  me 
repondit  en  me  donant  l'emblème  d'un  serpent  disant  que  si  on 
laisse  le  serpent  en  repos  dans  son  cercle  et  qu'on  ne  le  heurte  pas 
qu'il  ne  fait  du  mail  a  aucune  creature,  mais  si  on  le  trouble  dans 
son  repos  quil  pique  &  blesse  :  Et  que  les  chrétiens  ou  Européens 
ont  este  pis  et  plus  cruels  particulièrement  les  Hisp  :  qui  avoient 
traitté  leur  ancestres  si  inhumainement.  Pour  ce  qui  estoit  de  leur 
manière  d'hostilité  qui  sembloit  aux  Européens  un  brigandage 
accause  quils  ne  vont  pas  en  guerre  de  front,  ouverte  &  formelle, 
quil  faloit  bien  se  prévaloir  de  leurs  advantages  que  sans  cela  ils 
ne  pourraient  pas  subsister  et  faudroient  toujours  succomber 
qu'ils  n'estoient  pas  si  nombreux  ny  pourvu  de  cannons,  fusils 
espees,  de  quantité  de  poudre  boulets  et  plusieurs  autres  inven- 
tions plus  traitres  et  pernicieuses  pour  la  destruction  de  l'home 
que  leur  manniere  d'agir  beaucoup  plus  réelle  et  innocente.  Dans 
les  armes  et  munitions  de  Guerre  qu'ils  avoient  provenoit  des 
Européens,  inventi'ons  plus  nuisibles  &  frauduleuses  &  méchantes 
que  les  leurs  &  que  les  chrétiens  ou  Europ.  traittoient  non  seule- 
ment les  sauvages  &  Etrangers  si  cruellement,  mais  les  chrétiens 


The  Graff enried  Manuscript  C  129 

leur  propres  frères  même,  et  qu'entre  nous  même  nous  cometions 
les  plus  grandes  Tirannies,  ce  qu'en  effect  i'ay  en  particulier  ex- 
périmentez moy  même  come  il  est  a  voir  pag.  62.  63.  64. 

J'ay  observé  et  apris  encore  plusieurs  choses  parmy  les 
Indiens,  mais  puis  que  desia  tant  d'autheurs  ont  écrit  la  dessus 
ie  n'ay  pas  voulu  m'etendre  plus  outre  de  crainte  que  mes  re- 
marques ne  passent  que  pour  des  repetitions. 

M' ennuyant  d'etre  si  longtems  detenu  parmy  les  Sauvages  je 
songe  un  accomodement  et  propose  une  Paix. 
Ayant  fait  une  petite  digression  accause  de  quelques  obser- 
vations, je  reviens  a  mon  histoire,  voyant  que  les  Ind  :  n'estoient 
plus  occupez  a  leur  barbare  expedition,  ce  donant  du  bon  terni 
allants  a  peine  a  la  chasse,  passant  leur  tems  a  dormir  et  jouer, 
(les  homes  ne  faisant  rien  du  tout  dans  le  mesnage  laissant  tout 
le  soin  a  leur  femmes)  cette  vie  triste  que  j'y  fis  me  devint  bien 
longue,  tellement  que  ie  m'estudiay  a  connoitre  la  mauvaise  ou 
bon  humeur  des  Indiens  a  un  jour  que  ie  les  vis  fort  oisifs 
badiner  et  rire  ensemble  ie  demanday  un  Indien  qui  me  vint  voir 
quelq  fois,  sachant  un  peu  d'anglois  &  qui  me  voulloit  du  bien, 
si  présentement  l'occasion  n'estoit  pas  favorable  pour  parler  aux 
Principaux  de  mon  élargissement  et  pour  les  engager  a  une  dis- 
position favorable  ie  leurs  proposerois  de  faire  une  paix  particu- 
lière avec  Eux,  sous  promesse  de  donner  aux  chefs  et  principaux 
quelq  presents,  L'amy  Indien  goûta  fort  ma  proposition  & 
m'offrit  ses  services  &  pour  mieux  réussir  nous  parlâmes  a  mon 
hoste  un  des  principaux  en  luy  faisant  des  offres  de  reconnois- 
sance,  ce  qu'il  accepta  avec  une  mine  fort  gratieuse:/  53  Ces  deux 
Indiens  s'estants  entreparléz  trouvèrent  qu'il  ne  faloit  pas  parler 
a  touts  ceux  qui  ce  trouvèrent  alors  en  compagnie,  mais  qu'ils  en 
parleroient  a  ceux  quils  trouveroient  a  propos,  &  que  le  lendemain 
ils  sassembleroient  en  secret  chez  moy  dans  la  cabine  ou  ie  logois  : 
Ce  petit  conseil  s'assembla  dont  au  tems  et  lieu  fixé;  Et  le  pré- 
liminaire fust  ce  que  ie  leurs  voullois  donner  de  rantion,  je 
m'attendois  bien  a  quelq  chose  de  semblables  :  Je  promis  dont 
au  Roy  une  casaq  ou  just  'au  Corp  d'ettoffe,  deux  bouteilles  de 
Rum  deux  de  poudre  500  grains  de  dragée  de  plomb,  &  a  chacun 


130  The  Graff  envied  Manuscript  C 

de  ce  conseil  aussi  une  casaque,  et  quelq  bagatelle  avec  :  Ils  ne 
voulurent  et  contenter  de  mes  offres,  mais  demandèrent  encore 
plus  de  poudre  et  plus  de  plomb  &  des  fusils,  je  leurs  representay 
que  cela  estoit  contrebande,  qu'estant  présentement  Ennemis  dé- 
clarez par  leur  dernière  expedition,  ie  ne  pouvois  leur  doner 
semblables  marchandises  &  principalement  des  armes  sans  risquer 
ma  vie.  Qu'il  me  faloit  être  pour  le  moins  neutre  secourir  ny 
les  uns  ny  les  autres,  que  sans  cela  nous  ne  viendrions  pas  about 
de  notre  Paix:  acceptant  a  la  fin  mes  propositions,  quoy  qu'avec 
bien  de  la  peine  nous  nous  accordâmes  come  est  a  voir  par  le 
Traitté  conclus  cy  dessous.  Il  sagissoit  dont  quell  expedient 
trouver  pour  enregistrer  les  articles  de  Paix  &  les  conditions  affin 
que  de  part  &  dautre  rien  ne  soit  oublié  &  qu'on  puisse  scavior  si 
on  observe  exactement  ou  non  cette  paix.  Les  Indiens  ne  sachant 
ny  lire  ny  écrire:  (Les  Indiens  qui  ont  très  bone  mémoire  et  qui 
font  tout  par  tradition  de  Père  en  fils,  et  quand  il  ce  passe  quelq 
chose  de  considerable  faisant  venir  les  Enfants  et  jeunes  gens 
pour  être  present  affin  qu'ils  remarquent  et  ce  souvienent  de  ce 
qui  passe)  proposèrent  de  faire  seulement  des  marques  sur  un 
arbre,  les  leurs  sur  l'ecorce  de  l'un  et  les  mienes  sur  un  autre, 
mais  il  y  eust  parmy  Eux  un  qui  avoit  négocié  beaucoup  avec  les 
Virginiens  et  qui  même  dans  sa  jeunesse  avoit  servy  quelq  tems 
auprès  d'un  Européens  (pour  gagner  quelques  marchandises  come 
des  noyaux,  haches,  couteaux,  draps  grossiers  pour  mantelines 
ou  casaques,  item  poudre  plomb  fusiîs,  piere  a  fusils,  coralles  de 
verre,  et  autres  petites  bagatelles  qui  ayant  observé  de  quelle 
manière  les  Européens  faisoient  leurs  contracts  &  traittéz,  cett 
a  dire  mettant  tout  au  nett  sur  un  papier  souscrit  et  signé  :  il 
proposa  dont  que  i'en  fis  de  même,  qu'il  me  trouveroit  bien  du 
papier  de  lancre  et  des  plumes,  sans  doute  il  en  avoit  vu  assez 
dans  les  Plantations,  il  alla  dont  en  chercher  dans  quelques  unes 
qui  furent  pillées,  et  men  aporta,  mais  corne  les  plumes  ne  valoient 
rien  et  n'ayant  point  de  ganif  il  falut  m'en  accomoder  comme  ie 
pus,  j'aurois  eu  beau  jeu  de  faire  ou  dresser  cett  instrument  de 
Paix  a  mon  advantage  mais  il  falut  agir  de  bone  foy,  car  quant 
j'aurois  voulu   raffiner   les   Indiens  sans  doute  auront   fait   leur 


The  Graff  envied  Manuscript  C  131 

marque  a  part,  et  si  ie  les  aurois  trompé  ie  n'y  aurois  pas  bien 
trouvé  mon  conte  :  J'écrivis  dont  le  Traitté  de  Paix  comme  s'en 
suit./ 

54  Traitte  de  Paix  entre  B:  De  Graff  envied  &  les  Indiens  de  la 
Nation  de  Tuscoruros  &  Voisins. 

Soit  Notoire  a  chacun  par  les  présentes  qu'au  mois  d'octobre 
171 1  a  esté  conclus  et  arresté  entre  Chr.  de  Graffenried,  Baron 
de  Bernberi,  Gouverneur  de  la  colonie  Allemande  en  Nord  Caro- 
line &  Landgrave  de  Caroline:  Et  les  Indiens  de  la  Nation  des 
Tuscoruros  avec  leurs  voisins  de  Core,  Wilkinsons  point  Le  Roy 
Taylor,  ceux  de  Pamptego  et  autres  de  cette  contrée  la  corne  s'en 
suit: 

i°.  Que  les  deux  partis  doivent  mettre  en  oubli  le  passé  et 
être  bons  Amys  a  l'avenir. 

2°.  Le  soubsigné  Gouverneur  de  la  Colonie  Allemande  doit 
être  toutafait  Neutre  pendant  que  les  Carolins  Anglois  auront 
Guerre  avec  les  Indiens  sus  noméz:  Item  le  dit  Gouverneur  ce 
doit  tennir  quoy  &  en  repos  dans  sa  maison  et  ville,  et  ne  laisser 
passer  ny  les  Anglois  ny  les  Indiens  ny  ne  doit  faire  aucun  mail 
aux  Indiens,  de  mcme  qu'Eux  n'en  feront  point  aux  nôtres:  En 
cas  de  mésintelligence  entre  les  uns  et  les  autres  ils  ne 
se  doivent  pas  venger  Eux  mêmes,  mais  ce  plaindre  réciproque- 
ment aus  Magistrats  de  question. 

3°.  Le  dit  Gouv.  de  la  dite  Colonie  Allemande  promet  de 
rester  aux  limites,  et  ne  point  prendre  d'advantage  de  Terres  sur 
Eux  sans  en  advertir  le  Roy  de  ce  district  et  la  nation. 

40.  Item  le  Gouv:  promet  de  procurer  pour  15  jours  trêve 
ou  cessation  d'armes,  affin  qu'on  puisse  choisir  d'ordoner  de  part 
&  d'autre  des  persones  propres  et  capables  pour  proposée  des 
bons  &  vraisonables  projects  de  paix  qui,  s'il  est  possible  seront 
agréables  aux  deux  partis  &  que  pendant  cette  negotiation  on  ne 
soit  pas  interrompus. 

5°.  Il  sera  permis  aux  Indiens  de  chasser  ou  il  leur  plaira 
sans  aucun  empêchement  hormis  en  dedans  nos  Plantations  affin 
qu'il  ne  dechassent  pas  notre  bétail,  &  qu'il  n'arrive  du  malheur 
accause  du  feu. 


132  The  Graffenried  Manuscript  C 

6°.  On  doit  doner  aux  Indiens  les  marchandises  &  pro- 
sions  a  un  prix  raisonables.  Plus  outre  on  est  convenu  que  les 
Indiens  ne  feroient  aucun  mail  aux  maisons  de  mes  Planteurs  ou 
colonistes,  marquées  de  N.  a  la  porte  quoy  qu'en  guère  avec  les 
Carolins,  ie  veu  dire  les  Indiens./ 

55  Ainsi  on  doit  tennir  exactement  les  conditions  et  articles 
cy  dessus:  En  foy  de  quoy  nous  nous  soumes  signé  les  deux  par- 
tis avec  notre  signature  ordinaire 
au  lieu  du  Sceau  De  Graffenried  Gouverneur 

N: 
marque  de  News.  ^^.  de  la  Colonie  Allemande, 

au  lieu  du  Sceau  ^> 

leur  marque  ordinaire:    ,^>    Indiens  des  Tuscoruros  &  Voisins. 

Non  obstant  cett  accord  ses  sauvages  défiants  ne  voulurent 
me  laisser  aller  chez  moy  sans  precautions  seures  et  certaines; 
Ils  voulloient  que  j'envoyasse  mon  petit  Nègre  a  Neuberne,  que 
tout  ce  que  javois  promis  devoit  être  conduit  a  Catechna,  pour- 
tant il  ne  ce  trouva  pas  un  seul  Indien  qui  voulut  aller  avec  luy, 
quoy  que  ie  voulus  doner  un  de  mes  gens  restants  monteroit  en 
haut,  puis  qu'effrayez  de  meurtres  tout  récemment  comis,  et  que 
mon  nègre  ne  pouvoit  monter  seul  la  Riviere  dans  un  batteau 
chargé:  Ne  pouvant  convenir  sur  cett  article,  ie  remis  ce  diffe- 
rent a  l'Indien  chez  qui  ie  logois,  qui  fist  une  decision  raisonable 
la  dessus  tellement  que  nous  fumes  contents  de  par  et  d'autre. 

Justement  le  jour  que  ie  voulus  envoyer  mon  nègre  a  Neu- 
berne avec  une  lettre  adressée  a  la  persone  qui  avoit  le  soin  de 
mes  affaires  et  de  ma  maison  pour  ramener  la  rention  susdite  a 
moitié  chemin  pour  la  seureté  de  chaq  partis,  des  Indiens  étrangers 
vinrent  avec  un  cheval  de  la  part  de  Monsieur  le  Gouverneur  de 
Virginie  avec  une  lettre  ou  Mandat  corne  le  montre  la  copie  cy 
jointe  traduite  de  loriginal  Anglois. 

Ordre  de  Mr  le  Gouv.  de  Virginie  pour  ma  délivrance. 
Nous    Alexandre    Spotswood    Lieutenant    Gouverneur    et 
Comandant  des  Colonies  et  la  Province  de  Virginie,  corne  au  nom 
de  sa  Majesté  Britanniq 

A  la  Nation  Indienne  qui  tient  le  B  : 
De  Graffenriedt  prisonier./ 


The  Graffenried  Manuscript  C  133 

56  Apres  avoir  apris  que  le  B:  de  Graffenried  Gouverneur  et 
chef  de  la  Colonie  Allemande  en  Nord  Caroline  es1,  prisonier 
parmi  vous,  nous  vous  insinuons  et  comandons  au  nom  de  la 
Reine  de  la  Grande  Bretagne  de  la  quelle  il  est  sujet,  qu'a  veue 
de  cellecy  vous  le  deves  libérer  et  envoyer  dans  notre  Gouverne- 
ment et  vous  faisons  scavoir  par  ces  présentes,  que  si  vous  le 
tues  ou  luy  faittes  quelq  violence  et  mall  quell  que  ce  soit,  Nous 
vengerons  son  sang,  et  n'espargnerons  ny  hommes  ny  femmes, 
ny  enfants.    Doné  sous  notre  grand  sceau  le  8e  Octobre  171 1. 

S.  A.  Spotswood. 

Mon  Voyage  vers  les  Indiens  de  Tasqui  on  fust  le  Negot.  Virg. 
par  ordre  du  Gouverneur. 
Persone  ne  sceut  lire  la  lettre  que  moy,  la  lettre  etoit  bien 
forte,  ie  ne  scens  quelle  contenance  tennir,  a  la  fin  ie  me  pensay 
que  les  messagers  scavoint  bien  le  contenu,  ainsi  ie  -la  lus  aux 
Principaux  du  village;  Lorsque  jeus  achevé  de  lire,  j'observay 
quelq  chose  dans  leur  visage  qui  ne  me  plust  pas;  Apres  que  le 
truchement  le  leurs  expliqua  plus  particulièrement  ils  tinrent  con- 
seil et  il  fust  conclus  qu'ils  me  laisseroient  aller  vers  ce  village, 
des  Tuscoruros  ou  estoit  le  negotient  virginien  qui  justement 
quelq  tems  aupravant  ce  trouva  dans  le  village  lors  qu'on  exé- 
cuta Mr.  Lawson  L'Arpenteur  general,  et  a  son  retour  a  Wil- 
liamsbourg  racconta  notre  triste  advanture  a  Mons.  le  Gouver- 
neur; Ce  Généreux  Seigneur  envoya  incontinant  le  marchand 
susdit  (qui  entendoit  et  parloit  bien  leur  langage)  avec  la  let- 
tre susd.  vers  les  Tuscoruros;  Et  luy  même  Mons.  le  Gouver- 
neur fust  au  premier  village  Indien  nomé  Natoway,  ce  tenant  la 
avec  une  forte  Escorte,  avec  ordre  a  la  milice  voisine  de  ce  ten- 
nir preste  pour  agir  d'abord  en  cas  qu'on  ne  receut  pas  bone  re- 
ponce. Je  me  mis  dont  le  bon  mattin  en  chemin  sus  le  cheval 
qu'on  m'avoit  amené  avec  les  messagers  Indiens  et  4  des  Princi- 
paux de  Catechna  vinrent  avec  moy,  vers  le  premier  village  capi- 
tal nomé  Tasqui,  qui  marchèrent  aussi  viste  que  moy  a  cheval, 
nous  y  arrivâmes  au  soir  entre  jour  et  nuict  ou  se  trouva  aussi 
le  marchant  virginien.  Ce  village  etoit  fortifié  avec  des  palli- 
sades  &  les  maisons  ou  cabines  etoient  construites  adroitement 


134  The  Graffcnried  Manuscript  C 

d'ecorces  d'arbres,  situées  en  rond  a  lentour  d'une  grande  place 
ou  il  y  avoit  un  feu  au  millieu  &  a  l'entour  de  ce  feu  ce  teint  assis 
en  terre  le  Conseil  consistant  des  Principaux  de  la  Nation  des 
Tuscoruros./  57  On  laissa  de  la  place  pour  le  marchand  Virg: 
pour  moy  et  pour  les  4  Député  qui  vinrent  avec  moy,  après  que 
j'eus  salué  ce  monsieur  nous  nous  assimes  a  la  place  marquée. 
Parmi  tout  cela  j'estois  desia  dans  une  joye  secrette  dans  l'espé- 
rance de  pouvoir  aller  a  Natoway,  ou  mattendoit  Mons.  le  Gou- 
verneur de  Virginie,  et  d'etre  une  fois  délivré  des  mains  de  ses 
sauvages,  mais  helas!  cela  ne  me  réussit  pas. 

L'assemblée  de  Tasqui,  fust  jugé  que  ie  devois  libéré. 
Le  Parlier  de  L'Assemblée  comenca  une  grande  harangue 
demandant  les  4  députez  Ind  :  de  Catechna  la  cause  de  ma  deten- 
tion et  de  mon  crime  :  Apres  que  les  députez  Indiens  furent  en- 
tendus, et  moy  recconus  innocent,  il  fust  conclus  qu'on  devoit 
complaire  et  satisfaire  a  la  demande  de  Mons.  le  Gouverneur  et 
il  fust  représenté  vivement  quell  danger  il  proviendrait  du  refus, 
le  marchand  de  Virginie  parla  tant  qu'il  pust  en  ma  faveur,  mais 
les  4  députez  de  Catechna  ne  voulurent  y  doner  les  mains  de 
crainte  de  perdre  par  la  leur  Rention,  quoy  que  pourtant  le  mar- 
chand de  Virginie  promist  seureté  pour  cela,  leur  prétexte  fust 
qu'ils  n'osoient  rien  faire  sans  le  consentement  des  autres  &  du 
Roy;  pourtant  ils  promirent  de  me  laisser  aller  aussitôt  que  le 
Roy  et  le  conseil  seraient  assemblés,  mais  ils  voulurent  avoir  mon 
Nègre  pour  seureté,  iusquace  qu'on  eust  payé  le  Rention. 

Mon  retour  à  Catechna. 
Le  jour  suivant  tout  a  fait  frustré  de  mon  espérance  et  dans 
une  terrible  perplexité  ie  pris  congé  du  marchant  de  Virginie 
(qui  fust  luy  même  surpris  de  l'austérité  de  ses  sauvages,  plaig- 
nant mon  sort  avec  les  larmes)  et  men  retournay  tout  triste. 
Lors  que  nous  nous  aprochames  de  Hencock  Towne,  ou  Catechna 
a  3  ou  4  miles  près,  nous  entendimes  des  grands  cris,  et  ie  vis 
sortir  des  Indiens  ca  et  la  hors  des  buissons,  de  quoy  i'en  pris 
un  méchant  augure  ;  ce  qui  me  mist  en  peine  et  pas  sans  raison 
d'autant  que  ie  vis  venir  a  moy  des  sauvages  tout  essoufflez  et 


The  Graff  envied  Manuscript  C  135 

effrayez,  me  disant  que  les  Anglois  &  les  Palatins  estoient  tout 
proche  de  nous,  et  contrefaisant  les  Palatins  par  leurs  gestes,  et 
d'un  visage  courroucé,  prononçant  les  mots  ja,  ja,  me  donerent 
a  entendre  par  la  que  mes  gens  paroissoient  contre  Eux  aussi 
corne  des  Ennemis.  Ils  me  firent  dont  aller  par  un  detour  a 
travers  d'un  villain  fosse,  dou  je  vis  de  loin  un  feu  et  moy  bien 
effrayé  ne  crus  autre  chose  que  d'etre  brûlé  sur  ce  gros  monceau  de 
bois  allumé,  ou  d'etre  massacré  en  secret  dans  cett  affreux  desert  ; 
Apres  mes  prières  faittes,  ie  m'estudiay  cornent  ie  leurs  ferois 
a  croire  que  les  Palatins  n'etoient  pas  conjoints  avec  les  Anlois, 
ie  leurs  explicquay  que  ses  mots  ja,  ja,  n'estoient  pas  Allemands, 
mais  que  s'estoit  un  Anglois  corompu,  ay,  ay,  qui  veut  dire  en 
bon  anglois  yes,  yes,  et  en  f rancois  ouy,  ouy  ;  Je  les  tiens  dont 
dans  cette  croyance  si  bien  que  ie  pus  :  Lors  que  nous  arivames 
a  l'endroit  ou  estoit  ce  grand  feu,  ie  vis  avec  surprise  toutte  la 
populace  de  Catechna,  ou  je  fus  prisonier,  avec  leur  meubles  et 
provisions./ 

58  Endroit  on-  les  femmes  et  enfants  de  Catech.  s'estoient  retiré 
pour  être  en  seureté. 
Cett  Endroit,  quoy  que  dans  un  terrible  desert,  auroit  encore 
son  agreement.  C'Estoit  un  bon  beau  champ  de  bled  Lombard 
ou  ils  avoit  une  grosse  cabine  Indienne,  cette  place  estoit  entuorée 
d'une  petite  Riviere  profonde  ce  qui  fist  une  petite  Isle  tellement 
que  la  nature  avoit  fait  la  un  petit  fort  presq  impenetrable  par 
le  marest  et  les  buissons  espais  qu'il  y  avoit  tout  a  lentour.  Toutte 
cette  Populace  susdite  consistoit  en  vieux  homes  infirmes  femmes, 
enfants,  et  de  la  jeunesse  sous  l'âge  pour  porter  les  armes  ;  tout 
cela  fust  dans  une  terrible  allarme,  je  ne  manquay  pas  de  les 
consoler  tant  que  je  pus  affin  de  nrinsinuer  auprès  d'eux  et  de 
les  tennir  en  seureté  a  mon  égard,  les  asseurant  qu'il  ne  leur 
ariveroit  point  de  mail  pendant  que  ie  serois  parmy  Eux,  je 
representay  aussi  aux  Gens  de  Guère  qui  venoient  de  tems  en 
tems  pour  leurs  apporter  quelq  nouvelle  et  pour  les  encourager, 
qu'ils  me  dévoient  laisser  aller  avec  Eux,  que  ie  tacherois  d'en- 
gager les  Anglois  a  une  Paix,  ou  au  moins  une  bone  trêve,  mais 
ils  ne  voulurent  sy  entendre. 


136  The  Graffenried  Manuscript  C 

Retraite  des  Carotins  pour  n'avoir  pu  résister  a  la  force  des 

Sauvages. 
Le  jour  suivant  les  Indiens  voisins  armez  au  nombre  de  300, 
bon  drôles,  vinrent  et  sattroupperent,  cherchant  les  chrétiens  qui 
n'estoient  qu'au  nombre  de  60,  et  pas  plus  loin  de  Catechna  que 
de  4  miles  angloises;  Les  Palatins  qui  ne  sceurent  corne  faire  la 
guerre  avec  les  sauvages  furent  presq  touts  blessez  et  un  ou  deux 
Anglois  de  tuez;  voyants  que  les  sauvages  estoient  trop  forts  ils 
prirent  la  fuitte  et  se  sauvèrent.  Les  sauvages  les  suivirent  mais 
ne  firent  pas  beaucoup  de  mail  hormis  quelq  butin  qu'ils  attra- 
pèrent. Ainsi  les  sauvages  revinrent  deux  jours  après  a  Catechna 
avec  des  chevaux,  provisions  de  bouche,  quelques  surtouts,  cha- 
peau et  bottes,  lors  que  ie  vis  tout  cela  et  particulièrement  une 
pair  de  bottines  propres  avec  la  garniture  d'argent,  sachant  que 
persone  par  la  n'en  avoit  de  semblables  que  moy,  ie  vis  bien  que 
c'estoit  les  miennes  de  quoy  i'en  fus  tout  effrayé  craignant  qu'ils 
eussent  pillé  ma  maison  et  le  magasin  mais  il  n'y  eust  pas  tant  de 
mail,  de  mes  domestiques  s'en  etoient  servis  pour  cette  expedi- 
tion. 

Les  Sauvages  reviennent  triomph.  avec  le  butin  et  les,  prisoniers 

Chretiens. 
Sur  ses  nouvelles  nous  sortîmes  de  l'endroit  sus  mentioné 
ou  nous  estions  cachez  retournant  a  notre  vieux  quartier  a 
Catechna;  et  ses  soldats  sauvages  revinrent  en  grande  gloire  et 
triomphe  a  la  maison,  il  y  eust  grand  feste  parmy  Eux  pendant 
quelq  jours  de  la  manière  que  ie  l'ay  desia  recité  pag.  49.  Apres 
ces  festes  finies  ie  commencay  a  devenir  impatient  et  demanday 
quelques  uns  des  Grandes  s'ils  ne  me  voulloient  pas  laisser  re- 
tourner a  la  maison  puis  qu'ils  estoient  victorieux.  Un  de  la 
trouppe  me  repondit  d'un  petit  sousris,  qu'ils  convoqueroient  a  ce 
sujet  le  roy  et  son  conseil. 

Mon  entière  Liberation  et  depart  de  Catechna. 
Deux  jours  après  ils  m'amenèrent  le  bon  mattin  un  cheval 
pour  partir  sans  autre  façon,  deux  des  principaux  m'accompag- 
nèrent jusques  a  2  lieus  de  Catechna  ou  ils  me  donerent  un  mor- 
ceau de  pain  et  me  délaissèrent./ 


The  Graffenried  Manuscript  C  137 

59Lors  que  je  vis  que  j'avois  bien  du  chemin  a  faire,  ie  les 
priay  de  me  doner  le  cheval  que  ie  le  renvoyerois  sans  faute  ou 
qu'ils  dévoient  venir  un  peu  plus  avant  avec  moy,  mais  ie  ne  le  pus 
obtenir,  ils  restèrent  a  l'endroit  ou  ie  les  avois  quitté  et  firent  un 
grand  feu,  m'advertissant  qu'il  y  avoit  dans  la  forest  des  In- 
diens étrangers  que  ce  devois  dépêcher  et  aller  bien  viste  que  ie 
pourrois,  ce  que  ie  ne  pus  pas  faire  toutafait  corne  ils  me  le  dirent 
n'estant  pas  fait  a  cela  come  Eux,  cependant  ie  fis  mon  possible 
iusquace  que  la  nuict  me  surprit  et  que  ie  vins  auprès  d'un  grand 
fossé  bien  affreux  profond  bien  remplis  d'eau  et  de  brussailles, 
il  me  sembloit  que  si  j'aurois  seulement  encore  pu  passer  ce  fosse 
de  jour  que  j'aurois  esté  sauve,  mais  il  fust  desia  bien  obscur. 


En  mon  retour  de  Catechna  obligé  de  coucher  et  passer  la  nuict 
auprès  d'un  fossé  affreux,  ic  faillis  detre  dévoré  par  les  ours. 

Je  fis  dont  la  auprès  ma  premiere  couchée  a  mon  depart  de 
Catechna,  mais  Dieu  scait  de  quelle  manière  triste  ie  passay  la 
nuict,  dans  la  crainte  detre  déchiré  par  une  quantité  d'ours  qui 
mumurerent  près  toutte  la  nuict  la  a  l'entour,  avec  cela  ie  fus 
tout  estropié  pour  avoir  marché  si  viste  et  si  longtems  et  pour 
ma  seureté,  ie  n'avois  ny  armes,  pas  seulement  un  coutteau  ny  de 
quoy  pour  battre  du  feu  ;  jestois  presq  pour  mourir  de  froid  par  un 
vent  de  nord  qu'il  fit  toutte  la  nuict.  Le  bon  mattin  a  l'aube  du 
jour,  lors  que  ie  voulus  me  lever  de  cette  couche  humide  et  froide 
mes  jambes  furent  si  roides  et  enflées  que  ie  ne  pus  m'advancer 
d'un  pas,  mais  corne  ie  ne  pouvois  rester  la  il  falut  de  loger  a 
quell  prix  que  ce  fust,  pour  ce  sujet  ie  me  servis  de  deux  batons 
que  ie  cherchay  en  grimpant  par  la  pour  passer  mon  chemin  : 
j'avois  encore  assez  a  faire  pour  passer  la  fossé,  il  falut  chercher 
quelq  arbre  qui  traversast  le  fossé  ce  que  jeus  peine  de  trouver 
a  ma  fantasie,  a  la  fin  ie  passay  en  rampant  par  dessus  une  longue 
branche  de  la  quelle  ie  me  jettay  a  l'autre  bord  ;  delà  ie  suis 
marché  doucement  avec  deux  autres  batons  cett  autre  journée  et 
a  la  fin  avec  bien  de  la  peine  i'approchay  de  mon  quartier  de 
Neubern. 


138  The  Graff 'envied  Manuscript  C 

Arrivée  à  N eu-Berne. 
Voyant  de  loin  ma  maison  fortifiée  et  remplie  de  monde  ie 
fus  un  peu  consolé  dans  la  crainte  que  tout  estoit  brûlé,  saccagé 
par  les  Indiens  aussi  bien  que  les  maisons  des  pauvres  colonistes, 
ne  mattendant  pas  de  trouver  que  fort  peu  de  mes  gens  puis  que 
ie  n'en  scavois  que  trop  de  la  cruelle  expedition  que  ces  brigands 
sauvages  firent  le  long  des  Rivieres  de  Pamptego,  News  et  Trent, 
brûlants,  pillants,  tuants  et  saccagant  tout  ce  quils  rencontrèrent, 
dans  la  resolution  de  ravager  tout  le  Pays. 

Surprise  de  mes  gens  de  moi  voir  m'ayant  cru  mort. 
Lorsque  mes  bones  gens  me  virent  de  loin  bazannéz  corne 
tin  Indien,  pourtant  considérant  ma  stature  et  juste  au  corp  bleu 
ils  ne  sceurent  que  croire,  mais  dans  la  ferme  opinion  que  ie 
n'estois  plus  en  vie  ils  crurent  tantost  que  c'estoit  un  fantôme, 
tantost  un  espion  sauvage  qui  avoit  mis  mon  justaucorp,  enfin  il 
ce  mirent  en  posture  et  quelques  avant  gardes  sadvancerent  pour 
me  recconnoitre  lors  que  ie  les  vis  ainsi  en  peine,  ie  comancay 
a  leur  parler  de  loin,  furent  si  surpris  qu'ils  reculèrent  de  quelq 
pas,  criants  aux  autres,/60  Venez,  Venez,  notre  monsieur  est 
resseussité  cest  bien  luy  même,  que  nous  avons  cru  mort:  ainsi 
touts  accoururent  en  foule,  homes,  femes,  et  enfants,  avec  des 
fortes  acclamations  me  saluant  tout  emus  de  surprise,  spectacle 
étrange,  voyant  ce  meslange  de  tristesse,  de  joye,  de  pleurs  &  de 
ravissements,  j'en  fus  tellement  touché  que  cela  me  provoqua  des 
larmes  :  Apres  m'etre  entretenu  avec  ce  monde  qui  m'environoit 
quoy  que  bien  lass,  j'entray  a  la  fin  dans  mon  vieux  quartier, 
Apres  avoir  fermé  mon  cabinet  ie  fis  mes  prières  ardentes  rendant 
grace  au  Bon  Dieu  pour  une  délivrance  si  miraculeuse  et  gra- 
cieuse peut  bien  passer  en  ces  tems  pour  un  miracle. 

Fâcheuses  Nouvelles,  "jo  Palatins  et  Suisses  massacrez.  Parties 
des  Palatins  désertés  Le  reste  tout  a  ma  charge,  enfin  touts 
réduit  a  l'extrémité. 

Le  jour  suivant  ie  demanday  ce  qui  sestoit  passé  en  mon 
absence,  mais  j'appris  tant  de  fâcheuses  nouvelles  que  le  coeur 
«l'en  fist  mall,  le  pis  estoit  qu'outre  la  perte  de  60  ou  70  Palatins 


The  Graff 'envied  Manuscript  C  139 

et  Suisses  qui  furent  massacres  le  reste  qui  ce  sauva  fust  pillé, 
et  une  partie  des  restants  quittèrent  ma  maison  et  la  villette  ou 
estoit  pourtant  le  magasin  de  leurs  propres  biens,  et  cela  par  insti- 
gation d'un  certain  Guillaume  Brice  (home  ingrat  qui  j'avois  fait 
beaucoup  de  bien,  le  quell  même  les  Palatins  et  moy  avios  tiré 
de  la  misère)  qui  cependant  sans  songer  a  nos  bienfaits  affin  de 
pouvoir  tant  mieux  défendre  sa  maison  seule,  me  déboucha  pour 
touttes  sortes  de  promeses  et  ruses  mes  gens  pour  en  faire  avec 
quelques  rôdeurs  Anglois  une  garnison.  Les  femmes  et  les  en- 
fants me  restèrent  sur  les  bras  et  ie  n'avois  que  40  hommes  por- 
tants armes  il  falut  entretenir  les  uns  corne  les  autres,  touttes 
mes  provisions  en  graines,  gros  et  menu  bétail  fust  employé  ie 
pretendois  bien  d'envoyer  ces  bouches  inutiles  qui  m'estoient  bien 
en  charge,  autre  part,  mais  il,  n'y  eust  rien  a  faire,  au  moins  ie 
voullois  que  les  femes  &  enfants  de  ceux  qui  avoient  déserté 
suivissent  leurs  maris,  mais  elles  me  repondirent  qu'estant  valoit 
il  de  les  tuer,  qu'elles  y  creveroient  de  faim  que  si  nous  estions 
attaqué  qu'elles  ce  deffendroient  peut  être  mieux  que  bien  des 
homes  etc. 

J' envoyé  une  Relation  a  Mr  Hyde  de  ce  qui  c'est  passé  et  demande 

secours. 
Dans  cette  extrémité  ie  ne  sceu  mieux  faire  que  d'envoyer 
un  exprès  ou  deaux  avec  une  lettre  a  Monsieur  le  Gouverneur 
de  Caroline  et  Conseil,  tant  pour  leur  notifier  ma  délivrance  et 
mon  retour  que  pour  les  prier  instament  de  nous  envoyer  promp- 
tement  le  secour  nécessaire  des  provisions  de  vivre,  aussi  bien 
que  munitions  de  Guerre  et  des  trouppes  bien  armées,  affin  de 
repousser  ses  brigands  barbares  s'ils  vennoient  nous  attaquer, 
j'envoyay  aussi  copie  de  mon  Traitté  de  paix  ou  Trêve  avec  les 
Indiens,  avec  les  indiens,  avec  mes  raisons,  mais  prévoyant  bien 
que  cela  ne  subsisteroit  pas  ie  fis  mes  instances  tant  plus  fortes, 
représentant  que  si  on  ne  remedioit  de  vive  force  que  le  mail 
viendroit  toujours  plus  grand  et  qu'il  y  eu  a  craindre  que  tout  le 
pays  ne  périsse,  disant  même  qu'il  estoit  surprenant  voire  scanda- 
leux de  voir  une  telle  froideur  et  si  peu  d'amour  auprès  des  hab- 
itants de  la  conté  d'Albemarle  qu'ils  peuvent  ainsi  a  bras  croisé 


140  The  Graff 'envied  Manuscript  C 

regarder  come  cette  sauvage  et  barbare  nation  fait  bouchère  de 
leur  plus  proches  frères  que  même  ils  ne  doivent  s'attendre  a  un 
meilleur  sort,  d'autant  qu'ils  sattirent  Eux  mêmes  ses  malheurs 
par  une  si  profonde  letargie  quant  ils  devroient  avoir  plus  a 
coeur  la  perte  de  leur  frères  et  leur  propre  peril  :    Il  est  guère 
moins  suprenant/  eide  voir  si  peu  de  police  de  precaution  et 
d'ordre  au  près  de  la  magistrature,  exceptant  icy  en  meilleure 
forme  Monsieur  le  Gouverneur  qui  n'aura  pas  manqué  de  doner 
les  ordres  nécessaires,  mais  qu'ils  nont  pas  esté  exécutez,  etc. 
Suitte  de  la  Guerre  Indienne,  Sujet  de  cette  Guerre 
ma  justification  et  ce  qui  s'est  passé  a  mon 
égard,  item  les  motifs  qui  m'ont  poussé  d'aller 
en  Europe,  &  de  quitter  la  Colonie. 

Motifs  de  la  Guerre  Indiene. 

Ce  qui  alluma  cette  Guerre  Indienne,  ou  des  sauvages,  avec 
les  Carolins,  furent  les  calomnies  et  instigations  de  quelq  mutins 
contre  Mons.  le  Gouveneur  Hyde,  de  même  contre  moy,  faisant 
croire  aux  sauvages  que  j'estois  venu  en  ces  pays  pour  les  de- 
chasser  de  leur  Terres,  quainsi  ils  seroient  contraints  de  loger 
et  se  retirer  bien  avant  contre  les  montagnes  et  endroits  éloignez  ; 
de  quoy  ie  disuadey  les  sauvages  et  ce  qui  fust  vérifié  par  mes 
manières  douces  et  honestes  dont  j'en  usay  enver  Eux;  Et  par 
le  payement  que  ie  leur  fis  pour  les  Terres  ou  ie  m'estois  placés 
au  commencement,  c'estoit  la  ou  ie  avois  mis  la  fondation  de  la 
petite  ville  de  Neuberne,  quoy  que  ie  les  eus  payées  desia  au 
double  aux  Propriétaires  chrétiens  et  principalement  L'Arpen- 
teur general  Lawson  me  le  devoit  remettre  libres,  sans  qu'il  y 
eust  aucun  sauvage  :  vide  pag.  29  ou  ie  fis  une  Paix  et  alliance 
avec  le  Roy  Taylor  &  ses  habitants  qui  fust  très  content:  La 
plus  grande  preuve  de  mon  innocence  en  cette  guerre  Indienne 
est  mon  absolution  en  la  Grande  Assemblée  des  Tuscoruros,  ou 
il  n'y  eust  pas  une  seule  plainte  contre  moy,  mais  on  indiqua  bien 
les  autheurs  de  ses  troubles.  Ce  qui  allarma  le  plus  ces  sauvages 
fust  le  traittement  rude  de  quelq  Carolins  turbulents  et  de  mau- 
vaise fois  qui  trompoient  ses  sauvages  dans  le  négoce,  ne  voullant 


The  Graffcnried  Manuscript  C  141 

aussi  souffrir  quils  chassasent  près  de  leurs  Plantations  et  ce 
sous  ce  prétexte  leur  prirent  leur  chasse  armes  et  munitions,  ouy 
il  y  eust  même  un  Indien  de  tué  duquell  on  ne  leur  dona  aucune 
satisfaction  ce  qui  leurs  fust  bien  sensible  et  avec  justice  il  ce 
pouvoint  recrier  dun  semblable  tort.  Ces  pauvres  Indiens  insul- 
tez en  diverses  manières  de  quelques  rustres  Carolins  plus  bar- 
bares et  inhumains  que  les  sauvages  même,  ne  purent  dont  souf- 
frir plus  longtems  ces  sortes  de  traittements  ;  songèrent  dont  a 
leur  seureté  et  vengeance,  ce  qu'ils  firent  bien  secrettement.  Ele 
le  mail  voulust  que  me  croyant  dans  une  profonde  paix  avec  Eux, 
ie  voulus  me  promener  en  haut  la  Riviere,  et  que  s'estoit  iuste- 
ment  alors  quils  avoient  fixé  un  Rendez  vous  general  pour  déli- 
bérer sur  la  manière  de  question.  Au  reste  la  grande  nonchalance, 
negligence  et  le  peu  de  precaution  des  Carolins  pour  leur  seureté, 
nayant  ny  lieu  de  retraite,  ny  de  provisions  soit  de  vivres  soit 
d'armes  soit  de  munitions,  ne  les  encouraga  pas  peu  au  dessein 
projecté./ 

62  Ce  qui  m'est  arrivé  parmay  les  Chretiens  a  mon  retour 
fust  bien  aussi  dangereux  &  fâcheux  que  ce  j'avois  parmy  les 
sauvages:  Devant  le  Tribunal  payen  j'avois  mon  accusateur  ou- 
vert tout  ce  fist  en  bon  ordre  rien  clandestin  et  en  cachette  ny 
d'une  manière  turbulente  et  séditieuse;  mais  quand  ie  crus  de  me 
trouver  a  mon  retour  parmy  des  amys  et  chrétiens,  pour  pouvoir 
un  peu  respirer,  ce  fust  bien  pis. 

5*  Contretems  Complot  d'une  bande  de  rôdeurs  et  turbulants 
drôles  Carolins  contre  moy. 

Une  bande  de  mutins  rustres  jaloux  et  turbulent  drôles  ha- 
bitants Carolins  accause  que  ie  ne  voulus  daboard  entrer  dans 
leurs  sentiments  précipités  et  cruels,  (qui  pretendoient  que  ie 
leurs  devois  livrer  a  discretion  ou  tuer  un  sauvage  qui  vient 
suivant  laccord  fait  avec  les  Tuscoruros  Indiens  pour  me  deman- 
der la  rention  promise  et  a  qui  j'avois  promis  sauf  conduit)  form- 
èrent une  bien  injuste  et  forte  accusation  contre  moy  après  avoir 
pris  une  information  secrette  ou  il  y  eust  bien  du  bruit  ne  par- 
lant pas  moins  que  de  me  faire  pendre,  quoy  que  javois  des 


142  The  Graff enried  Manuscript  C 

raisons  bien  fortes  pour  ne  pas  prendre  partis  avec  Eux  pour 
faire  la  Guerre  d'une  manière  si  inconsidérée  contre  les  Indiens, 
et  cela  d'autant  que  nous  n'avions  ny  provisions  de  Guère  ny  de 
bouche,  ny  monde  suffisante,  et  encore  la  moitié  des  Palatins 
avoit  ils  déserté  pendant  mon  absence,  et  ce  qui  fust  le  plus  im- 
portant, c'est  que  15  Prisonniers  Palatins  me  dévoient  être  livrez 
après  que  j'aurois  payé  ma  rention.  Navois  ie  pas  raison  de 
songer  a  la  délivrance  de  ces  pauvres  gens,  il  falut  dont  bien  ce 
garder  i°.  de  manquer  de  parole,  2°.  de  risquer  ces  pauvres  pris- 
oniers  pour  complaire  a  des  étourdis  qui  ne  scavoient  ce  qu'ils 
faisoient. 

Accusation  fausse  contre  moy,  dun  Maréchal  Palatin. 

Depuis  un  tribunal  Payen,  il  sagissoit  dont  pour  me  justi- 
fier de  paroitre  encore  devant  un  tribunal  chrétien,  mais  qui  au- 
roit  été  pis  que  qu'un  Payen,  si  les  affaires  servient  allées  au 
souhait  et  suivant  la  conspiration  faitte  de  ces  garniments  en- 
ragés et  séditieux:  Tout  cecy  fust  tramé  d'une  perfidie  la  plus 
noire  qui  ce  put  contre  moy,  par  le  moyen  d'un  méchant  homme 
maréchal  de  vocation,  qui  pour  ce  venger  d'une  peine  infligée 
pourtant  bien  modique,  pour  avoir  fait  des  terribles  execrations, 
comis  des  larrecins,  pour  désobéissance  et  des  terribles  menaces 
tendants  jusques  au  meurtre  me  trahit  corne  s'en  suit. 

Le  Maréchal  passe  la  Riviere  pour  me  noircir  auprès  des  Ind. 

Celuy  d'abord  après  la  soufferte  qui  ne  consistoit  qua  sier 
des  tronvs  d'arbres  pour  la  seureté  publiq  durant  un  seul  jour, 
dont  la  peine  n'aprochoit  pas  le  crime,  passa  la  riviere  pour  ren- 
contrer les  Indiens  auprès  desquells  il  me  rendit  bien  suspect 
leurs  disant  que  ie  ne  tennois  pas  ce  que  ie  leurs  avois  promis,  cett 
a  dire  aux  Indiens,  que  ie  les  amusois  &  trompois,  qu'au  lieu  de 
garder  la  Paix  et  une  exacte  neutralité,  ie  tennois  le  partis  des 
anglois,  même  que  ie  leurs  fournissois  des  armes  &  munitions  de 
guerre:  Les  Indiens  qui  avoient  de  la  peine  a  croire  un  semblable 
perfidie  de  moy,  ce  doutterent  de  ce  que  le  drôle  rapporté,  haz- 
arderent  un  de  leur  trouppe,  qui  sceut  bien  l'anglois  ce  fust  même 


The  Graffcnried  Manuscript  C  143 

mon  interprète  de  Catechna,  pour  l'envoyer  auprès  de  nous  quoy 
qu'avec  beaucoup  d'appréhension  d'etre  pris  et  en  danger  de 
vie./  63Sue  quoy  ariva  une  assez  plaisante  advanture;  C'est  In- 
dien ayant  passé  deçà  la  riviere  veilla  l'occasion  de  parler  a 
quelq'un  de  mes  gens,  pour  scavoir  la  realité  de  ce  fait  quand 
l'Indien  voulust  aprocher  un  de  mes  Colonistes  le  pauvre  home 
fust  tellement  épouvanté  qu'il  vient  tout  essoufflé  mettre  l'allarme 
dans  mon  quartier  et  m'advertit  qu'il  avoit  vu  un  sauvage  s'ap- 
procher, que  sans  doute  les  autres  n'estoient  pas  loin,  ce  qui  en 
effect  m'allarma  un  peu  et  ie  mis  mon  monde  en  posture.  Ce- 
pendant ie  m'imaginay  pourtant  que  les  Indiens  impatients  d'avoir 
leur  Rantion  pouvoient  avoir  envoyé  quelqu'un  pour  voir  a  quoy 
on  en  estoit  :  J'ordonay  dont  au  même  home  qui  avoit  pris  l'épou- 
vante de  ce  remettre  au  même  endroit  seul,  que  de  loin  ie  posteray 
des  gens  pour  le  deffendre  en  cas  de  danger,  ce  qu'on  fist,  peu 
de  tems  après,  le  sauvage  ne  manqua  pas  de  ce  montrer,  et  sap- 
prochant  luy  fist  signe  qu'il  ne  devoit  rien  craindre,  notre  home 
faisant  le  même  signe  a  lautre  ils  sapprocherent  a  la  fin  et  s'a- 
bouchèrent ;  Ils  vinrent  dont  sur  le  chapitre  du  marschal  qui  avoit 
parlé  contre  moy,  sans  pourtant  que  jamais  le  sauvage  voulut  le 
nomer,  mais  il  en  parla  bien  d'une  manière  qu'on  pouvoit  deviner 
qui  s'estoit  :  notre  home  qui  avoit  son  instruction  représenta  que 
les  sauvages  estoit  mail  informé,  et  que  s'estoit  un  malhonest 
home  qui  avoit  fait  ses  sinistres  rapports,  que  ie  gardois  une 
exacte  neutralité,  bien  loin,  que  les  Anglois  n'estoient  pas  con- 
tents de  moy,  en  ce  que  ie  n'avois  voulu  me  joindre  a  Eux,  me 
contentant  de  garder  mon  poste,  insinuant  plus  outre  que  les 
sauvages  dévoient  rammener  les  Palatins  prisoniers,  quels  voul- 
aient avoir  leur  Rantion,  et  plusieurs  autres  choses  que  notre 
home  eust  ordre  de  dire;  Apres  sans  faire  beaucoup  de  bruit  il 
laissa  aller  l'Indien  luy  insinuant  qu'a  l'advenir  aucun  des  sauv- 
ages ne  devoit  plus  venir  par  icy,  que  s'ils  avoient  a  dire  quelq 
chose  qu'ils  dévoient  faire  un  feu  vis  a  vis  de  notre  quartier, 
qu'après  i'envoyeray  quelqu'uns  a  batteau  pour  leur  parler,  mais 
qu'on  leur  parleroit  que  sur  leau  et  Eux  les  Indiens  dévoient  venir 
encontre  et  pas  plus  de  deux  a  la  fois. 


144  The  Graffcnried  Manuscript  C 

La  trahison  du  Marschal  découvertes  échappes  et  va  auprès  de 
ses  Carolins  mutins,  me  noircis  de  la  même  manière  corne 
auprès  des  Indiens. 

Ayant  découvert  de  cette  manière  la  trahison  et  qu'en  secret 
ie  voulus  me  saisir  du  personage  de  question  pour  le  punir  selon 
son  crime,  il  en  eust  vent  et  ce  sauva,  s'en  allant  auprès  d'un 
nomé  Brice  chef  de  cette  bande  sediteuse  qui  me  fist  tant  de  cha- 
grins, ou  il  débita  les  mêmes  calomnies  distant  tout  autant  sur 
mon  conte  et  au  delà  corne  il  en  avoit  dit  aux  sauvages  tellement 
qu'il  me  fist  passer  pour  un  traitre  auprès  de  la  nation  Angloise, 
on  fist  une  liste  de  passé  20  articles  contre  moy  dont  il  n'y  eust 
pas  un  seul  de  vray.  Voyant  ce  qui  ce  tramoit  contre  moy  de 
criminel,  sans  aucune  aprehension  ayant  bone  conscience,  j'écrivis 
a  Messrs.  les  Gouverneurs  de  Virginie  et  de  Caroline,  les  inform- 
ant exactement  de  tout  ce  qui  ce  passoit,  qui  bien  loin  de  me 
blâmer  approuvèrent  ma  conduite,  et  tout  autres  persones  de 
bons  sens. 

Complot  d'un  nomé  Brice  avec  sa  bande  de  Rôdeurs  contre  moy. 

Come  ce  traitre  de  maréchal,  recconnu  pour  criminel  de  moy 
et  de  ma  Colonie,  me  devoit  beaucoup,  ie  fis  dont  inventariser  le 
peu  quil  avoit  pour  le  mettre  en  main  tierce  en  seureté.  Le  sus- 
nomé  Brice  qui  auroit  bien  eu  envie  d'avoir  ces  utensils  princi- 
palement ceux  qui  servoient  pour  raccomoder  les  fusils,/  64  s'ad- 
visa  de  les  ravoir  par  finesse  s'il  ne  les  pourroit  avoir  autrement, 
résolu  même  de  les  prendre  par  force,  estant  bien  aise  de  l'asseu- 
rer  de  moy  en  même  tems,  pour  m'ammener  corne  criminel  et  ac- 
cusé de  haute  trahison,  a  Mons.  Iw  Gouverneur  Hyde:  Pour 
venir  a  cette  execution  lâche,  noire  et  séditieuse,  ce  Brice  concerta 
avec  sa  bande  de  rôdeurs  de  quelle  manière  ils  entreprendroient 
leur  méchant  dessein,  le  conclusum  fust  que  si  ie  ne  leurs  voul- 
lois  remettre  les  utils  (prétextant  que  s'est  pour  la  defence  et 
service  de  la  Patrie)  ils  s'empareroient  par  force,  et  corne  sans 
doute  ie  voudrois  faire  le  fier  la  dessus  qu'alors  ils  me  prendroi- 
ent  prisonier  pour  me  mener  auprès  de  Mons.  le  Gouverneur. 
Par  bonheur  il  y  eust  un  petit  garçon  palatin  dans  la  chambre  lors 


The  Graffenried  Manuscript  C  145 

qu'ils  tramèrent  cette  noire  conspiration,  a  qui  ils  ne  firent  pas  at- 
tention, croyant  qu'il  n'entendoit  pas  l'anglois,  mais  celuy  ayant 
entendu  leur  prenicieux  dessein,  fist  son  possible  pour  sortir 
adroitement  de  la  chambre  sans  qu'ils  s'en  aperceurent,  et  en 
parla  a  sa  mere;  laquelle  ce  mist  incontinent  sur  une  nasselle 
pour  passer  la  riviere  et  m'en  dona  avis  de  ce  qui  avoit  esté 
tramé  contre  moy. 

Brice  avec  ses  adhérent  armés  mènent  pour  me  surprendre  mais 
me  trouvent  en  bon  posture. 
Incontinent  ie  fis  battre  l'assemblée  par  mon  tambour,  ie  fis 
fermer  les  portes  et  me  mis  en  bone  posture  de  defence:  a  peine 
avois  ie  posté  mes  gens,  que  Brice  avec  30  ou  40  de  ses  adherents 
vinrent  paroitre,  armez,  parmy  lesquels  fust  ce  scélérat  le  maré- 
chal susnomé  et  une  15e  ou  20e  déserteurs  Palatins:  ne  sachants 
pas  que  le  pâté  fust  découvert,  ils  crurent  me  surprendre  facile- 
ment &  pretendoient  d'entrer  dans  mon  petit  fort  sans  difficulté 
mais  ils  trouvèrent  visage  de  bois  et  les  portes  fermées,  ne  s'at- 
tendants  pas  de  me  trouver  en  si  bonne  posture  :  Quand  ils  de- 
mandèrent une  des  sentinelles  que  cecy  voulloit  dire?  pourquoy 
on  leur  fermoit  les  portres?  on  leur  repondit  que  c'estoit  contre 
les  Indiens,  et  chrétiens  sauvages  il  fust  répliqué  si  on  les  pren- 
noit  dont  pour  Ennemis?  il  fust  encore  repondu,  que  ce  n'estoit 
pas  de  la  manière  qu'on  visitoit  les  amis,  qu'on  avoit  sujet  d'etre 
sur  ses  gardes,  principalement  quand  on  voyoit  des  scellerats, 
traitres,  &  déserteurs  tells  qu'on  voyoit  la;  Cependant  si  leur 
Capit  :  Brice  avec  encore  un  des  moins  soubsoneux  desiroient 
d'entrer,  qu'on  me  le  diroit  ne  doutant  pas  que  ie  ne  leurs  ac- 
corde l'entrée  pour  me  dire  leurs  raisons;  quand  on  me  vient 
annoncer  cela,  ie  les  fis  entrer  sous  une  bone  garde  fermant  bien 
les  portes  après  Eux  :  Quand  ce  Capit.  Brice  désira  de  scavoir 
pourquoy  ie  le  traittois  tant  en  étranger  et  en  ennemy?  ie  re- 
pondis que  j 'avois  sujet,  que  son  dessein  criminel  et  téméraire 
séditieux  et  injuste  ne  m'estoit  que  trop  connus,  mais  que  ie 
scauray  faire  mes  plaintes  et  demander  justice  contre  tell  pro- 
cédé en  tems  et  lieu  requis.  Je  luy  plus  outre  si  c'estoit  de  la 
manière  qu'il  faloit  agir  envers  ses  supérieurs?  que  ce  seroit  a 


ufî  The  Graff  enried  Manuscript  C 

moy,  come  Représentant  du  Duc  de  Beaufort,  Lieut,  de  Gouv- 
erneur, Landgrave  de  Caroline  et  Commandant  de  ce  District 
qui  serois  en  pouvoir  et  aurois  sujet  de  le  prendre  prisonier  et 
l'envoyer  lié  a  Mr.  le  Gouverneur  pour  être  punis  suivant  qu'il 
l'a  bien  mérité  et  cela  en  exemple  d'autres  semblables  mutins,  ce 
qui  auroit  esté  fait  si  javois  eu  des  témoins  suffisants  contre 
luy./  65Ainsi  ie  me  contenday  de  les  renvoyer  chez  Eux  avec 
une  bone  réprimande  leur  donant  citation  par  devant  le  Parlern*. 
prochain.  Si  je  voudrois  mentioner  icy  tout  ce  qui  m'est  arivé 
de  fâcheux,  et  les  insolences  comisses  de  ce  Capit.  Brice,  ses  ad- 
herents et  les  déserteurs  Palatins  contre  moy  &  le  reste  de  ma 
Colonie  il  y  auroit  a  faire  un  livre  entier,  j'en  diray  seulement 
quelq  peu  en  passant. 

Brice  et  ses  adh.  accusent  la  Cessation  d'armes  au  Trêve  avec  les 

Indiens. 

Il  est  a  scavoir  que  ma  convention  ou  Traitté  avec  les  In- 
diens pag  54  a  esté  faitte  pour  sauver  ma  vie  &  pendant  que  ie 
fus  prisonier,  tellement  que  ie  n'aurois  pas  été  obligé  de  le  tenir 
et  observer,  si  ne  n'aurois  voulu  puisque  c'estoit  par  contrainte, 
cependant  n'estant  pas  de  lopinion,  quod  hereticis  non  habends 
fides,  j'estois  résolu  de  tenir  autant  que  ma  conscience  me  dictoit 
et  qui  refust  pas  contraire  au  devoir  avec  lequell  ie  me  trouvois 
engagé  envers  la  couronne  d'Angleterre.  J'avois  ménagé  les 
choses  dune  belle  manière  que  si  on  m'avoit  laissé  faire,  il  en 
seroit  résulté  un  grand  bien  a  la  province  et  on  auroit  évité  bien 
des  malheurs  et  meurtres,  mais  ce  Brice  avec  sa  bande  enragée, 
furent  tellement  échauffé  contre  ses  Indiens,  que  sans  examiner 
la  raison,  le  peu  de  monde  qu'ils  est  estoient,  le  peu  de  provision 
de  Guerre  et  de  bouche  qu'ils  avoient,  ny  faisants  reflexion  a  tant 
de  pauvre  prisoniers  detenus  par  les  sauvages,  enfin  sans  prendre 
aucune  mesure,  mais  d'une  manière  aveugle,  brutale  &  d'une  pas- 
sion enragée  ils  récusèrent  la  cessation  d'armes  ou  Trêve  que 
j'eus  ordre  de  proposer,  que  j'avois  obtenu  avec  bien  de  la  peine, 
mais  agissants  d'abord  avec  la  dernière  hostilité  et  cruauté  contre 
les  Indiens  :  Il  est  vray  qu'on  eust  sujet  de  s'allarmer  et  deschener 


The  Graff  enried  Manuscript  C  147 

contre  Eux  accause  de  leur  invasion  et  meurtres  comis,  mais 
quell  juste  sujet  qu'on  aye,  toujours  faut  il  user  de  prudence  et 
de  precaution. 

Importance  de  cette  Trêve  et  Neutralité. 
Si  on  m'avoit  laissé  faire  1  °  par  la  Trêve  on  auroit  gagné 
tems  que  toutte  la  Province  et  nous  eussions  pu  nous  mettre  en 
bone  posture  pour  agir  offensivement  et  deffensivement  en  nous 
pourvoyant  de  suffisants  vivres,  armes,  munitions  &  de  monde, 
20  j'estois  desia  en  oeuvre  pour  sauver  et  retirer  ses  pauvres 
femmes  et  enfants  prisoniers,  car  ce  fust  le  sujet  pourquoy  ie 
n'avois  pas  encore  livré  ma  rantion,  prétendant  premièrement  de 
savoir  ces  pauvres  prisoniers  des  griffes  de  ses  sauvages  ce  qui 
fust  accordé  avec  bien  de  la  peine  et  du  danger  dans  ma  premi- 
ere entrevue  avec  les  sauvages  ;  N.  B.  on  en  pourra  voir  l'im- 
portance de  ce  fait  dans  la  relation  de  la  guerre  Indienne  pag 
Ji,  ou  on  verra  de  quelle  manière  il  falut  ménager  les  sauvages 
accause  de  ses  pauvres  prisoniers,  au  lieu  que,  si  on  eust  retiré  ces 
pauvres  gens  corne  ie  me  l'estois  proposé  et  qu'on  en  estoit  con- 
venu de  part  et  d'autre  ;  après  on  auroit  pu  agir  contre  les  sauv- 
ages avec  moins  de  crainte  et  plus  de  success,  peutetre  auroit  on 
mis  fin  a  cette  cruelle  Guerre  a  son  commencement.  30  Quand 
ie  fus  au  plus  fort  de  ma  negotiation  touchant  ses  pauvres  gens 
detenus  encore  parmy  les  sauvages  et  que  j'eus  desia  gagné  du 
tems  pour,  par  le  moyen  de  ma  neutralité  ou  Trêve,  pouvoir  dé- 
terrer ce  que  les  sauvages  avoient  pris  et  volé  a  ses  Planteurs 
Carolins,  Palatins  et  Suisses,  et  pour  tacher  d'attraper  autant 
de  gros  et  menus  bétail  que  nous  aurions  pu  :  Voicy  Brice  avec 
sa  bande  plus  insensés  et  cruels  que  les  sauvages,  qui  par  une 
attaque  mail  concertée  et  inconsidérée  (la  quelle  même  réussit 
fort  mail  )  vinrent  me  gaster  tout  mon  jeu,  tellement  que  ma 
negotiations  devient  infructueuse./ 

SRZ>  Chretiens  pins  cruels  que  les  Payais,  rôtissent  un  Roy  Ind. 

tout  vif. 
La  trahison  noire  du  maréchal  prédit  que  cette  action  ou 
attaq  inconsidérée  détruisit  toutte  la  confience  que  les  Indiens 
avoient  en  moi,  tellement  qu'après  cecy  ils  agirent  aussi  d'hos- 


I4>S  The  Graff enried  Manuscript  C 

tilité  contre  ma  colonie  au  lieu  que  jusque  icy  elle  fust  épargnée 
(ie  dis  après  le  Traité  fait).  Cett  action  prématurée  et  impru- 
dente de  ses  Carolins  fust  donc  cause  que  les  sauvages  recom- 
mancerent  de  nouveau  de  détruire  tout  ce  qu'ils  purent,  et  les 
maisons  de  mes  colonistes  quoy  que  réservées  et  marquées  d'une 
marque  N:  ce  qui  signifie  News,  furent  brûlées,  les  meubles, 
utensils  et  autres  affaires  cachées  déterrez,  emporté  ou  gatéz, 
et  le  bétail  tué,  et  ensuite  les  Plantations  ou  habitations  sur 
les  Rivieres  de  News,  Trent  et  Pamptego  furent  detruittes  enti- 
èrement, tout  pillé,  volé,  bruslé  et  les  gens  tuez,  et  ce  qui  emeust 
les  sauvages  a  user  de  tant  plus  de  cruauté  envers  les  chrétiens, 
et  le  cruel  et  plus  que  barbare  procédé  de  Brice  s'estant  saisis 
de  quelq  Indiens  de  la  Riviere  de  Bay  (qui  proprement  ne  furent 
pas  en  action  contre  Eux  mais  soubsonéz  d'etre  du  partis  de  leurs 
enemys)  le  chef  ou  leur  Roy  fust  traitté  cruellement,  il  fust 
rôtir  tout  vif  auprès  d'un  feu  et  en  mourust;  cett  action  plus  que 
barbare,  anima  tellement  les  Indiens  aussi  ensuitte  avec  plus  de 
cruauté  :  Ce  qui  ne  me  f ascha  pas  peu  fust,  qu'un  de  mes  dé- 
serteurs Palatins  J  :Mr.  mist  la  main  a  une  action  si  noire  et  té- 
moigna même  y  prendre  plaisir,  ce  fust  bien  ce  même  drôle  qui 
fust  l'autheur  de  la  desertion  de  la  moitié  de  mes  colonistes 
Palatins. 

Il  y  eust  parmy  la  bande  de  Brice  des  gens  assez  téméraires  et 
de  courage  mais  sans  conduite  et  bruteaux,  si  partie  des  planteurs 
ou  habitants  des  autres  endroits  de  Caroline  avoient  eu  meil- 
leure conduite  et  qu'ils  n'eussent  pas  été  tant  poltrons  on  auroit 
été  plutôt  le  maitre  des  sauvages  et  il  n'y  auroit  pas  eu  tant  de 
mail. 

Justification  de  ma  conduite  à  l'assemblée  générale,  Plainte  contre 
les  informations  secrettes  et  Calomnies  faittes  contre  moy. 
Come  dont  il  m'importoit  beaucoup  de  justifier  ma  conduite 
dans  une  affaire  de  cette  nature  ou  toutte  une  Province  etoit  en 
danger  detre  perdue  et  dedruitte  ;  affin  qu'on  ne  m'en  impute  pas, 
mais  que  ie  pus  faire  voir  au  public  l'enormité  du  procédé  de 
Brice  et  sa  bande  brouillante  :  Quand  l'Assemblée  Générale  fust 
convoquée  ie  ne  manquay  pas  de  m'y  transporter:  Premièrement 


The  Graffenried  Manuscript  C  149 

je  me  presentay  dans  la  maison  haute  consistant  de  Monsr.  le 
Gouverneur  des  Représentants  des  Lords  Propriétaires  des  Con- 
seillers &  Cassiques  ou  Gentilshomes  de  la  Province.  Apres  que 
j'eus  fait  mes  plaintes  et  m'etre  justifié  de  ma  conduite  ie  me 
transportay  a  la  maison  Basse,  consistant  en  Députez  des  com- 
munes, après  un  petit  discours  au  sujet  de  question,  ie  demanday 
après  ses  calomniateurs  qui  avoient  pris  information  secrette 
sans  aucun  ordre  de  Magistrature,  voulus  qu'on  me  les  nommast 
et  qu'on  me  produisit,  ou  l'original  ou  copie  des  20  ou  23  articles 
qu'on  avoit  formé  contre  moy,  je  voullois  absolument  que 
l'accusateur  ce  produisit,  affin  que  ie  le  puisse  convaincre  de 
fausseté  m'innocenter  et  justifier  en  due  forme,  mais  persone 
n'osa  ce  produire  n'y  seulement  ouvrier  la  bouche  au  suiet  de  ses 
fausses  accusations./ 

e7Sans  doute  les  faux  accusateurs  eurent  vent  et  aprirent 
de  quelle  manière  ie  m'estois  justifié  après  de  Mrs.  les  Gou- 
verneurs de  Virginie  et  Caroline,  et  voyant  que  ma  conduite  fust 
aprouvée  ils  n'osèrent  poursuivre  leurs  accusations  de  crainte  de 
succomber.  Cependant  parmy  tout  cela  mon  honneur  et  Repu- 
tation souffrit  beaucoup  et  même  ie  fus  en  danger  de  ma  vie, 
d'autant  que  parmy  les  Palatins  de  mes  Ressortissants  même  il 
s'estoit  trouvé  des  faux  témoins,  que  faire  dont  dans  cette  mal- 
heureuse situation  d'affaires?  Voyant  que  persone  ne  voulust 
parler,  je  commancay  moy  même  a  nomer  les  accusateurs  ful- 
minant contre  Eux,  et  demandant  justice  ;  mais  helas  !  dans  un 
Gouvernement  si  confus  ou  le  premier  feu  de  sedition  ne  fust 
pas  encore  tout  a  fait  éteint,  une  bone  partie  des  membres  de  ce 
Parlement  gardant  encore  des  rancunes  secrettes  et  qui  estoient 
bons  amis,  de  ce  Brice  qui  en  fust  aussi,  et  qui  auroit  été  bien  aise 
que  quelq  affront  m'ariva  pour  avoir  trop  tenu  le  parti  de  Monsr. 
le  Gouverneur:  d'autre  coté  embarassés  de  cette  guerre  Indienne 
ie  ne  pus  avoir  aucune  autre  satisfaction  si  non  que  de  voir  un 
profond  silence  sur  ma  representation  et  defence.  Il  est  vray 
que  Mr.  le  Gouverneur  et  la  maison  haute  me  firent  des  excuses 
et  un  compliment,  me  renvoyant  au  reste  a  demander  justice 
selon  les  formalitéz  usitées  en  teins  de  Paix  contre  mes  calomnia- 
teurs.    Songes  mon  cher  lecteur  combien  de  tems  il  auroit  falu 


1 50  The  Graffenried  Manuscript  C 

attendre    pour    avoir    ma    due    satisfaction,    puis    qu'a    l'heure 
[A°  1716]  quil  est  la  Guerre  Indiene  n'est  pas  finie. 

J'avois  envoyé  bien  des  lettres  et  mémoires  a  Mr.  le  Gou- 
verneur sur  cette  matière  avec  des  deductions  bien  amples  et  des 
particularitéz  historiques  de  tout  ce  qui  s'est  passé  dans  ses 
fâcheuses  entrefaites:  cela  feroit  pitié  quand  on  verroit  quelles 
traverses  j'ay  eu. 

Encore  d'autre  motifs  ou  Sujets  de  la  guerre  Ind: 

Corne  a  la  page  61  il  n'est  fait  mention  que  de  quelques 
sujects  ou  causes  seulement  de  la  Guerre  Indiene,  je  diray  encore 
qu'outre  la  negligence  et  nonchalence  des  Carolins  qui  ce  sont 
trop  fié  aux  sauvages,  ils  n'ont  pas  fait  les  moindre  ordonances 
pour  la  seureté  commune,  de  quelle  manière  il  faudrait  ce  gou- 
verner en  cas  d'irruption,  bien  loin  de  faire  des  bons  amas  de 
graines  et  autres  vivres,  ils  ont  vendu  au  plus  fort  de  ces  dan- 
gers et  troubles  des  bleds,  du  salé,  des  legumes  etc.  des  batimens 
tout  chargez  pour  des  choses  moins  nécessaire  pour  le  subsistance 
come  pour  du  sucre  malassis  etc.  enfin  tout  estoit  en  desordre 
et  miserable  disposition.  Au  lieu  d'assembler  un  petit  corp  de 
trouppes  ou  deux,  pour  agir  contre  ces  sauvages  et  les  pousser 
hors  des  frontières  de  leurs  habitations  ou  Plantations  ;  chacun 
pretendoit  garder  et  défendre  sa  propre  maison,  tellement  que 
ces  sauvages  avoient  beau  jeu  pour  détruire  une  Plantation  après 
l'autre,  et  si  le  Bon  Dieu  n'avoit  pas  eu  plus  de  soin  d'eux  qu'Eux 
même  toutte  la  Province  s'en  alloit  être  perdu  :  On  avoit  bien  de 
la  peine  a  mettre  ces  Carolins  a  la  raison,  les  uns  n'avoient  pas 
du  courage,  et  ceux  qui  etoient  moins  poltrons  entreprirent  les 
choses  d'une  manière  si  étourdie  et  attaquèrent  les  sauvages  avec 
si  peu  de  monde,  que  les  sauvages  de  beaucoup  supérieurs  bon 
tireurs,  et  bien  pourvus  de  tout  chassèrent  ce  pauvre  troupeau 
de  Carolins  corne  une  bande  de  loups  furieux,  un  troupeau  de 
brebis,  et  sans  le  secours/  68de  la  colonie  Palatine  et  Suisse  ils 
auroient  été  écrasez  et  défaits  entièrement  corne  est  a  voir  a  la 
page  58  et  cy  après  ;  en  cette  page  58  ie  nay  pu  faire  mention  de 
ce  que  ie  diray  encore  icy  qui  est  une  suitte  de  cette  expedition 


The  Graffenried  Manuscript  C  151 

accause,  qu'ayant  écrit  a  Mr.  le  Gouv.  cett  article  de  ma  Relation 
ie  n'avois  pas  encore  ces  advis,  et  il  les  pouvoit  avoir  mieux  que 
moy. 

Il  y  eust  dont  delà  la  Riviere  de  Pamptego  un  petit  corp 
de  Carolins  d'environ  150  homes  qui  ce  tient  au  Vilage  de  Bath, 
ceuxcy  avoient  done  le  mot  aux  autres,  que  sur  le  premier  signal 
qu'on  leur  doneroit,  ils  viendroient  au  secours,  Eux  mêmes  le 
dévoient  doner  mais  ces  poltrons  neurent  jamais  le  coeur  de 
passer  la  Riviere  et  laissèrent  leurs  pauvres  voisins  dans  la 
nécessité  et  en  danger  après  avoir  mangé  le  pain  et  la  viande  des 
pauvres  habitants  de  ce  district  de  la  Comte  de  Bath  s'en  re- 
tournèrent chez  Eux. 

Je  ne  puis  pourtant  pas  de  moins  que  de  racconter  aussi 
quelq  chose  du  voyage  i'ay  fait  pour  aller  a  l'Assemblée  générale 
ou  resident  Mr.  le  Gouverneur  et  le  conseil  dans  la  comte  d'Albe- 
marle.  Apres  avoir  considère  a  fond  le  miserable  état,  tant 
celuy  de  la  Province  que  le  mien  et  celuy  de  la  Colonie,  point 
d'assistance  de  la  Province,  l'impossibilité  de  pouvoir  a  la  longue 
nous  soutenir  de  la  manière,  même  estants  réduits  a  l'extrémité 
de  quelle  manière  toute  la  colonie  a  été  détruite  et  ruinée  par 
l'invasion  des  sauvages  corne  est  a  voir  pag.  60  et  plus  outre, 
le  retard  et  le  refus  de  secour  de  notre  pays  et  l'eloignement  le 
peu  d'espérance  d'en  pouvoir  revenir  d'une  perte  si  considerable 
et  d'un  rétablissement  comode  ;  Item  ce  pauvre  Gouvernement 
et  la  situation  malheureuse  de  la  Province  et  de  ses  habitants,  tout 
cecy  et  d'autres  bones  raisons  m'ont  obligé  a  songer  de  plus  près 
mes  affaires  et  a  prendre  d'autres  mesures.  Ayant  dont 
comuniqué  ce  que  dessus  a  plusieurs  persones  de  distinction,  de 
mes  patrons  &  amys  de  Virginie,  de  Maryland  et  de  Caroline 
même  ils  m'ont  conseillé  unanimement  de  prendre  d'autres 
mesures  et  on  me  fist  des  offertes  très  advantageuses  pour 
m'etablir  avac  la  colonie  en  Virginie  aussi  bien  qu'en  Maryland 
ce  que  j'av  bien  goûté  Voyant  ma  colonie  divisée  d'autant  que 
la  moitié  des  Palatins  m'avoient  quitté,  ie  pris  la  resolution  de 
changer  de  quartier  avec  le  reste  des  Palatins  plus  fidelles  et  le 
petit  trouppeau  des  suisses.  Je  fis  dont  raccomoder  ma  sloop 
espèce  de  brigantin,  pour  ce  voyage  en  pacquetay  quelques  hardes 


152  The  Graffenried  Manuscript  C 

dans  l'intention  que  si  ie  ne  pouvois  obtenir  meilleure  assistance 
de  Mr.  le  Gouvern.  Hyde  et  du  Parlement  ou  assemblée  générale 
ie  pousseray  outre. 

Dautré  mesures  prises  après  avoir  réduits  à  l'extrémité  et  ne 
voyant  d'autres  resources.  Mon  voyage  pour  La  Cour  et 
après  plus  outre  en  Virginie.  Phénomen  particidier  sur  le 
mas  de  notre  Vaisseau,  presage  d'un  orage  arivé. 

Apres  avoir  fait  assembler  mes  pauvres  colonistes,  leurs 
représentant  la  nécessité  de  changer  de  partis  et  de  quartier,  si 
la  Province  ne  nous  assistoit  mieux  que  du  passé,  ces  pauvres 
gens  qui  ne  sentoient  que  trop  les  effects  de  l'extrémité  dans  la- 
quelle nous  fumes  alors  (n'estant  resté  de  nos  provisions  q'une 
mesure  de  bled,  ayant  soutenu  22  semaines  sans  aucun  secour  de 
quoy  que  ce  soit  du  Gouvernement  ou  de  la  Province)  n'eurent 
pas  de  la  peine  de  consentir  a  ce  que  ie  leurs  proposoit./  69  Les 
ayant  cependant  consolé  le  mieux  que  ie  pouvois  avec  insinua- 
tion de  ce  patienter  encore  un  peu  et  de  tennir  bon,  que  je  hate- 
rois  mon  voyage  et  ferois  touts  les  efforts  imaginables  pour  leur 
procurer  un  prompt  secours  tant  de  vivres  que  de  monde  avec 
les  munitions  neccessaires.  Je  commencay  dont  mon  Voyage  et 
partis  par  un  beau  tems  et  ce  voyage  ne  fust  pas  heureux.  Car 
desia  le  soir  que  nous  fumes  presq  a  l'embouchure  de  la  Riviere 
pour  entrer  au  sound  (petite  mere  entre  les  dunes  et  la  terre 
ferme)  il  ariva  quelq  chose  assez  remarquable  après  le  soleil 
couché;  tout  au  bout  du  mas  il  ce  mist  tout  a  coup  une  flamme 
de  la  grosseur  de  celle  d'une  bone  chandelle  allumée,  faisant  un 
bruit  corne  une  fusée  quand  elle  monte,  cela  dura  environ  un  bon 
4d  heure,  ce  qui  nous  regardâmes  avec  une  grande  attention  et 
grande  surprise,  demandant  la  dessus  le  patron  du  vaisseau  ce 
que  cela  signifioit,  rien  de  bon  dit  il,  qu'avant  la  nuict  nous 
aurons  un  grand  orage  bien  dangereux  et  que  cela  s'estoit  cer- 
tain, que  nous  ferions  bien  de  faire  voile  contre  Terre  pour  nous 
metrre  a  labris  ;  mais  ne  faisant  aucune  attention  a  cela  avec  un 
petit  sousris  ie  luy  dis  de  passer  outre:  a  peine  avions  nous  fait 
une  lieu  le  vent  se  tourne  et  devient  si  impétueux,  la  nuict  avec 
cela  s'aprochant  nous  fumes  bien  aise  de  voir  encore  un  peu  de 


The  Graffenried  Manuscript  C  153 

Terre  pour  nous  en  approcher  affin  de  nous  mettre  a  l'ancre,  a 
peine  pouvions  nous  atteindre  le  bord  qu'un  si  terrible  orage  sur- 
vient que  si  avions  resté  sus  le  sound  que  nous  aurions  perils  in- 
falliblement,  accause  des  bancs  de  sable  qu'il  y  a. 


En  danger  de  périr  sur  un  banc  de  Sable. 

Nous  restâmes  la  nuict  auprès  d'un  Planteur  anglois  de  la 
secte  des  trembleurs,  fort  honest  home,  qui  nous  receust  très 
bien  nous  faisant  beaucoup  de  caresses,  celuy,  au  commence- 
ment de  mon  établissement  me  fust  d'un  grand  secour  me  four- 
nissant de  vivres  et  de  bétail  pour  un  pris  raisonables.  Le 
lendemain  après  avoir  remercié  a  notre  bienfaiteur,  le  vent  s'ab- 
baissant  nous  partîmes,  mais  au  soir  estants  au  milieu  du  sound, 
nous  hurtames  sur  un  banc  de  sable,  et  le  bâtiment  fist  un  si 
grand  éclat  que  nous  crûmes  qu'il  estoit  fendu  en  deux,  et  nous 
fumes  saisis  d'une  grande  peur,  cependant  ne  voyant  pas  couler 
notre  vaisseau,  nous  reprimes  courage  et  fîmes  des  grands  efforts 
pour  nous  tirer  de  dessus  ce  banc,  mais  notre  plus  grande  crainte 
fust  que  quand  a  la  fin  nous  debarasserions  le  vaisseau  quittant 
le  banc  de  sable  nous  senterions  seulement  alors  les  effects  de 
ce  méchant  coup,  que  le  vaisseau  estant  libre  la  fente  s'elargis- 
sant  qu'infalliblement  nous  submergerions,  mais  par  la  Grace 
spéciale  du  Tout  Puissant  il  n'y  eust  pas  du  mal,  ainsi  après 
que  la  marée  fust  montée  et  le  vent  un  peu  plus  favorable  nous 
tendimes  touts  les  voiles  et  avec  bien  de  la  peine  debarassames 
le  vaisseau,  remerciant  au  Bon  Dieu  de  nous  avoir  délivré  d'un 
si  grand  danger. 

Vent  contraire  nous  tient  plusieurs  jours  sur  un  banc  parmi  des 
roseaux  hurtames  encore  sur  un  Roc  d 'écailles  d'huîtres. 
Le  troiseme  jour  nous  eûmes  encore  un  vent  violent  et  con- 
traire que  nous  fumes  obligé  de  nous  mettre  a  lancre  sur  un  banc 
garnis  de  roseaux  ou  nous  fumes  a  labris  pour  plusieurs  jours, 
a  la  fin  par  un  4d  de  vent  nous  passâmes  par  un  canal  qui  tra- 
versoit  ses  roseaux  et  nous  fumes  encore  si  malheureux/  70qu'au 


154  The  Graff 'envied  Manuscript  C 

bout  du  canal  nous  hurtames  contre  un  roc  ou  un  grand  monceau 
d'huitres  ou  nous  eûmes  de  la  besoigne  pour  une  demy  journée 
pour  nous  debarasser  de  cett  endroit  et  fumes  d'obligation  d'at- 
tendre que  la  marée  fust  haute  pour  en  sortir  avec  un  vent  favor- 
able. Continuant  notre  route  nous  arivames  a  la  fin  l'endroit 
désiré  et  il  estoit  tems,  car  nous  n'avions  plus  de  provision,  croy- 
ant au  commencement  de  faire  notre  passage  en  deux  fois  24 
heures  nous  eûmes  passé  10  jours  a  ce  trajet:  voicy  dont  l'événe- 
ment de  ce  qui  le  Patron  du  Vaisseau  nous  prédit  de  ce  signe 
de  dessus  le  mas  du  vaisseau. 

Mon  arrivé  au  Gouvernement  chez  Mr.  le  Gouv.  Hyde,  séjour  de 
6  semaines.  Je  prepare  une  Sloop  ou  bâtiment  de  provision 
pour  mes  Colonistes.  Accident  fâcheux,  le  feu  se  mist  aux 
feuilles  de  tabac. 

Le  Vaisseau  tout  en  combustion  par  le  feu  qui  prist  au  tonelet  de 
poudre  périt  6e  Contretems  Capital. 

Ayant  été  obligé  de  m'arreter  passé  6  semaines  auprès  de 
Mr.  le  Gouverneur  Hyde,  tant  pour  assister  en  conseil  corne  en 
estant  membre,  et  pourvocquer  aux  autres  affaires  de  la  Prov- 
ince, que  pour  procurer  les  provisions  neccesaires,  tant  de  bouche 
que  de  guerre  pour  ma  colonie  presq  désolée,  i'ay  pu  a  la  fin,  mais 
avec  beaucoup  de  peine  renvoyer  ma  sloop  ou  brigantin  pourvu 
de  bled,  de  poudre,  plomb,  tabac,  un  peu  de  brantvin  etc.  a  Neu- 
berne.  Mais,  helas!  quel  malheur  ne  survient  il  pas  mes  pauvres 
gens  s'attendoient  bien  en  vain  sur  ce  secours  que  ie  leurs  avois 
promis.  Car  quand  le  brigantin  eust  passé  presq  le  sound  et 
atteint  l'embouchure  de  la  Riviere  de  News,  les  mattelots  se 
croyant  hors  du  danger  burent  trop  de  brantvin  tellement  qu'ils 
s'endormirent,  mais  n'ayant  pas  eu  soin  d'éteindre  le  feu  sur 
le  foyer  des  eteincelles  du  bois  qui  bruloit  encore  sur  le  foyer 
sautèrent  parmy  les  feuilles  de  tabac  qui  n'estoit  pas  bien  éloigné 
de  delà  que  le  feu  y  prist,  la  fumée  ayant  éveillé  ses  dormeurs 
ils  furent  si  surpris  et  épouvantez  dans  la  crainte  que  le  ton- 
nelet de  poudre  sauteroit  en  l'air,  sans  ce  mettre  en  peine  d'étein- 
dre le  feu,  ne  manquants  pas  d'eau  ils  s'adviserent  de  ce  sauver 


The  Graffenried  Manuscript  C  155 

et  ce  mirent  dans  le  petit  barque,  et,  abandonant  le  vaisseau,  et 
avant  qu'ils  feussent  arive  au  bord  a  Terre  le  feu  prist  au  ton- 
nelet de  poudre  qui  sauta  en  lair  et  le  vaisseau  tout  en  combus- 
tion perist. 

Je  laisse  a  penser  le  lecteur  qu'elle  trist  nouvelle  pour  ces 
pauvres  gens  de  Neuberne  qui  presq  agonissant  de  faim  a  faute 
de  vivres  soupiroient  a  bouche  ouverte  après  ce  secours  tant 
longtems  désirez,  et  quell  crevé  coeur  a  moy  de  voir  mon  pauvre 
peuple  frustré  de  cette  assistance,  sans  parler  de  la  perte  con- 
siderable qu'il  m'en  ariva.  Cependant  m'imaginaut  bien  que  ce 
petit  secours  ne  suffiroit  pas  y  ayant  a  peine  pour  se  raffraichir 
un  peu,  ie  fis  touts  mes  efforts  pour  me  pourvoir  d'un  plus 
gros  vaisseau  des  même  effects  que  l'autre,  mais  ie  fus  tant 
amusé  et  les  choses  trainerent  tant  en  longueur,  que  j'en  devi- 
ents  tout  chagrin  prévoyant  bien  que  telles  tergiversations  en 
semblables  conjectures  nous  metroient  dans  un  miserable  état 
et  qu'a  la  longue  il  seroit  impossible  de  subsister  de  la  manière; 
c'est  pourquoy  ie  disposay  mes  affaires  au  plus  seur,  avec  ordre 
que  si  les  affaires  n'aloient  pas  mieux  et  que  la  Province  ne 
me  soulagast  pas,  que  mes  colonistes  s'en  viendroient  dans  le 
même  vaisseau  avec  M.M.  qui  en  auroit  la  conduite  pour  chercher 
mieux  et  la  on  m'avoit  fait  des  offertes  si  advantageuses  mais 
j'avois  beau  proposer,  j'eus  tant  de  peine  a  faire  les  provisions 
susdites  que  ie  ne  croyois  pas  en  venir  about  tout  alloit  si  lente- 
ment et  si  mal  auprès  du  Gouvernement  que  ie  n'esperois  plus 
aucune  bone  chose  de  cette  province,  tellement  que  ie  ne  hesitois 
plus  pour  aller  en  Virginie./  71Cependant  avant  que  ie  passe 
outre  a  la  relation  de  mon  voyage  de  Virginie,  il  sera  bon  de 
mentioner  aussi  ce  que  nous  avons  fait  pendant  ce  long  séjour 
auprès  du  Gouvernement  pour  le  bien  et  seureté  de  la  Province. 
Apres  que  jeus  dont  représenté  a  Mons.  le  Gouv.  Hyde  et  Con- 
seil, qu'il  faloit  mettre  meilleur  ordre  aux  affaires,  que  sans 
cela  vous  risquions  de  périr  entre  les  mains  des  sauvages;  nous 
commençâmes  examiner  et  considérer  les  choses  de  plus  près, 
pour  tacher  de  remédier  au  plus  pressant  mais  jay  esté  tout  sur- 
pris de  trouver  tant  d'ignorants  et  de  laches. 


156  The  Graffenried  Manuscript  C 

Representations  pour  la  seureté  de  la  Province. 

i°.  Il  sagissoit  avant  touttes  choses  de  trouver  des  vivres 
suffisants  sans  quoy  il  est  impossible  de  faire  la  Guerre  prin- 
cipalement avec  les  sauvages,  cependant  ses  Carolins  estoient  si 
volages  que  bien  loin  de  faire  les  provisions  nécessaires  ils  ont 
vendu  des  graines  et  due  salé  hors  de  la  Province  pour  ce  sujet 
j'ay  prié  Mons.  le  Gouv.  instament  de  publier  un  mandat  severe 
de  defence  que  persone  aye  a  sortir  ny  vendre  chose  que  ce  soit 
hors  de  la  Province  sous  des  grandes  amandes  et  punitions. 

20.  Quil  faloit  s'informer  exactement  si  la  Province  pour- 
rait fournir  des  graines  a  suffisance  pour  soutenir  une  guère 
si  longue,  mais  ayant  trouvé  qu'il  en  avoit  pas  assez  de  bien  près, 
il  estoit  dont  nécessaire  de  ce  pourvoir  dans  les  Provinces  voi- 
sines. 

3°.  Puisq  ny  la  Province,  ny  les  particuliers  n'estoient  four- 
nis, ny  de  poudre,  ny  de  plomb,  ny  d'armes  a  suffisance  qu'il 
en  faloit  faire  venir  d'autre  part,  mais  on  ne  sceut  ou  trouver 
largent  pour  cela,  et  les  Carolins  estoient  en  si  petite  consider- 
ation qu'ils  n'en  auroient  pas  trouvé  a  credit  ainsi  ie  fus  d'obli- 
gation de  voir  si  Mons.  le  Gouv.  de  Virginie  ne  voudroit  nous 
tendre  main. 

40.  Supposé  qu'on  auroit  a  la  fin  obtenu  tout  ce  que  dessus 
que  faire  avec  une  poignée  de  monde,  a  peine  pouvions  nous 
amasser  300  homes  portant  armes  dant  toutte  la  Province  encore 
partie  d'eux  n'estoient  ils  pas  trop  bien  équipez  ny  alloient  ils 
de  bon  coeur  a  l'action. 

La  dessus  commission  me  fust  donée  de  voir  Mons.  le  Gouv- 
ern.  de  Virginie  pour  le  disposer  a  nous  fournir  du  monde  et 
suffisantes  provisions,  ce  quil  offrit  de  faire  au  nom  de  la  Reine 
de  la  Grande  Bretagne,  moyenant  un  salaire  réglé  aux  soldats, 
et  restitution  de  provisions  de  bouche  et  de  Guère.  Ce  qui  ne 
plust  pas  au  Carolins,  disants  n'être  pas  en  capacité  de  rendre 
telles  sommes,  que  Mr.  le  Gouverneur  devoit  faire  cela  aux  frais 
de  sa  Majesté,  ce  qu'on  trouva  ridicule,  car  pourquoy  faudroit 
il  que  la  Reine  fournisse  ces  choses  ne  tirant  aucun  interest  ny 
benefice  de  cette  Province;  les  Lords  Propriétaires  en  tirant  les 
Revenus,  il  est  juste  qu'ils  en  ayent  les  frais  et  charges.    Cecy 


The  Graffcnried  Manuscript  C  157 

fust  cause  que  quelques  persones  allèrent  auprès  de  Mons.  le 
Gouv.  de  Virginie  pour  sonder  auprès  de  luy,  s'il  voudroit/ 
72prendre  en  la  Protection  la  Province  de  Caroline,  ce  qu'il  re- 
fusa par  bones  consideration. 

50.  fust  proposé  qu'on  devoit  aussi  fortifier  un  endroit  de 
la  Province  tant  pour  pouvoir  sy  retirer  dans  la  nécessité  que 
pour  y  tenir  un  magazin,  et  s'y  tennir  en  seureté,  mais  il  n'y 
eust  rien  a  faire. 

Deputation  en  Sud-Caroline  pour  du  Secours. 
Que  faire  dont  une  si  méchante  situation  d'affaires  pendant 
touttes  ses  tergiversations,  les  sauvages  passèrent  outre,  deve- 
nants fiers  d'une  si  pauvre  resistance,  attaquèrent  et  pillèrent 
une  Plantation  après  l'autre.  La  dernière  ressource  fust  d'en- 
voyer promptement  des  députez  en  Sud-Caroline  pour  y  solliciter 
du  secours,  ce  qu'on  obtint,  et  sans  ce  secours  toute  la  Province 
auroit  été  perdue. 

Colonel  Barmvell  vient  avec  800.  Indiens:  Tributaires  §0.  Anglois- 
Attaque  du  Col.  Barnwell  un  Village  de  Cor,  Le  Roy  et  sa 
trouppe  deffaits. 

Le  Gouvernement  de  Sud  Caroline  envoya  dont  800.  sauv- 
ages tributaires  avec  50  anglois  Carolins,  sous  le  comendement 
de  Colonel  Barnwel,  touts  bien  pourvu  de  poudre  et  de  plomb. 
Le  Theatre  de  cette  Guerre  fust  près  de  mon  quartier  de  Neu- 
berne  :  Cest  a  l'arivée  de  ce  secours,  que  la  Guerre  s'alluma  en 
forme,  et  ses  sauvages  tributaires  tout  au  comencement  fondirent 
tellement  sur  une  partie  de  la  nation  des  Tuscaruros  qu'ils  en 
furent  tout  épouvantez  et  les  sauvages  de  Nord  Caroline  furent 
obligé  de  ce  retrancher  dans  un  fort  quils  firent  :  La  dessus  le 
secours  de  Sud  Caroline  après  avoir  receu  les  ordres  a  Neuberne, 
marchèrent  vers  un  grand  village  Indien  nomé  Core,  environ  30 
miles  de  Neubern  en  chassèrent  le  Roy  et  sa  trouppe,  même  ils 
y  allèrent  d'une  si  grande  furie,  qu'après  avoir  tué  une  bone  partie 
pour  sanimer  d'advantage,  ils  mirent  cuire  de  la  chair  d'un  sauv- 
age d'un  en  bon  point  et  le  mangèrent,  a  ce  secours  de  Sud-Car- 
oline nous  ordonames  200  anglois  de  Nord  Caroline  sous  le 


158  The  Graff  enried  Manuscript  C 

comandement  du  Colonel  Boid  avec  quelques  sauvages  amys  de 
la  Province,  item  50  homes  de  ma  Colonie  sous  le  comandement 
de  Mr.  M. 

Les  Indiens  bien  retranchés  et  fortifies,  près  du  Village  de  Ca- 
techna,  tiennent  bons,  et  les  Carolins  sont  obligé  de  lever  le 
Siege. 

Apres  cette  expedition  ce  corps  mêlé  d'européens  et  de  sau- 
vages entra  plus  avant  dans  les  bois,  et  ce  posta  devant  un  gros 
village  Ind.  nome  Catechna,  ou  ie  fus  pris  prisonier  auparavant, 
dans  ce  village  s'estoient  retiré  et  postez  nos  Ennemys  sauvages 
consistants  d'un  melange  d'Indiens  des  Rivieres  de  Weetock,  Bay, 
News,  Cor,  Pamptego  et  une  partie  de  la  Nation  des  Tuscaruros  ; 
Ils  y  furent  si  bien  retranchez  et  fortifié  qu'a  la  premiere  attaque 
on  n'en  put  venir  about,  mais  le  sujet  de  cela  fust  que  les  ordres 
n'avoient  pas  bien  été  excutéz  ou  observez,  l'attaque  ce  devoit 
faire  en  divers  endroits  d'un  même  temps,  mais  ce  Capit.  Brice 
avec  sa  bande  brouillante  furent  trop  prompts,  commençant 
avant  le  tems  fixé  et  que  les  autres  fussent  prests,  ils  furent  cause 
que  tout  est  allé  en  desordre,  plusieurs  de  nos  gens  furent  blessez 
et  quelques  uns  tué,  ainsi  les  nôtres  sans  faire  aucun  mail  aux 
assiégez  furent  d'obligation  de  ce  retirer./ 

73Mon  Sentiment  de  ce  servir  de  quelq  gros  Canons  en  une  se- 
conde attaque.  Les  Cannons  susd.  font  un  merveilleux  effect, 
Les  Ind:  demandent  Trêve  accordée. 

Quand  ses  fâcheuses  nouvelles  furent  raportées  au  conseil 
ou  nous  estions  assemblés  nous  fumes  fort  occupez  a  trouver  des 
expedients  pour  pouvoir  tennir  mieux  tête  a  nos  ennemis  je  jettay 
les  yeux  par  hazard  sur  6  ou  8  pieces  de  Canon  de  fontes  de  fer 
qui  couchoient  dans  la  cour  tout  démontez,  enrouillez  et  plains 
de  sable,  et  proposay  d'en  accomoder  deux  des  plus  petits  le 
mieux  qu'on  pourrait  et  de  les  envoyer  a  nos  gens  pour  s'en 
servir  a  la  seconde  attaque  qu'on  formerait,  mais  mon  sentiment 
au  premier  abord  passa  pour  ridicule,  m'opposants  qu'il  estoit 
impossible  de  les  passer  par  dessus  les  marets,  fosséz  et  bois,  je 
leur  repliquay  aisément,  me  souvenant  encore  de  ce  qu'un  res- 


The  Graff enried  Manuscript  C  159 

sortissant  du  Balliage  d'Yverdon,  le  Capit.  Jaccard  de  Ste.  Croix, 
ou  ie  renouvellay  la  justice,  me  dit  me  raccontant  cornent  il  s'y 
etoit  pris  en  un  siege  d'une  fortresse  considerable  en  Flandre 
(ce  que  même  luy  fist  sa  fortune)  je  proposay  dont  qu'on  mene- 
roit  chaque  piece  sur  une  espèce  de  brancar  entre  des  chevaux  ce 
qui  fust  exécuté  ordonant  plus  outre  ce  qui  etoit  nécessaire,  cela 
réussit  parfaitement  bien.  Car  après  avoir  fait  les  aproches 
convenablement,  a  peine  eust  on  tiré  deux  boulets  contre  le  fort 
avec  quelques  granades  qu'on  sceut  adroittement  jetter  dedans  le 
fort,  les  Indiens  qui  ne  scavoient  rien  de  semblables  inventions 
et  qui  n'avoient  pas  ouis  de  si  terribles  eclats,  en  furent  telle- 
ment épouvantez  qu'ils  demandèrent  une  Trêve  :  Apres  avoir  tenu 
conseil  de  Guerre,  fust  conclu,  qu'on  accorderoit  cette  Trêve 
dans  l'intention  de  faire  une  Paix  advantageuse  ;  ce  qui  dona  lieu 
a  telle  pensée  fust  que  les  pauvres  prisoniers  chrétiens  dont  est 
fait  mention  p.  65  etoient  detenus  dans  ce  fort,  qui  crièrent  hors 
du  fort  que  si  on  prennoit  le  fort  par  assault  et  de  vigeur  qu'ils 
perdroient  touts  la  vie  misérablement.  On  capitula  dont  avec 
condition  qu'avant  touttes  choses  les  pauvres  prisoniers  seroient 
élargis  et  délivrez  ce  qui  fust  exécuté. 

Retour  de  nos  trouppes  à  Neubemc.    Un  contentement  de  Col. 

Barnwél.    Stratagem  perfide  de  Col.  Bamwel.    Rupture  de 

Trêve. 

La  dessus  nos  trouppes  s'en  retournèrent  a  Neuberne  pour 
se  raffrechir  un  peu,  car  on  etoit  mal  pourvu  de  vivres,  et  corne 
la  Province  n'avoit  pas  repondu  a  l'attente  du  Col.  Bamwel,  son 
monde  même  n'ayant  pas  receu  les  provisions  nécessaires,  mal 
content,  il  songa  a  quelq  expedient  cornent  s'en  retourner  chez 
luy  avec  son  monde  avec  profit,  et  sous  prétexte  d'une  Paix  il 
attira  une  bone  partie  des  Ennemis  près  du  village  de  Core,  ou 
il  les  fist  touts  prisoniers,  ce  qui  accomoda  bien  ses  sauvages 
tributaires,  puis  qu'on  leurs  avoit  promis  une  certaine  somme 
ou  la  valeur  en  marchendise  par  tête,  ainsi  s'en  retournant  en  Sud 
Caroline  tout  joyeux  avec  leurs  prisoniers  sauvages  mais  ce 
Colonel  Bamwel  offusca  par  cette  action  noire  tout  ce  qu'il  avoit 
fait  de  louable  auparavant. 


i6o  The  Graffenried  Manuscript  C 

Les  Tuscoruros  irrité  de  cette  Rupture  de  Trêve,  se  fortifient 
mieux  et  font  des  grands  ravages.  Plaintes  au  Gouv.  de  Sud- 
Carol:  contre  Barnwell.  Sollicitation  pour  un  nouv.  Secours 
accordé  sons  le  Command:  de  Cap.  More.  Nouv.  attaque,  le 
fort  pris  par  assaut,  200  Ind:  bridé,  en  tout  çoo  tant  homes, 
femes  et  enfants  tués  et  prisoniers. 

Cette  ruption  de  Trêve  et  action  detestable  d'un  chrétien  ou 
qui  pretendoit  en  entre  un,  ne  manqua  pas  d'irriter  terriblement 
le  reste  des  Tuscaruros  et  indiens  Carolins,  tellement  qu'avec 
justice  ils  ne  peuvent  plus  ce  fier  aux  Européens,  ie  ne  veu  pas 
dire  chrétiens,  c'est  pourquoi  ils  se  fortifièrent  encore  mieux/ 
7*et  firent  des  terribles  ravages  le  long  des  deux  Rivieres  News 
et  Pamptego,  ainsi  les  derniers  troubles  furent  pis  que  les  pre- 
miers: Ce  que  nous  a  obligé  de  faire  des  plaintes  bien  fortes 
contre  ce  Col.  Barnwel,  solicitant  derechef  pour  un  nouveau 
secours  de  Sud  Caroline,  lequell  nous  obtinmes  quoy  que  pas 
si  fort  que  le  premier  sous  le  comandement  du  Capit.  More  qui 
se  comporta  mieux  que  le  premier.  Apres  qu'on  eust  assemblé 
autant  de  monde  qu'il  fust  possible,  on  reccomanca  l'attaque 
de  ce  fort  Indien  près  du  village  de  Catechna,  on  fust  plus  heur- 
eux en  cett  assaut  on  devient  maitre  de  ce  petit  siege  en  peu  de 
tems,  il  y  eut  dans  ce  fort  en  un  coin  une  espèce  de  redoute  a 
laquelle  on  sceut  mettre  adroittement  le  feu  et  200  sauvages  y 
furent  bruléz,  dans  le  fort  on  tua  plusiers  et  ils  ce  défendirent 
très  bien,  même  lors  qu'on  prist  prisoniers  les  femmes  et  enfants 
qui  furent  cachez  sous  Terre  et  qu'on  voulut  prendre  les  pro- 
visions qu'ils  avoient,  il  y  avoit  des  sauvages  blessez  rempants 
sur  terre  qui  s'efforcoient  encore  d'endomager  les  vainqueurs  : 
dans  cette  expedition  on  conta  qu'il  y  eust  tant  tuez  que  pris 
prisoniers,  hommes,  femmes  et  enfants  près  de  900,  des  nôtres 
aussi  bien  que  des  tributaires  Indien  il  y  en  eust  aussi  beaucoup 
de  blessez  et  plusieurs  de  tuez.  Apres  cela  nous  eûmes  un  peu 
de  repos  quoy  qu'il  y  eust  encore  quelques  uns  de  ceux  qui  res- 
tèrent écartez  de  ses  endroits  qui  de  tems  en  tems  molestassent 
quelq  Plantations. 


The  Graff enried  Manuscript  C  161 

Acheminement  pour  la  Paix.  Paix  conclue. 
Il  sagissoit  dont  cornent  se  mettre  en  seureté  pour  le  futur, 
contre  les  sauvages  restants  et  leur  voisins  ;  nous  fumes  citer  les 
Roys  voisins  (N.  B.  ses  Roitelets  ne  sont  proprement  que  les 
chefs  d'une  certaine  quantité  d'Indiens,  touttefois  ce  Titre  est 
héréditaire  et  tombe  sur  la  postérité,  même  il  y  en  eust  6  ou  7 
de  ses  Roitelets  qui  parurent),  après  avoir  conférez  a  diverse 
fois,  nous  fîmes  une  Paix  telle  que  la  souhaitions,  tellement 
qu'alors  il  n'y  avoit  plus  rien  a  craindre,  puisque  les  Indiens 
situez  riere  Virginie  et  qui  sont  tributaires  de  cette  Province, 
sont  garants  de  cette  Paix,  et  les  restants  Indiens  Carolins  sont 
présentement  aussi  devenu  Tributaires  de  la  Province  de  Nord 
Caroline  ou  plutost  des  Lords  Prop./ 

Situation  malheureuse  de  mes  colonistes  Quelque  relâche  accordé. 
Cependant  nonobstant  cette  Paix  nos  pauvres  colonistes  res- 
toient  pas  du  mieux,  mais  disperses  ca  et  la,  parmy  des  Plan- 
teurs anglois  ou  Carolins  ;  quelques  uns  retournèrent  a  Neuberne 
ou  ils  purent  cultiver  des  Terres  desia  defrichéez  au  reste  j'avois 
permis  aux  uns  et  aux  autres  de  quitter  leurs  Plantations  pour 
une  couple  d'années  de  ce  mettre  en  service  auprès  des  Planteurs 
les  plus  moyennes,  affin  de  pouvoir  amasser  quelq  petite  chose 
avec  leur  subsistance,  pour  après  se  remettre  sur  leur  Plantation, 
et  pour  ses  deux  années  ils  seroient  quitte  de  leurs  cences  fon- 
cières, a  M. M.  et  aux  Bernois  ie  fis  scavoir  que  suivant  qu'on 
s'estoit  entreparlé  ie  m'en  allois  en  Virginie  pour  y  mettre  les 
ordres  nécessaires  affin  d'y/  75 faire  un  établissement  plus  asseuré, 
m'estant  impossible  de  restaurer  de  mes  propres  forces  et  moy- 
ens une  colonie  si  délabrée,  d'autant  qu'il  y  avoit  un  fort  petit 
prospect  et  peu  d'espérance  pour  aucune  autre  assistance  de  chez 

moy. 

Mon  arrivée  en  Virginie. 

Apres  dont  avoir  pris  congé  de  Mons.  le  Gouverneur  et  con- 
seil de  Caroline,  ie  partis  pour  voir  Mons.  le  Gouverneur  de 
Virginie  que  me  receust  très  favorablement,  et  de  qui  j'obtiens 
qu'il  maccorda  un  vaisseau  de  Guerre  bien  equippé  pour  convoy 
accause  du  danger  des  câpres,  ce  qui  est  beaucoup  et  une  grande 


1 62  The  Graff  envied  Manuscript  C 

faveur  a  un  particulier,  La  dessus  ie  donay  advis  a  M. M.  qui 
devoit  avoir  la  conduite  de  mon  Peuple,  et  qui  effectivement 
se  recontra  a  une  place  ou  frontière  de  Virginie  et  de  Caro- 
line en  conference,  avec  les  deux  seigneurs  Gouverneurs  Hyde 
et  Spotswood  :  Le  jour  fust  dont  nomé  et  fixé  et  l'endroit  ou 
le  vaisseau  de  Guerre  devoit  ce  poster  estoit  a  L'Isle  de  Cora- 
tuck  en  Nord  Caroline,  dans  la  ferme  persuasion  que  tout  cecy 
reussitoit  parfaittement  bien,  ie  pris  mon  chemin  plus  avant 
dans  la  Virginie  le  long  de  la  grande  Riviere  de  Potomack,  et 
en  Maryland,  pour  asseurer  les  quartiers  et  les  provisions  néces- 
saires de  vivres  et  de  bétail. 

Mon  arrivée  en  Maryland  auprès  du  Saut  de  Potomak. 

Lendroit  de  notre  Rendez  vous  fust  chez  un  très  galant 
home  le  sieur  Rosier,  près  de  la  chutte  de  Potomack  ou  quelques 
messieurs  de  Pensilvanie  qui  etoient  aussi  intéressez  avec  nous, 
m'estoient  venu  a  recontre  dans  l'espérance  de  voir  une  fois 
ce  qu'en  seroit  de  cette  belle  et  riche  mine  d'argent  dont  le  sieur 
M.  en  fist  tant  de  bruit  et  a  quelle  recherche  ils  avoient  desia 
fournie  tant  d'argent. 

/  'oyage  au  dessus  du  Saut.  Arrivée  a  Canavest  Le  plan  6b* 
Nous  estant  tenu  assez  longtemps  a  cette  endroit  sans  ap- 
prendre aucune  nouvelle,  ny  du  Sr.  M.  ny  de  la  colonie  qu'atten- 
dions de  jour  a  autre  avec  impatience;  les  demarches  si  étranges 
de  ce  M.  nous  firent  presq  douter  et  pas  sans  raison  de  la  realité 
de  ces  advances.  Cest  pourquoy  nous  primes  la  resolution  d'aller 
nous  même  visiter  l'endroit  des  mines  dont  il  nous  avoit  doné 
un  plan.  Nous  nous  préparâmes  dont  en  meilleure  forme  pour 
ce  voyage  quoy  que  bien  dangereux;  et  come  j'avois  formé  ce 
dessein  desia  avant  que  j'eusse  été  advertis  de  ce  rendezvous, 
ie  pris  mes  precautions,  communiquant  mon  dessein  a  Mons.  le 
Gouverneur  de  Virginie  qui  me  dona  des  Patentes,  memement 
publia  des  mandats  par  lesquels  il  ordona  qu'a  ma  premiere 
recherche  ou  sur  les  premiers  advis  les  gardes  des  frontières 
dévoient  me  suivre  et  m'accompagner.  Quand  nous  vinmes  a 
un  petit  village  nomé  Canavest,  endroit  enchanté  et  bien  plaisant, 

*See  map  facing  p.  188. 


The  Graffenried  Manuscript  C  163 

environ  40  miles  au  dessus  la  chute  de  Potomack  nous  trou- 
vâmes la  un  trouppeau  de  sauvages  établis  et  principalement  un 
francois  de  Canada,  nomé  Martin  Charetier  qui  avoit  épousé 
une  Indienne  ou  Sauvage,  qui  etoit  en  grand  Credit  parmy  les 
sauvages  riere  Pensilvanie  et  Maryland,  et  sur  les  beaux  ad- 
vances du  Sr.  M.  sy  estoit  placé,  quittant  pour  ce  sujet  son  en- 
droit ou  il  fust  bien  etabilis  en  Pensilvanie. 

''^Alliance  avec  les  Ind:  de  Canavest.    Montagne  de  Sngarlove. 

Retour  vers  la  Chutte  de  Pottomak  dans  un  navet  d'ecorce 

d'arbre. 

Ce  même  Martin  Charetier  avoit  aussi  fait  le  voyage  de 
Senantoux  pour  la  recherche  des  mines  avec  le  Sr.  M.  et  y  con- 
tribua une  bone  some  d'argent;  cett  home  nous  advertit  que  les 
Indiens  qui  etoient  dans  le  voisinage  de  cette  montagne  de  S. 
ou  dévoient  être  les  mines,  estaient  fort  allarméz  de  cette  Guerre 
qu'avions  avec  les  Tuscoruros,  que  nous  ne  devions  pas  nous 
hazarder  dans  un  voyage  si  dangereux  sans  nécessité  a  quoy 
nous  fîmes  attention  remettant  ce  parti  pour  une  occassion  et 
tems  plus  assuré.  Cependant  nous  fîmes  une  alliance  avec  les 
Indiens  de  Canavest  corne  très  nécessaire,  tant  par  rapport  des 
mines  qu'espérions  trouver  par  la  aussi  bien  qu'accause  de  l'étab- 
lissement qu'avions  résolu  de  faire  en  les  endroits  de  notre 
petite  colonie  Bernoise  qu'attendions.  Apres  cela  nous  visitâmes 
ses  beaux  endroits  du  Pays,  ses  Isles  enchantées  sur  la  Riviere 
de  Potomack  au  dessus  la  chutte.  Et  delà  a  notre  retour  nous 
allâmes  sur  une  montagne  haute  seule  au  milieu  d'un  vaste  pays 
plat,  nomée  accause  de  la  Sugarlove  qui  veut  dire  en  francois 
pain  de  sucre,  prenant  avec  nous  un  arpenteur;  le  susd.  Martin 
Charetier  et  quelques  sauvages.  Des  cette  montagne  nous  vimes 
une  grande  étendue  de  Pays  partie  de  Virginie,  Maryland,  Pen- 
silvanie &  Caroline,  nous  servant  du  compas  nous  fîmes  un  plan, 
et  observâmes  particulièrement  la  montagne  de  Senantoua  ou 
dévoient  être  les  mines,  trouvâmes  que  cette  montagne  etoit 
située  riere  Virginie  et  non  riere  Pensilvanie  come  on  nous  en 
avoit  doné  le  Plan,  et  par  hazard  deux  de  ses  sauvages  connois- 
sant  la  situation  de  cette  montagne  nous  dirent  quils  avoient 


1 64  The  Graff enried  Manuscript  C 

desia  rodé  par  la  ,  qu'ils  avoient  presq  visité  touts  les  coins  de 
cette  montagne  mais  qu'ils  n'avoient  trouvé  aucun  minerai  et 
que  notre  plan  n'estoit  pas  juste  de  quoy  nous  fumes  bien  sur- 
pris. Nous  découvrîmes  de  cette  hauteur  trois  chênes  de  mon- 
tagnes toujours  une  plus  haute  que  l'autre,  un  peu  éloignées  et 
des  très  beau  Valons  entre  les  premieres.  Apres  que  fumes 
redescendus  de  cette  montagne  ou  il  y  eust  au  bas  une  très  belle 
et  bone  fontaine  et  bon  terrein,  nous  allâmes  coucher  chez  ce 
Martin  Charetier  ou  nous  fumes  logez  et  traittéz  a  l'indiene.  Le 
jour  après  nous  partimes  pour  nous  en  retourner,  nous  descen- 
dîmes la  Riviere  a  quell  sujet  les  Indiens  nous  firent  un  petit 
batteau  d'ecorce  d'arbre  a  moins  d'une  demy  iournée  d'une 
adresse  merveilleuse  nous  y  entrâmes  5  de  nous  et  deux  sauvages, 
qui  conduisoient  le  navet,  nous  y  mimes  encore  notre  bagage 
c'estoit  un  charme  de  voir  en  descendant  le  beau  pays  a  coté  et 
les  jolies  isles,  mais  quand  nous  vinmes  auprès  dun  grand  Roc 
au  meilleu  de  la  Riviere  guère  loin  de  la  chutte  come  est  a  voir 
dans  le  plan  No.  C.  nous  trouvâmes  le  passage  dangereux  (car 
a  lentour  de  ce  Roc  qui  est  presq  une  petite  montagne  ou  il  y 
a  une  jolie  plaine  dessus  ou  même  il  y  demeuroit  un  Indien)  il 
y  a  encore  quantité  de  petit  rocs  et  grosses  pieres  ce  qui  fait  que 
les  passages  sont  rapides  étroits  et  méchants  ;  je  ne  voulus  pas 
y  descendre  et  sortîmes  touts,  hormis  Mr.  Rosier  qui  connois- 
sant  l'addresse/  77  des  Indiens,  l'hazarda,  quand  nous  vimes  de 
loin  quels  tours  quil  falut  faire,  de  quelle  adresse  inexprimable 
il  falut  conduire  ce  canou  ou  navet,  nous  crûmes  quasi  qu'il  y 
avoit  de  la  magie  dans  le  fait,  et  nous  fumes  bien  aise  d'etre 
dehors,  principalement  quand  nous  entendîmes  chanter  les  In- 
diens lorsqu'ils  passèrent  d'une  grande  rapidité,  hurlant  presq 
a  une  grosse  piere  ou  roche  cela  fist  pourtant  prier  mon  bon  Sr. 
Rosier  tant  hardis  qu'il  put  être  :  a  une  4d  de  lieu  de  delà  ce 
méchant  passage  ils  s'arrêtèrent  et  nous  rentrâmes  au  batteau, 
le  bon  home  Rosier  encore  tout  pasle  de  peur  nous  asseura  bien 
qu'il  ne  seroit  plus  si  téméraire.  Nous  descendimes  des  la  fort 
bien  et  doucement  la  Riviere,  jusques  a  la  chutte,  a  un  4d  de 
lieu  de  ça  nous  sortimes,  les  valets  ayant  amené  nos  chevaux, 
cependant  avant  que  de  monter  a  cheval  nous  regardâmes  corne 


The  Graff  enried  Manuscript  C  165 

les  Indiens  portoient  leur  navet  sur  les  épaules  dans  le  bois  pour  le 
raccomoder  s'estant  bien  gardé  de  nous  dire  que  le  avoit  esté 
gâté  en  hurtant  contre  une  roche,  il  falut  raccourir  le  navet  en 
couppant  ce  bout,  après  l'avoir  bien  raccomodé  les  Indiens  le 
rapportèrent  a  la  Riviere  et  furent  assez  téméraires  que  de  de- 
scendre le  saut  ou  la  grande  chutte  de  Potomack,  ils  passèrent  a 
leur  dire  heureusement,  mais  pourtant  ils  nous  mirent  bien  en 
peine  en  ce  quils  tardèrent  beaucoup  avant  que  de  nous  joindre 
chez  Mons.  Rosier,  ou  nous  logames;  je  restois  encore  quelq 
tems  chez  ce  mons.  y  attendant  toujours  mon  Peuple  de  Croline, 
le  reste  de  la  Compagnie  reprirent  le  chemin  de  Pensilvanie,  mal 
satisfait  des  tergiversations  de  M. M.  et  de  son  étrange  conduite. 

Raison  qui  font  voir  quil  estoit  facile  detre  dupe  par  Mr.  M: 
d'autres  persones  bien  rusées  ont  donné  dans  le  panneau. 

Il  est  a  remarquer  que  le  Sr.  M.  que  ie  nomme  pas  icy  par 
des  bones  considerations,  a  bien  dupé  du  monde  par  ses  belles 
Relations  et  persuasions  d'avoir  trouvé  des  mines  si  riches  et 
si  jay  doné  aussi  dans  le  panneau,  il  estoit  facile  de  m'attra- 
per  estant  étranger  dans  ces  Pays,  mon  fondement  fust  i°.  que  ie 
croyois  un  home  de  sa  qualité  et  encore  compatriot,  incapable 
de  semblables  tours.  2° .  le  minerai  quil  avoit  montré,  ayant  esté 
prouvé  fust  trouvé  bien  bon.  30.  Les  serments  qu'il  fist.  40.  les 
Patentes  qu'il  demandoit  a  la  Reine  d'Angleterre  pour  ce  fait, 
un  trait  bien  hardis.  50.  puis  que  tant  de  persones  de  Pensilvanie 
et  d'autres  Provinces  avoient  fait  le  voyage  tout  ouvertement 
avec  permission  des  Gouverneurs  voisins  pour  la  découverte  de 
ses  mines  il  paroissoit  quelq  chose  de  reel  dans  le  fait.  6°.  Entre 
autres  il  s'y  etoient  intéressé  un  marchand  de  Pensilvanie  bien 
rusé  et  pas  jeune,  encore  un  habile  orfeuvre  et  d'autres  persones 
qui  dévoient  bien  connoitre  le  Terrein  par  la,  voyant  que  ceuxci 
habiles  gens  habitant  dans  ces  pays  des  leurs  jeunesse  même, 
quelques  uns  natifs  dans  ces  lieux  y  hazardoient  des  somes  con- 
siderables, ie  ne  pouvois  m'imaginer  qu'ils  n'eussent  pas  pris 
touttes  leurs  seuretéz  et  precautions.  70.  Nous  fîmes  un  traitté 
formel  avec  des  mineurs  d'Allemagne  pour  acheminer  le  tout  le 


1 66  The  Graff enried  Manuscript  C 

Sr.  M.  fist  un  voyage  en  Hollande  pour  s'entreparler  avec  le  chef 
des  mineurs  qui  devoit  preparer  touts  les  utensils  et  choses  néces- 
saires pour/  78cette  entreprise  qui  coustoient  près  de  iooo  escubl. 
8°.  Monsieur  Penn  Propriétaire  de  Pensilvanie  fist  un  Traitté 
avec  nous  ayant  connoissance  de  tout  ce  fait  a  fond,  qui  nous 
favorisa  beaucoup  a  cett  égard  même  établis  le  Sr.  M.  Directeur 
general  de  touts  les  minereaux  de  sa  Province.  Qui  après  tant 
d'autres  semblables  demarches,  douteroit  plus  de  la  realité  du 
fait.  De  cette  farce  il  y  auroit  une  histoire  entière  a  faire  et 
assez  grotesq,  mais  ie  passe  outre;  pour  moy  ie  m'en  consolerois 
encore,  mais  ie  plains  les  pauvres  mineurs  qui  ont  quitté  le  cer- 
tain qu'ils  avoient  en  Allemagne  pour  aller  chercher  l'incertain 
en  Ameriq  ;  pour  une  bone  vocation  qu'ils  avoient,  ils  ont  pré- 
sentement rien  que  ce  qu'ils  peuvent  profiter  de  quelque  terrein 
défriché  ou  ils  sont  obligé  de  vivre  bien  petitement.  Le  maître 
mineur  même  fust  arrêté  avec  touts  ses  hardes  et  utensils  par 
l'Ambassadeur  de  l'Empereur  et  en  danger  d'une  grande  peine, 
même  de  sa  vie,  si  l'Ambassadeur  d'Angleterre  n'eust  trouvé  le 
moven  de  le  libérer. 


Belle  Situations  des  Terres  dessus  et  dessous  le  Saut  de  Pottomak 
ou  nous  voullions  établir  aussi  une  Colonie.  Vide  le  plan 
pag.  6b. 

Je  reviens  a  la  petite  novelle  Colonie  que  voullions  établir. 
Je  crois  qu'il  y  a  guère  d'endroits  dans  le  monde,  plus  beau  et 
mieux  situé  que  celuy  cy  de  Potomack  et  de  Canavest  lequell  nous 
voulions  partager  en  deux  petites  colonies.  La  premiere  juste- 
ment dessus  le  saut  ou  chutte,  ou  il  y  a  une  très  jolie  Isle  de  très 
bon  terrain,  et  vis  a  vis  un  coin  entre  la  grande  Riviere  de  Poto- 
mack et  une  autre  petite  Riviere  nomée  Gold  Creek,  en  francois 
ruisseau  d'or,  comode  pour  recevoir  tout  ce  qui  vient  d'en  haut 
la  Riviere,  les  plus  gros  navires  marchands  y  pouvant  faire  voile, 
aussi  bien  que  ce  qui  vient  bas  de  dessus  le  saut  ou  d'alentour. 
L'autre  Colonie  devoit  être  établie  près  de  Canavest  come  est  a 
voir  par  le  plan  pag.  $b. 


The  Graffenried  Manuscript  C  i6j 

Un  messager  de  Caroline  apporte  mauvaises  nouvelles  de  mon 

Brigantin. 
N'ayant  eu  de  deux  mois  de  tems  pas  la  moindre  nouvelle 
de  Caroline,  il  ariva  a  la  fin  un  messager  avec  des  fâcheuses  nou- 
velles par  lesquelles  M. M.  m'indiqua  seulement  en  peu  de  mots; 
que  le  porteur  de  ce  billet  desiroit  d'avoir  le  comandement  de 
notre  Brigantin,  que  ie  devois  accorder  avec  luy.  Qu'après  que 
le  Brigantin  eust  amené  a  News  le  bled  des  longtems  désiré, 
auroit  échoué  a  son  retour  dessus  un  banc  de  sable  qu'il  estoit 
dans  un  pauvre  état,  et  gâté  par  la  vermine,  par  les  grandes 
chaleurs  qu'il  avoit  besoin  de  cordages  et  d'autres  accomode- 
ments,  outre  quil  estoit  tellement  enfoncé  dans  le  sable  qu'on 
auroit  de  la  peine  a  l'en  tirer;  que  je  devois  aller  en  Caroline  au 
plus  vite,  faisant  cependant  aucune  mention  du  vaisseau  de 
Guerre  envoyé  de  Virginie  pour  convoy  et  de  ce  qu'il  s'estoit 
passé  plus  outre  pendant  un  si  long  espace  de  tems  et  si  ennuyant 
pour  moy  que  j'estois  presq  pour  mourir  de  chagrin  et  d'impa- 
tience; une  nouvelle  si  contraire  et  un  advis  si  étrange  me  sur- 
prist  tellement  qua  la  cervelle  me  devoit  tourner,  après  tant  de 
peines  prises,  touts  les  ordres  donéz  et  les  Provisions  néces- 
saires faittes,  et  tout  cela  inutilement.  Je  renvoyay  le  Cap.  pré- 
tendu de  notre  vaisseau  pas  trop  content,  pourtant  avec  ordre 
de  raccomoder  le  Bâtiment/  79le  mieux  possible  et  au  plus  vite 
puis  qu'il  n'avoit  a  faire  qu'un  petit  trajet  le  long  des  cotes 
de  la  merz.  J'écrivis  aussi  a  Mr.  le  Col.  Pollock  come  a  celuy 
qui  etoit  le  mieux  pourvu.  Puisque  le  vaisseau  etoit  au  service 
de  la  Province  qu'on  devoit  procurer  le  plus  nécessaire  pour  la 
nécessité,  représentant  que  ie  ferois  desia  le  reste  par  la  Vir- 
ginie ;  mais  tout  fust  trainé  en  longueur,  si  ie  voullois  que  ma 
besoigne  advancasse  il  faloit  aller  moy  même. 

Mon  retour  du  Voyage  de  Potomak,  en  Virginie,  Arrivée  chez 
Mr  le  Gouverneur.  Ses  reproches  sur  la  conduite  de  M.  Le 
Vaisseau  de  Guerre  envoyé  inutilement. 
Lors  qu'en  chemin  faisant  j 'allay  auprès  de  Mr.  le  Gouver- 
neur de  Virginie,  je   trouvay  un  visage  tout  autre  que  cy  devant, 
tout  froid  et  indifférent,  et  ie  ne  pus  deviner  la  raison  pourquoy 


1 68  The  Graffenricd  Manuscript  C 

pourtant  avec  des  reproches  sérieuses  a  la  fin  ce  Seigneur  luy 
même  me  sortit  de  peine,  disant  pour  qui  nous  le  regardions? 
qu'il  auroit  espéré  que  nous  aurions  mieux  reconnu  ses  civilitéz 
et  services,  voir  des  services  si  considerables  qu'il  n'auroit  pas 
fati  a  chaq  particulier,  qu'au  lieu  de  la  juste  reconnoissance  que 
luy  devions  nous  agissions  bien  cavalièrement  envers  luy  etc. 
Dans  cette  extreme  surprise  je  m'excusay,  sans  scavoir  encore 
que  devienroit  tout  cela,  demandant  pourtant  un  éclaircissement, 
ainsi  Monsieur  le  Gouverneur  s'expliqua  disant,  oui,  oui,  votre 
beau  M.  m'a  joué  un  vilain  tour,  me  raccontant  corne  de  la 
manière  concertée  il  envoya  un  vaisseau  de  Guerre  bien  équipé 
pour  quérir  le  Brigantin  et  mon  monde,  et  pour  le  convoy.  Le 
Capit.  du  vaisseau  ay  attendu  près  de  6  jours  devant  l'Isle  de 
Coratuck  devient  à  la  fin  impatient  lors  qu'il  vist  persone  s'ap- 
procher, il  envoya  son  lieutenant  dans  le  barquet  a  bord  pour 
s'informer  si  on  apprendroit  point  de  nouvelles  du  Brigantin  de 
nos  gens,  mais  persone  n'en  pouvant  dire  la  moindre  chose,  lors- 
qu'il s'approcha  plus  outre  d'unpetit  village  nomé  Little  River, 
il  aprist  a  la  fin  que  M.  etoit  a  Neuberne  et  que  le  Brigantin  estoit 
enfoncé  dans  un  banc  de  sable  en  pauvre  état  et  qu'on  ne  le  pou- 
voit  oster  de  delà.  Apres  que  le  lieutenant  eust  apris  ces  nouvelles 
il  retourna  promptement  vers  son  Capitaine  qui  fust  tout  dé- 
concerté et  outré  pour  avoir  fait  un  voyage  si  inutile  et  perillieux 
et  n'avoir  pas  esté  advertis  de  bon  heure  de  ce  que  s'estoit  passé, 
car  si  une  tempête  ou  grand  orage  etoit  survenus  en  ce  tems, 
il  auroit  été  obligé  de  prendre  le  haut  de  la  merz,  ou  il  auroit 
infalliblement  péris  avec  tout  son  equipage,  s'il  auroit  poussé 
contre  la  Terre  ferme,  les  Eaux  étant  fort  basses  en  ses  endroits  ; 
ainsi  sans  s'arrêter  plus  longtems  il  fist  voile  vers  la  Virginie. 

2e  Contr éteins  Capital. 
Cette  relation  fâcheuse  étant  finie  jetois  pour  tomber  en 
défaillance  de  surprise  de  chagrin  et  de  honte  de  ce  qu'un  Seig- 
neur de  ce  caractère  (a  qui  j'avois  tant  d'obligation  pour  tant 
de  bien  et  de  caresses,  a  qui  même  j'etois  redevable  de  la  vie 
après  le  Bon  Dieu)  eust  été  amusé  de  la  manière  je  comencay 
a  m'excuser  le  mieux  que  ie  pus,  représentant  comme  j'avois  été 


The  Graff enried  Manuscript  C  169 

joué  moy  même  d'un  étrange  manière  de  ce  miserable/  80  tout 
étant  desia  établis  et  préparé  vers  la  chutte  de  Potomack  que 
j'etois  bien  en  peine  cornent  me  tirer  dun  semblable  labyrinde. 
Apres  que  Mr.  le  Gouverneur  m'eust  présenté  un  verre  de  vin 
pour  me  raffrechir,  il  comenca  a  me  plaindre  que  jeus  a  faire  avec 
une  tête  si  bizarre  me  conseillant  de  me  séparer  de  luy,  etc. 

Mon  depart  de  Virginie  pour  Caroline  et  mon  arrivée.  Demande 
que  mon  Brigantin  soit  reparé  aux  frais  de  la  Prov.  puis  qu'il 
a  péris  en  son  service  ie  leur  ay  même  remis. 

Ayant  passé  la  couchée  chez  Mr.  le  Gouverneur  et  receu 
beaucoup  de  caresses,  ie  partis  a  la  haste  pour  la  Caroline  pour 
doner  les  ordres  nécessaire  corne  dit  ci  dessus,  javois  aussi  doné 
des  ordres  pour  des  voiles  et  cordages,  affin  de  monter  le  Brig- 
antin en  cas  de  nécessité.  A  mon  arivée  chez  Mr.  Hyde  Gouv. 
de  Caroline,  j'appris  seulement  alors  toutte  l'affaire  a  fond  et 
ie  ne  scay  quoy  de  fâcheux  avec.  J'écrivis  d'abord  a  M. M.  pour 
me  doner  une  information  exacte  de  touttes  choses,  mais  ie  ne 
fus  pas  trop  bien  satisfait,  ie  le  sollicitay  la  dessus  de  venir  auprès 
de  moy,  affin  que  puissions  prendre  les  mesures  nécessaires  sur 
l'un  et  l'autre  affaire,  mais  ie  ne  pus  l'obtenir.  Je  mis  dont  ordre 
autre  part,  ie  sollicitay  Mr.  le  Gouv.  et  conseil,  que  puis  que  le 
Brigantin  auroit  été  si  mal  accomodé  au  service  de  la  Province, 
qu'il  n'etoit  rien  de  plus  juste  qu'on  me  le  remit  en  bon  état,  ce 
qui  fust  aussi  approuvé  ;  on  envoya  dont  un  home  entendu  en 
ses  sortes  de  choses,  pour  visiter  et  raccomoder  le  brigantin,  mais 
il  fust  mal  pourvu  de  vivres  et  autres  moyens,  qu'il  revient  même 
bien  malade  par  les  grandes  chaleurs,  m'informant  aussi  que  le 
brigantin  ne  pouvoit  tennir  guère  plus  longtems  pour  avoir  été 
exposé  a  la  grande  chaleur  pendant  tout  l'esté  et  gâté  de  la  ver- 
mine et  qu'il  le  faudrait  monter  tout  neuf,  mais  qu'il  ne  le  valoit 
pas.  Je  remis  dont  le  brigantin  a  la  Province  tell  qu'il  etoit  et 
ie  le  voulus  avoir  taxé  au  même  prix  qu'il  valoit  lors  qu'il  entra 
en  service  de  la  Province,  mais  a  peine  m'avoit  on  adjugé  la 
moitié,  il  n'y  a  encore  rien  de  payé  aussi  peu  que  du  petit  qui  périt 
par  le  feu  ce  mist  au  tonnelet  de  poudre  corne  en  est  fait  mention 
pag.  70. 


170  The  Graffenried  Manuscript  C 

Representations  a  M.  des  fâcheuses  Conjonctures  pour  y  trouver 
remède,  point  de  Satisfaction.  Oposition  a  la  proposition  de 
Mesesipy. 

Ou  allez  avec  mes  gens  qui  d'un  coté  ne  pouvoient  plus  sus- 
sister  et  de  lautre  tout  etoit  prest  pour  les  recevoir  et  bien  établir 
ie  veu  dire  en  Virginie  et  Maryland  et  en  Caroline  ie  ne  voyois 
plus  de  jour  pour  moy;  J'écrivis  d'une  manière  forte  a  ce  vaga- 
bond de  M.  désirant  une  conference  dans  des  conjonctures  si 
delicattes,  sur  tout  que  les  créditeurs  faisoient  des  mouvements 
et  desiroient  être  payé,  point  de  reponce,  mais  j'apris  bien  que 
M.  empaquetoit  tout  sous  prétexte  de  sauver  mes  affaires  en  des- 
sein d'aller  en  Sud  Caroline  ayant  desia  persuadé  quelq  Palatins 
d'aller  avec  luy;  Un  tour  si  soubsoneux  et  ie  puis  bien  dire 
frauduleux  me  fist  prendre  d'autres  mesures,  et  ie  fus  advertis 
que  ie  devois  mettre  mes  affaires  en  meilleure  seureté/  81  mais 
trop  tard.  Sur  cela,  puis  que  le  Col.  Pollock,  a  qui  ie  devois  une 
some  considerable  pour  les  Provisions  advancées  pour  la  Colo- 
nie comenca  a  former  quelq  soubson,  corne  de  raison,  ie  le  sollici- 
tay  de  faire  inventariser  le  tout  d'authorité  par  des  jurez,  tant  ce 
qui  apartient  a  la  Colonie  qu'a  moy,  mais  mes  meilleurs  effects 
furent  desia  loin.  De  crainte  que  ma  précédente  lettre  que  jecri- 
vis  a.  M.  ne  luy  fust  pas  parvenue  j'écrivis  encore  pour  la  dernière 
fois,  luy  représentant  qu'il  etoit  absolument  nécessaire  de  s'abou- 
cher qu'il,  y  avoit  periculum  in  mora  mais  au  lieu  d'une  con- 
ference ie  nobtiens  rien  qu'une  lettre  ambiguë  et  point  satisfac- 
toire,  ie  crois  qu'il  etoit  bien  aise  de  trouver  un  prétexte  a  doner 
couleur  a  ses  fourberies,  et  ce  défaire  de  ce  que  selon  ses  propo- 
sez il  ne  pouvoit  effectuer.  J'aurois  eu  ample  matière  de  me 
ressentir  vivement  contre  un  procédé  si  étrange  et  inexcusable 
mais  pour  épargner  ses  Parents  considerables  ie  passe  sous 
silence  encore  beaucoup  de  choses  et  ie  n'aurois  pas  de  l'honneur 
de  me  venger  contre  un  malheureux  de  sa  trempe.  Il  y  avoit 
tant  d'extravagances  dans  cette  lettre  qui  faisoit  voir  clairement 
qu'il  estoit  un  fourbe  et  qu'il  nous  avoit  touts  dupé  autant  que 
nous  estions,  un  article  principalement  fist  voir  qu'il  n'aloit  pas 
le  droit  chemin  ;  C'est  en  proposant  une  nouvelle  entreprise  de  la 


The  Graff  enried  Manuscript  C  171 

quelle  il  fist  bien  du  cas,  faisant  touts  ses  efforts  pour  m'y  per- 
suader, mais  j'en  avois  desia  assez  sur  mon  conte;  C'estoit  de 
pousser  outre  contre  Mexique  il  voulloit  que  ie  transférasse  la 
Colonie  le  long  de  la  Riviere  de  Mesesipy,  par  la  il  a  fait  voir 
ou  qu'il  avoit  perdu  le  bon  sens  ou  qu'il  etoit  un  fourbe,  ie  crois 
l'un  et  l'autre  ensemble  ;  sans  doute  il  avoit  bu  quand  il  écrivit 
cette  lettre.  i°.  Cette  Riviere  de  Mesesipy  est  bien  éloignée  de 
l'endroit  ou  nous  estions  en  Nord  Caroline,  ou  prendre  les  vivres 
pour  tant  de  monde,  et  la  voiture.  20.  Quelle  seureté  contre  les 
câpres  et  les  nations  ennemies  estant  alors  en  guère  avec  la 
France.  30.  Cornent  passer  parmy  tant  de  sortes  de  sauvages 
inconus,  terrible  danger  et  quelq  chose  de  bien  téméraire.  40.  Il 
y  a  3  Nations  qui  y  prétendent  l'Espagne,  la  France  et  l'Angle- 
terre, il  croyoit  que  Berne  corne  neutre  obtiendroit  ce  pays  fa- 
cilement, quelle  pensée  !  ce  s'appelle  bâtir  des  chatteaux  en  His- 
pagne.  50.  Considérez,  l'incapacité  de  l'Etat  de  Berne  qui  pour 
n'avoir  pas  des  forces  maritimes  ne  scauroit  soutenir  un  pays 
si  éloigne.  6°.  ce  pays  est  desia  marqué  par  les  deux  puissances 
l'Espagne  et  la  France,  la  premiere  possédant  les  pays  delà  de 
la  Riviere  contre  le  Mexique,  la  seconde  ce  qui  est  de  ça  la 
Riviere  le  prenant  pour  une  dépendance  ou  plutost  une  bien- 
séance a  la  Canada,  en  ayant  pris  desia  possession  et  y  bâtis 
plusieurs  forts  come  est  a  voir  a  la  petite  mappe  de  Mexique  et 
la  Nouvelle  France;  On  voit  par  la  que  vrayement  M.  n'a  pas 
bien  fait  son  conte,  et  que  telles  alguerades,  de  Pensilvanie  en 
Maryland,  delà  en  Virginie,  delà  en  Nord  Caroline  delà  en  Sud 
Caroline,  et  ala  fin  au  Mesesipy,  ne  purent  pas  passer;  la  con- 
clusion dont  pour  les  mines  de  Senantoua  est  bientost  faitte, 
sil  y  a  de  la  realité,  pourquoy  pas  rester  au  voisinage,  d'autant 
qu'il  est  si  charmant,  et  qu'on  y  avoit  desia  tout  préparé./ 

*2Dautres  resolutions  prises  après  tant  de  Contretems.  Suis  obligé 
de  rester  chez  Mr  le  Gonv  Hyde  pour  la  conclusion  de  la  paix 
Indiene. 

Ayant  fait  mes  reflexions  sur  ça  que  dessus  &  a  la  situa- 
tion fâcheuse  de  mes  affaires;  le  peu  d'assistance  a  espérer  de 
Berne  mes  billets  de  change  un  après  lautre  protesté,  et  une  fatal- 


172  The  Graff enried  Manuscript  C 

ité  toutte  particulière  en  touttes  mes  entreprises,  il  sagissoit  quell 
remède  trouver  dans  une  conjonture  si  fâcheuse  et  une  néces- 
sité si  urgente,  pourtant  ie  songois  a  rien  moins  qu'a  retourner 
en  Europe,  puis  que  j'avois  encore  deux  nègres  vers  Mr.  le  Gouv. 
Hyde,  ie  voullois  les  prendre  avec  moy,  dans  le  dessein  de  me 
servir  d'eux  vers  Canavest  auprès  de  quel  Indien  j'avois  dessein 
de  me  retirer,  et  attirer  peu  a  peu  des  Colonistes  de  Caroline  a 
moins  de  frais  a  cett  endroit  dont  plusieurs  me  temoignoient  une 
grande  envie  de  venir;  mais  Mr.  le  Gouv.  Hyde  me  retient  si 
longtems,  (Puis  que  la  Paix  n'etoit  pas  encore  ratifié  tout  a  fait 
avec  les  Indiens,  me  voulant  absolument  avoir  present  a  la  con- 
clusion de  celle)  qu'un  de  mes  créditeurs  trouva  l'invention  de 
veiller  subtilement  sur  ses  nègres  et  fist  si  bien  qu'ils  ne  purent 
echaper. 


Touts  malades  chez  M"  le  Gouv.  Mort  de  Mr  le  Gouverneur. 
Cependant  nous  devinmes  touts  malades  dans  la  maison  de 
Mr.  le  Gouv.  Hyde  des  grandes  chaleurs  sans  doute  de  ce  que 
nous  avions  mangé  trop  de  pomes,  pèches  et  autres  fruits  et  Mr. 
le  Gouverneur  mourust  ,  n'ayant  été  malade  que  10  ou  12  jours, 
encore  un  coup  fatal  pour  moy,  car  nous  vivions  corne  des  frères 
ensemble;  cette  mort  mist  Made,  son  épouse  presq  au  desespoir 
fust  presq  inconsolable,  cette  pauvre  Dame,  quelle  haste  que  jeus 
de  partir,  me  sollicita  instament  le  visage  plain  de  larmes  de  ne 
la  pas  quitter  dans  une  conjoncture  si  triste,  mais  de  rester 
auprès  d'Elle  jusqu'à  ce  que  tout  soit  liquidé,  tant  a  legard  des 
affaires  du  Gouvernement,  qu'accause  des  pretentions  et  restances 
de  Mr.  son  Epoux  def.  me  représentant  plus  outre,  que  selon 
les  loix  et  le  rang  le  Presidial  m'appartenoit  corne  estant  Land- 
grave de  la  Province,  et  qu'elle  avoit  apperceu  dernièrement  a 
Londre  des  Lords  Propriétaires,  que  s'il  y  auroit  vacance,  ils  me 
confieroient  le  Gouvernement  ;  mais  en  la  remerciant  civilement 
ie  repreesntay  d'autres  raisons  qui  m'empechoient  de  l'accepter; 
Pourtant  ie  promis  de  rester  encore  une  couple  de  semaines,  pour 
luy  aider  de  mon  possible  a  expédier  ses  affaires,  quoy  que  les 
mienes  pressassent  bien  autant. 


The  Graffcnried  Manuscript  C  173 

Le  conseil  de  Caroline  m'offre  le  Presidial,  je  le  refuse.  Le  Col. 
Pollock  l'accepte.  Les  Lord  Propr.  tardent  6  mois  pour 
l'élection  d'un  nouveau  Gouv.  Le  Sieur  Eden  a  la  fin  eleu. 

Apres  l'ensevelissement  de  Mr.  le  Gouverneur,  le  Col.  Pol- 
lock le  plus  ancien  du  conseil  vient  auprès  de  moy  avec  tout  le 
Corp  du  conseil,  pour  me  prier  d'accepter  le  Presidial,  ce  que  ie 
refusay,  par  bones  raisons,  represantant  que  Mr.  le  Col.  Pollock 
le  plus  ancien  en  années  et  dans  le  conseil  devoit  accepter  cette 
charge,  que  les  affaires  de  la  Province  luy  etoient  aussi  mieux 
connues  qu'a  moy,  qui  etois  tout  novice  et  étranger  dans  ces 
Pays,  ce  qu'il  accepta  a  la  fin  avec  beaucoup  de  compliments. 
Cependant  les  Lords  Prop,  furent  advertis  de  tout  ce  procédé 
aux  quels  on  fist  entendre  de  loin  que  si  on  me  voulloit  confier 
le  Gouvernement  que  ie  le  refuserais  pas,  mais  que  ie  ne  voullois 
pas  le  solliciter,  ce  qui  fust  aussi  approuvé  sans  difficulté;  mais 
sachants  que  j 'etois  bien  endebtéz  en  Caroline,  d'autant  que  le 
secours  et  assistance  qu'eux  mêmes  m'avoient  promisse  n'estoit 
effectué,  qua/  83ce  sujet  quelques  billets  de  change  furent  pro- 
testé, la  chose  fust  dilayée,  iusqua  ce  qu'on  eust  des  advis  de 
Berne,  ou  j'avois  écrit  pour  scavoir  a  fond  si  les  payements  sen 
suivroient.  Il  est  aussi  la  coutume  que  les  Prétendants  ce  pré- 
sentent en  Persone  en  telle  Conjoncture,  ainsi  ce  passèrent  6 
mois  avant  qu'on  poursuivit  a  l'élection  d'un  nouveau  Gouver- 
neur, quoy  que  pourtant  plusieurs  ce  soyent  présentez  a  Londre, 
et  justement  le  Gouverneur  d'apresent  Mr.  Eden  devient  impa- 
tient; D'autant  que  de  si  longtems  on  ne  receut  aucun  advis  ny 
de  moy  ny  de  Berne,  les  Lords  Propriétaires  ont  a  la  fin  élu  et 
établis  le  cy  dessus  mentioné,  sieur  Eden,  le  quell  j'ay  encore 
recontré  a  Londre,  et  conféré  avec  luy,  luy  recomandant  du  mieux 
que  ie  pus  mes  interests  aussi  bien  que  ceux  de  la  Colonie,  ce 
qu'il  me  promis  de  faire,  m'offrant  en  touttes  sincérité  ses  offices  ; 
ce  qui  luy  fust  aussi  ordoné  par  les  Lords  Propriétaires  même. 
En  passant  lors  que  j'arivay  dernièrement  a  Londre,  m'arrestant 
chez  Mons.  le  Chevallier  Baronet  Colletton,  aussi  Lord  Prop, 
come  mon  bon  amy  particulier,  ie  restay  7  jours  en  son  bien  de 
campagne  6  miles  de  Londre,  il  fust  ravis  de  me  voir,  et  en  même 


174  The  Graffenried  Manuscript  C 

tem  bien  chagrin  de  ce  que  ie  venois  trop  tard,  disant  que  si 
j'estois  arivé  seulement  un  mois  plutost  a  cett  heure  Gouvern. 
de  Caroline,  ie  n'en  fus  pas  tant  fâché  puis  que  ie  scavois  bien 
par  malheur  qu'il  ny  avoit  point  de  disposition  a  Berne,  pour 
payer  les  debts,  aussi  peu  des  miens  que  de  la  société  qui  est  dé- 
couragée de  tant  de  contrarietéz. 


Mon  depart  de  Caroline.  Arrivée  en  Virginie.  Continue  ma 
route  vers  Maryland.  Ne  trouvant  persone  chez  Mr  Rosier 
je  rebrousse  chemin  pour  Virginie. 

Je  me  suis  presq  dévoyé  de  mon  chemin  et  au  lieu  d'aller  en 
Virginie  ie  suis  venus  a  Londre;  je  continue  ou  ie  suis  resté. 
Peu  de  jours  avant  que  ie  pris  congé  de  Made.  la  Gouvernante 
Hyde,  ie  fis  dire  secrettement  a  mes  nègres  par  mon  valet,  de 
passer  la  riviere  de  nuit  et  sans  bruit  de  m'attendre  de  delà  la 
Riviere  pour  aller  avec  moy  en  Virginie  ce  qui  les  rejouist  bien, 
me  connoissant  pour  bon  maitre,  mais  ils  ne  furent  pas  assez 
adroits,  ils  furent  apperceus  et  arrêtez,  ce  qui  rompist  bien  mes 
mesures,  pour  moy  ie  passay  outre  avec  mon  valet  et  arivay 
bientost  chez  Mr.  le  Gouverneur  Spotswood  en  Virginie  a  qui 
ie  rencontay  toutes  ses  traverses  qui  me  plaignist  beaucoup. 
Mais  me  souvenant  du  Rendezvous  doné  a  un  de  mes  intéressez 
ou  associez  sur  la  Riviere  de  Potomack,  ie  ne  m'arrestay  pas 
longtems  a  Williamsbourg  continuay  ma  route  vers  Maryland 
dans  l'espérance  de  le  rencontrer  chez  Mr.  Rosier  vers  le  saut 
ou  grande  chutte  et  de  prendre  la  les  dernières  mesures  avec  ce 
Monsieur,  mais  lors  que  ie  voulus  passer  la  Riviere  de  Potomack 
vers  la  pointe  de  Maryland,  il  y  eust  un  gros  vent  qui  m'empêcha, 
car  la  Riviere  est  bien  large  près  de  4  ou  5  miles  passage  diffi- 
cile avec  les  chevaux;  d'abord,  que  le  vent  cessa,  ie  passay 
outre  mon  chemin,  lorsque  j 'arivay  a  la  maison  de  Mr.  Rosier  ie 
trouvay  visage  de  bois,  ny  Mr.  Rosier  ny  sa  Dame,  ny  l'amy 
de  question  s'y  trouvèrent,  partierent  justement  le  jour  aupara- 
vant les  uns  en  visite,  et  mon  amy  en  Virginie.  S4Quoy  que  je 
fus  fort  fatigué  d'un  si  long  et  pénible  voyage  sans  m'arester  que 
pour  prendre  un  peu  de  nourriture,  ie  rebroussay  chemin  si  viste 


The  Graffenried  Manuscript  C  175 

que  mes  chevaux  en  furent  foulez  tellement  que  ie  fus  contraint 
d'aller  un  jour  a  pied  devant  que  d'arriver  a  Williamsbourg. 
D'abord  a  mon  arivée  ie  demanday  si  Mr.  N.  etoit  la  mais  j'apris 
qu'il  etoit  a  Hampton  ou  Guixuetan  le  premier  port  de  merz  de 
Virginie,  j'y  envoyay  d'abord  mon  valet  avec  un  cheval  de  louage, 
qui  n'eust  pas  le  bonheur  de  le  recontrer,  ce  Mr.  estant  bien 
aise  d'une  occasion  favorable  pour  son  retour,  ayant  rencontré 
par  hazard  un  vaisseau  de  Guerre  tout  prest  a  faire  voile  a  la 
Nouvelle  York,  le  Capit.  du  vaisseau  étant  son  bon  amy;  après 
s'être  informé  de  moy  et  de  ma  colonie  et  apris  la  mort  de  Mr. 
le  Gouverneur  Hyde,  et  que  mes  affaires  alloient  touttes  a  re- 
bour,  me  laissant  une  lettre  laquelle  ie  n'ay  jamais  receue  il 
partit  pour  la  Nouvelle  York.  Ce  Rendez  vous  important  m'ay- 
ant  manqué  ie  fus  tout  déconcerté,  car  il  etoit  ma  dernière  res- 
source, estant  homme  d'esprit,  honeste,  intègre  et  avec  cela  habile 
marchand. 

Mon  Séjour  pendant  l'hyver  chez  un  amy  en  Virginie. 

Que  faire  dans  une  conjoncture  si  fâcheuse,  pour  peu  que 
j'aurois  eu  pour  m'etablir  a  Canavest,  i'y  serois  retourné  au 
lieu  d'aller  chez  Mr.  le  Gouv.  Spotswood  ie  suis  allé  auprès  d'un 
amy  particulier,  voulant  faire  encore  un  essay,  i'envoyay  mon 
valet  en  Caroline,  en  partie  pour  apprendre  si  M.  n'avoit  point 
laissé  de  réponse  pour  moy,  dans  l'opinion  que  peutetre  il  se 
seroit  advisé  autrement,  aussi  bien  que  pour  scavoir  quelle  routte 
il  auroit  pris,  jtem  s'il  n'avoit  rien  laissé  de  mes  linges  et  meu- 
bles, item  pour  scavoir  si  peutetre  mes  nègres  s'estoient  eschap- 
péz,  en  cas  que  ie  les  aurois  pu  encore  attrapper,  cela  m'auroit 
accomodé  pour  faire  quelq  chose  a  Canavest,  car  ils  n'auroient 
pu  planter  du  bled  et  soigner  le  bétail,  mais  mon  valet  revint 
sans  avoir  fait  la  moindre  chose,  pourtant  on  luy  dit  que  si  j'en- 
voyois  un  Brigantin  ou  autre  bâtiment  propre  remplis  de  pro- 
visions, aux  colonistes  Bernois  et  quelq  honestes  Palatins,  ils  se- 
roient  disposez  de  venir  auprès  de  moy  ;  me  consolant  encore  des 
mines  que  j'avois  avec  Mons.  le  Gouv.  Spotswood. 


176  The  Graffenried  Manuscript  C 

Dernière  ressource  pour  m  associer  avec  une  persone  bien  moy- 
enée  de  distinction,  J'y  échoue  accaus  q'un  marchant  m' 
annonce  les  arrests  pour  un  billet  d'échange  protesté  8e 
Contretenis. 

Sur  cett  advis  ie  m'adresse  a  une  persone  de  distinction, 
home  riche  de  credit,  du  conseil  de  la  Reine,  et  mon  intime  amy, 
qui  ce  seroit  associé  avec  moy  pour  cette  nouvelle  colonie,  avec 
offre  de  nous  pourvoir  de  tout  les  nécessaires;  Estant  au  plus 
fort  de  cette  besoigne,  croyant  d'avoir  trouvé  un  moyen  de  me 
tirer  ancore  d'affaires,  ie  fus  avertis,  qu'un  marchand  qui  avoit 
un  billet  de  change  protesté  contre  moy  ce  voulloit  saisir  de  ma 
persone,  l'arrest  ayant  desia  été  notifié  a  la  maison  ou  j'avois 
mon  logement  me  gardant  bien  de  me  produire. 

Sur  cela  ie  consultay  mes  bons  amys,  m'informant  si  ie 
pourrais  aussi  être  en  seureté  a  Canavest  parmy  les  Indiens  ou 
en  d'autres  semblables  endroits  de  l'ameriq,  angloise  en  Terre 
ferme  ;/  S5mais  on  me  repondit  nulle  part,  car  quand  même  ie 
serois  parma  les  Indiens,  ie  serois  découvert  parmy  les  negotiants 
Ind.  qui  me  mist  bien  en  peine.  Voyant  qu'il  ny  avoit  point  de 
ressource  pour  moy  en  Ameriq,  a  moins  qu'il  y  eust  espérance  de 
tirer  des  sommes  immenses  de  chez  moy,  ou  que  ie  trouvasse  des 
associez  nouveaux  et  bien  moyennéz,  qu'on  auroit  bien  trouvé 
mais  qui  ne  voulloient  rien  avoir  a  fair  avec  les  vielles  debtes. 

Advis  de  Mr.  le  Gouv.  de  Virginie  pour  m'en  aller  en  Europe. 

Quand  ie  fis  reflexion  sur  quelques  lettres  que  j'avois 
receues  (qui  me  contentoient  guère)  allay  tout  chagrin  vers  Mr. 
le  Gouv.  Spotswood  a  Williamsbourg  son  lieu  de  residence  pour 
luy  représenter  mon  deplorable  état  et  luy  demander  ses  pru- 
dents advis;  après  avoir  observé  le  tems  favorable  qu'il  fust  de 
loisir  ie  demanday  qu'il  eust  la  bonté  de  m'accorder  audience 
laquelle  j'obtiens  d'abord.  Apres  que  ie  luy  eus  racconté  mes 
traverses  et  adventures  infortunées  et  qu'on  m'avoit  même  voulu 
arrêter,  Mr.  le  Gouverneur  me  témoigna  qu'il  prenoit  beaucoup 
de  part  a  mes  malheurs,  surpris  qu'on  me  delaissoit  de  la  manière 
principalement  la  société,  ne  sachant  me  doner  meilleur  advis 


The  Graffenried  Manuscript  C  177 

que  d'aller  en  Europe,  m'ofrant  une  reccommandation  a  un  bon 
amy  qui  devoit  procurer  qu'un  Mylord  de  distiction  et  son  patron 
eust  la  bonté  de  presenter  une  supplication  en  ma  faveur  a  la 
Reine.  Que  ie  devois  aller  après  a  Berne  et  représenter  le  tout 
efficacement  a  la  société  et  solliciter  le  payement  des  billets  de 
change,  Je  communiquay  cett  advis  a  plusieurs  de  mes  amys  qui 
furent  du  même  sentiment. 

Mais  puis  que  l'hyver  etoit  devant  la  porte  et  qua  ce  tems 
on  ne  trouve  pas  des  vaisseux  qui  fassent  voile  en  Europe  ie  se- 
journay  auprès  dun  bon  amy,  et  corne  ie  n'aymois  pas  retourner 
en  Europe,  bien  moins  chez  moy,  ie  ne  manquay  pas  de  faire 
des  prières  ardentes  et  réitérées,  que  le  Bon  Dieu  me  voulust 
mettre  en  pensée  ce  que  ie  devois  faire  dans  une  conjoncture  si 
delicatte,  qu'il  voulust  conduire  le  tout  selon  sa  sainte  volonté 
afiïn  d'avoir  plus  de  benediction  en  mes  dessein  a  l'advenir,  et 
pour  prendre  une  resolution  qui  fust  la  plus  advantageuse  a 
mon  ame  ;  car  si  ie  n'avois  eu  d'autres  que  de  passer  le  reste  de 
mes  jours  a  vivoter  seulement  j'aurois  encore  bien  trouvé  un  ex- 
pedient, mais  ie  me  fasois  de  la  peine  de  quitter  la  colonie  ; 
Quand  pourtant  ie  considerois  ce  que  ie  devois  a  Dieu  perticu- 
lierement  pour  une  délivrance  miraculeuse,  et  come  tout  m'alloit 
de  travers,  cela  me  fist  presque  croire  que  ce  n'estoit  pas  la 
volonté  du  Seigneur  que  ie  restasse  plus  longtems  dans  ses  pays 
ou  ie  ne  voyois  point  d'étoile  favorable  pour  moy,  ie  pris  dont  a 
la  fin  une  ferme  resolution  de  partir.  Me  consolant  que  peut- 
être  les  colonistes  pourroient  mieux  subsister  parmy  les  Caro- 
lins  qui  en  ce  tems  les  auroient  pu  secourir  aussi  bien  et  mieux 
que  moy,  qu'ainsi  j'aurois  moins  a  repondre;  ce  que  ie  faisois 
n'estoit  pas  d'intention  de  led  délaisser  tout  a  fait  (quoyq  pour- 
tant une  bone  partie  des  Palatins  m'ayent  doné  assez  de  sujet)/' 
88  mais  en  cas  que  j'obtinse  une  audience  favorable  de  sa  Ma- 
jesté Britaniq,  et  plus  d'assistance  de  Berne,  ie  pourrois  retour- 
ner an  Caroline  avec  plus  de  joye  et  de  profit.  Que  si  le  mal- 
heur voulut  que  j'échouasse  en  cette  negotiation  ie  serois  con- 
traint de  remettre  cette  colonie  aux  Lords  Prop,  et  aux  Créd- 
iteurs et  me  tennir  tranquille  en  ma  Patrie,  passer  le  reste  de 
mes  jours  avec  un  repentir  du  tems  perdu  dans  une  veritable 


178  The  Graff  enricd  Manuscript  C 

humiliation  et  un  sincere  amendement  ne  doutant  pas  que  les 
pèches  de  ma  jeunesse  ne  m'ayent  attiré  tout  cela.  Quoy  que 
touttes  ses  visitations  parussent  bien  fortes  a  la  nature,  pourtant 
elles  n'estoient  pas  si  dures  corne  ie  les  avois  bien  mérité;  je  dois 
dont  quitter  tous  les  soins  superflus  vains  et  mondains,  et  en 
contre  soigner  tant  plus  ma  pauvre  ame,  a  quoy  Dieu  me  fasse 
grace. 

Le  colonistes  eux  mêmes  cause  de  touts  ses  desastre  car  leur  vie 
impie  et  déréglée  estant  impossible  d'attirer  par  la  benedic- 
tion de  Dieu. 

J'ay  fait  mention  cy  devant  de  cette  colonie,  quand  même  ie 
la  delaisserois  et  que  tant  de  malheurs  les  ont  suivis,  qu'ils  ce 
les  estoient  attirez  Eux  mêmes.  i°.  Ils  etoient  la  plus  part  in- 
fidelles  &  déserteurs  a  leurs  véritables  souverains,  et  présentement 
ils  en  agissent  de  même  envers  moy,  m'ayant  quitté  dans  les 
plus  grand  dangers  et  nécessité.  2° .  Ils  etoient  des  gens  si  scélé- 
rats et  impies  qu'on  ne  doit  pas  être  surpris  si  le  Tout  Puissant 
les  a  châtié  par  les  Payens,  car  ils  etoient  pis  qu'eux,  et  si  je  les 
aurois  conu  si  bien  come  a  present,  les  Bernois  aussi  bien  que  les 
Palatins,  ie  ne  m'en  serois  pas  mêlé;  pour  ce  qui  est  des  Pala- 
tins ie  coyois  de  choisir  les  meilleurs  selon  l'apparence,  pour  ceux 
qui  sont  mort  sur  la  merz  et  avant  mon  arivée  en  Ameriq,  ie  n'en 
puis  rien  dire,  mais  en  ceux  qui  sont  resté  le  proverbe  est  bien 
vray,  le  méchant  herbe  ne  périt  jamais,  car  ie  les  ay  trouvé  presq 
la  plus  part  impies  et  bien  mutins,  parmy  lesquels  il  y  avoit  des 
brigands,  larrons,  paillards,  adultères,  jureurs  teribles,  calomnia- 
teurs etc.  Quelles  peines  et  soucis  que  j'ay  pris,  ie  ne  pus  les  con- 
tenir en  leur  devoir,  ny  admonitions,  ny  menaces,  ny  chatiements 
ont  eu  lieu,  Dieu  le  scait  ce  que  j'ay  enduré;  parmi  les  Bernois 
il  y  eust  deux  familles  qu'on  pouvoit  dire,  qu'ils  etoient  les  ex- 
crements du  canton.  Je  me  faisois  plus  de  peine  de  quitter  un  si 
beau  et  bon  pays  qu'un  si  méchant  peuple,  le  proverbe  est  encore 
bien  apliqué  icy,  Bona  Terra  Mala  Gente;  pourtant  il  y  eust 
quelq  bon  grains  parmy  cette  yvroy,  ie  veu  dire  quelq  persons 
craignant  Dieu,  qui  m'aymoient  et  que  j'aymois,  aux  quels  ie 
souhaitte  toutte  prospérité,  le  Seigneur  convertisse  le  reste. 


The  Graff enried  Manuscript  C  179 

Cornent  entreprendre  mon  voyage  d'Europe. 

Il  sagissoit  donc  come  entreprendre  mon  voyage,  ie  n'aurois 
osez  partir  de  Virginie  dans  un  vaisseau,  les  capit.  ou  maitre  du 
vaisseau  ne  pouvant  prendre  aucune  persone  endebtée  sans  qu'elle 
ne  ce  soit  acquittée  des  debts  a  contentement  des  créditeurs,  sous 
peine  d'en  répondre;  il  falut  donc  voyager  par  terre  jusques  a 
la  Nouvelle  York,  ainsi  traverser  la  Virginie,  Maryland,  Jersey 
et  Pensilvanie,  longue  traite,  pour  n'avoir  pas  bien  de  l'argent./ 

87  La  nécessité  de  mon  voyage  representee  à  la  colonie  de 

Caroline. 
Cependant  j'écrivis  des  lettres  a  la  colonie,  leurs  représen- 
tant la  nécessité  de  mon  voyage  accause  de  leur  deplorable  état 
aussi  bien  que  du  mien  ;  j'envoyay  en  même  tems  des  lettres  a 
monsieur  le  President  et  Conseil  de  Caroline  leurs  disant  aussi 
mes  raisons  en  reccomandant  le  mieux  que  ie  pus  la  colonie  dé- 
laissée et  délabrée. 

Je  prends  congé  de  Mr  le  Gouv.  de  Virginie. 
Apres  que  j'eus  pris  congé  de  Mr.  le  Gouv.  Spotswood,  qui 
me  regala  bien  pour  la  dernière  fois,  ie  commencay  mon  voyage 
par  terre  justement  a  Pasq  et  l'achevay  heureusement  jusques  a 
la  Nouvelle  York,  ou  ie  trouvay  un  lieu  charmant,  une  belle  ville 
très  bien  bastie  a  l'Hollandoise,  sur  une  Isle  ayant  d'un  coté  un 
havre  très  beau  et  très  commode,  située  entre  deux  Rivieres 
navigables  avec  un  chatteau  fort,  la  campagne  d'alentour  est  très 
agréable,  il  y  a  trois  temples  dans  la  ville,  un  pour  la  nation  Ang- 
loise,  un  pour  les  Hollandais  et  allemands  et  le  3e  pour  les  Fran- 
cois, qui  y  sont  en  grand  nombre  ;  il  y  a  la  abondance  de  tout 
pouvant  avoir  tout  ce  qu'on  desire  les  meilleurs  poissons  de  Ri- 
viere et  de  merz,  bone  viande,  touttes  sortes  de  graines,  fruits 
et  legumes,  très  bone  bière  et  touttes  sortes  de  vins  exquis  etc. 

Mon  Séjour  de  15  jours  a  la  Nouv.  York  et  mon  depart.  En 
grand  danger  sur  Merz. 
Je  restay  10  ou  12  jours  dans  ce  joli  endroit,  après  je  fis 
voile  en   Angleterre,   dans  un   très   petit   vaisseau   qu'on  apelle 


180  The  Graffenried  Manuscript  C 

sloop,  j'avoue  que  j'avois  peur  au  commencement  de  passer  ce 
grand  Ocean  dans  un  si  petit  navire,  mais  puis  qu'on  me  per- 
suada qu'il  n'y  avoit  pas  tant  de  danger,  come  dans  un  gros  ac- 
cause  que  1°.  on  pouvoit  mieux  être  le  maitre  des  voiles  dans  des 
grands  orages,  puis  qu'il  n'y  en  a  pas  tant  a  gouverner.  2°.  Cou- 
pant les  ondes  qu'il  va  plus  viste.  30.  Ne  branle  pas  tant  corne 
les  gros.  4e.  Il  est  plus  comode  a  charger  et  décharger,  et  est 
très  utile  pour  le  négoce,  faisant  deux  voyages  pendant  que  le 
gros  fait  qu'un.  En  ce  traject  il  ne  ce  passa  rien  d'extraordi- 
naire, hormis  que  nous  fumes  une  fois  bien  en  danger  par  la 
negligence  de  notre  capitaine  qui  dans  un  très  grand  orage  dor- 
moit  bien  a  son  aise,  quoy  que  les  mattelots  l'advertissassent 
plusieurs  fois  il  ne  s'en  pressa  pas  de  regarder  ce  qui  pouvoit 
manquer,  tellement  que  le  petit  voile  de  dessus  le  beaupré  fust 
engloutis  par  les  ondes,  les  cordes  rompirent,  alors  notre  vais- 
seau passa  au  dessous  les  ondes  tellement  que  nous  fumes  dans 
leau  et  touts  mouillez,  bientost  après  le  baupré  rompist  qui  est 
la  pointe  du  vaisseau,  et  nous  crûmes  de  périr,  il  faloit  voir 
quell  allarme  et  quelle  besoigne  a  faire,  il  falust  attacher  les 
mattelots  a  des  cordes  et  les  plonger  dans  la  merz  fort  agitée 
pour  pécher  les  cordes  voile,  et  principalement  le  beaupré,  le- 
quell  on  eust  bien  de  la  peine  de  lever,  ces  pauvres  mattelots 
furent  bien  moulliéz  et  battus  des  vagues  il  falut  avaler  quelq 
fois  de  leau  salée,  ala  fin  nous  eûmes  les  choses/  88  les  plus  néces- 
saires, on  ce  trémoussa  beaucoup  et  on  travailla  a  raccomoder  le 
beaupré  le  mieux  qu'on  put  le  vent  cessa  un  peu  et  on  put  racco- 
moder ce  qu'il  faloit  plus  a  l'aise,  mais  après  accause  que  le 
beaupré  fust  raccourcis,  notre  navire,  n'alast  plus  avec  cette  vi- 
tesse corne  auparavant. 

Découverte  d'un  grand  monceau  de  Glace  au  niillicn  de  l'océan. 

Quelq  jours  après  nous  découvrîmes  une  chose  assez  curi- 
euse. La  premiere  fois  nous  crûmes  de  voir  de  loin  un  voile,  ce 
qui  nous  obliga  d'ordoner  au  petit  garçon  de  monter  au  haut  du 
mas.  la  il  apperceut  que  ce  qui  paroissoit  blanc  estoit  trop  gros 
pour  des  voiles,  a  la  fin  il  cria  que  c'estoit  sans  doute  du  ter- 


The  Graffenried  Manuscript  C  181 

rein  et  nous  bien  en  peine  nous  croyons  au  meilleu  de  l'Océan, 
nous  examinâmes  dabord  la  carte  ou  mappe  geographiq,  fîmes  le 
conte  des  heures  ou  miles  qu'avions  fait,  et  trouvâmes  qu'en 
cette  latutude  il  n'y  avoit  point  d'Isles;  affin  que  nous  ne  hur- 
tions  a  cett  endroit  inconnu,  nous  tournâmes  plus  a  la  droite,  a 
la  fin  nous  decouvrimes  que  c'estoit  un  monceau  de  glace  qui  sans 
doute  par  un  vent  chaud  s'estoit  défait  de  ces  glaciers  du  Nord, 
nous  en  aprochames  de  bien  près  et  nous  fumes  surpris  de  voir 
une  petite  montagne  de  glace  flottante  au  milieu  de  l'Océan.  La 
forme  et  la  figure  en  etoit  corne  une  forteresse  de  hauteur,  on 
a  voyoit  une  espèce  de  remparts,  des  maisons,  tournelets,  etc. 
l'étendue  en  etoit  même  assez  grande  tellement  qu'on  eust  cru 
que  ce  fust  un  fort  si  cela  avoit  paru  en  terre  ferme  en  hyver  ;  la 
glacière  flottant  contre  le  sudwest  et  nous  faisants  voile  contre 
nordost,  nous  la  perdimes  de  vue. 

Avivée  à  Bristol. 

Quoy  que  nous  eûmes  le  malheur  d'avoir  presq  toujours  des 
vents  contraires  et  plusieurs  fois  des  orages  bien  rudes  nous 
arivames  pourtant  heureusement  Dieu  soit  loué,  a  la  fin  de  6 
semaines  a  Bristol,  cette  ville  peut  bien  être  appellee  la  petite  Lon- 
dre,  accause  de  sa  grandeur,  de  son  bon  port,  son  grand  négoce, 
ses  richesses  &  si  peuplée.  Je  me  reposay  la  quelques  jours,  et 
après  je  fis  mon  voyage  a  cheval  en  bone  compagnie  pour  Londre, 
car  il  y  avoit  du  danger  dans  la  diligence  accause  des  voleurs, 
même  nous  aprimes  qu'un  fiacre  avoit  été  attaqué  instement  de- 
vant nous. 

Arrivée  à  Londre.   çe  Contretems  Mort  subite  du  Duc  de  Beau- 
fort.   Celle  de  la  Reine  Anne. 

A  Londre  je  fis  un  séjour  de  quelques  semaines  espérant  de 
pouvoir  presenter  ma  supplication  a  la  Reine  Anne  par  le  Duc 
de  Beaufort,  mon  Patron,  qui  estoit  le  premier  Lord  Prop,  de 
Caroline  et  Palatin  de  la  Province,  mais  peu  de  tems  avant  qu'il 
voulust  presenter  ma  supplication  il  est  mort  subitement,  encore 


1 82  The  Graff 'envied  Manuscript  C 

un  coup  de  mon  infortune  bientost  après  la  Reine  mourust  elle 
même,  il  ne  faloit  que  cela  pour  noster  toute  espérance  d'aucun 
retour./ 

89  La  dessus  il  y  eust  tant  dalteration  a  la  Cour  d'Angle- 
terre que  ie  ne  pouvois  espérer  aucune  faveur  de  longtems  en 
cette  nouvelle  cour,  quand  même  on  pouvoit  conjecturer  qu'avec 
le  tems  ce  nouveau  Roy  corne  Allemand  de  Nation  seroit  enclin 
pour  ma  colonie  ;  allemande. 

10e  Contvetems.  Arrivée  inopinée  des  mineur  Allemands,  le 
grand  embarass  quils  me  causent. 

Je  ne  puis  m'empecher  de  dire  icy  quelq  chose  de  ce  qui 
m'ariva  a  mon  arivée  de  Londre,  ie  fus  extrêmement  surpris  d'a- 
rendre  que  le  maitre  mineur  etoit  arivé  avec  40  autres  mineurs 
ce  qui  me  causa  beaucoup  de  peine,  soins,  chagrins  et  frais,  puis- 
que ces  gens  vinrent  si  inconsidérément  sans  ordres,  dans  l'opin- 
ion de  trouver  touts  leurs  nécessaires  pour  leur  entretiens  et  les 
travaux  des  mines,  mais  il  n'y  eust  rien  la  pour  Eux  ;  et  ma 
bource  estoit  tellement  vuide,  qu'a  peine  avois'ie  de  quoy  pour 
ma  plus  pregnante  nécessité,  ayant  employé  tout  mon  argent  en 
Ameriq,  et  il  n'y  avoit  encore  point  de  billet  de  change  de 
Berne  pour  moy  ;  ainsi  il  fust  impossible  d'assister  une  telle 
quantité  de  monde.  Le  lecteur  peut  aisément  conjecturer  quelle 
charge  et  embaras  tout  cecy  me  causa,  puis  que  ses  gens  furent 
persuadez  que  selon  le  traitté  j'etois  contraint  de  les  assister,  ce 
qui  auroit  été  bien  ainsi  sils  étaient  venus  a  mes  ordres.  Je  leurs 
avois  pourtant  écrit  plusieurs  lettres  d'Ameriq  en  Allemagne  dont 
ils  avoient  receu  quelques  unes  par  lesquelles  ie  leurs  donay 
advis,  que  le  maitre  mineur  ne  devoit  pas  venir  jusqu'à  nouveaux 
ordres,  leur  disant  qu'il  n'y  avoit  encore  rien  a  faire  avec  les 
mines  accause  des  troubles  et  de  la  Guerre  Indiene  survenue  en 
Caroline,  M.  n'ayant  pas  encore  indiqué  l'endroit,  mais  que  si 
le  maitre  mineur  voulloit  nonobstant  venir  tout  seul  ou  un  ou 
deux  avec  luy  qu'il  pouvoit  pour  en  faire  la  vision  seulement, 
mais  sans  faire  attention  a  ce  que  ie  viens  de  dire,  il  se  prépara 
ft  vint  desia  jusques  a  Londre  avec  son  monde  et  tout  l'attirai. 


The  Graffenried  Manuscript  C  183 

Mineurs  disposés  envoyez  en  Virginie  ic  recommandez  à  Mr  le 

Gouverneur. 
Que  faire  icy?  ie  ne  leurs  pu  doner  meilleur  advis  que  de 
s'en  retourner  chez  Eux,  cequi  leur  deplust  fort,  tellement  qu'ils 
aymerent  mieux  servir  pour  valets  4  ans  en  Ameriq,  cependant  il 
n'y  eust  encore  point  de  vaisseau  prest  a  faire  voile  en  Ameriq, 
il  falust  dont  qu'ils  séjournassent  tout  l'hyver  a  Londre,  mais  de 
quoy  vivre  ?  Ce  qui  me  fist  une  peine  inconcevable  ;  a  la  fin  ie 
me  tremoussay  beaucoup  auprès  de  quelq  gros  Seigneur  pour 
procurer  a  ses  gens  du  travail  et  du  pain,  on  les  employa  a  faire 
ou  raccomoder  une  grande  digue,  mais  une  pluye  forte  survient 
et  tout  fust  renversé,  il  falut  dont  regarder  pour  des  nouveaux 
expedients  pour  les  faire  subsister,  ie  trouvay  place  a  une  par- 
tie mais  pas  a  touts.  Cependant  j'estois  pressé  daller  chez  moy, 
craignant  de  voyager  en  hyver  sentant  desia  une  atteinte  de 
goûte  qui  ne  s'accomode  pas  du  froid.  Je  trouvay  a  la  fin  deux 
puissants  marchands  negotiants  pour  la  Virginie,  aux  quels  ie 
proposay  et  reccomanday  le  mieux  cette  affaire,  avec  cela  ie 
consultay/  90  un  Seigneur  de  consideration  a  qui  ie  fus  recco- 
mandé  par  Mr.  le  Gouv.  de  Virginie  justement  concernant  les 
mines,  affin  qu'il  me  put  servir  et  rendre  des  bons  offices  en  Cour. 
Nous  conclûmes,  que  ses  gens  dévoient  mettre  leur  argent  en- 
semble et  en  faire  conte  a  proportion,  et  que  l'un  des  susdite  mar- 
chands devoit  procurer  le  reste  pour  achever  le  transport  et  en- 
tretiens des  mineurs;  que  Mr.  le  Gouver.  de  Virginie  devoit  les 
recevoir  et  soigner  a  leur  arivées  a  Williamsbourg  et  payer  le 
Capit.  du  vaisseau  qui  devoit  restituer  l'argent  advance  aux  mar- 
chands de  Londre. 

Depart  des  mineurs. 

Pour  ce  sujet  j'écrivis  une  lettre  bien  ample  a  Mr.  le  Gouv. 
Spotswood,  a  qui  ic  représenta}'  le  mieux  que  ie  pus  l'un  et 
l'autre  affaire  Iuy  marquant  que  si  les  mines  ne  reussissoient 
pas  a  souhait,  que  les  bones  gens  dévoient  être  destiné  pour  une 
colonie  sur  les  Terres  quavions  ensemble  en  Virginie  situées  pas 
loin  de  l'endroit  ou  nous  trouvâmes  des  minéraux  crus,  par  les- 
quels nous  présumions  y  avoir  des  mines  d'argent,  ou  ils  se 
pourroient  placer  par  les  bons  ordres  et  soins  de  Mr.  le  Gouver- 


184  The  Graff enried  Manuscript  C 

neur,  et  en  cas  qu'il  n'y  eust  pas  des  indices  suffisants  pour  des 
mines  d'argent,  de  regarder  autre  part.  Et  puis  quen  Virginie 
il  n'y  avoit  ny  forges  de  fer,  ny  de  cuivre,  quoy  qu'il  y  eust 
quantité  de  semblable  minéraux  on  pourroit  comencer  par  ceux 
cy,  pour  lesquelles  nous  n'aurions  pas  besoin  de  Patentes  Royales 
corne  pour  celles  d'argent.  Espérant  que  cecy  reussissoit  ie  rec- 
comanday  ses  bones  gens  au  Tout  Puissant  leurs  souhaittant  un 
heureux  voyage,  ainsi  ils  parterent  au  comencement  de  l'an  171 3. 
[i7i4Ed.] 

Il  paroit  présentement  que  mes  Traverses  d'Ameriq  sont 
finies,  mais  le  même  sort  qui  m'accompagna  hors  de  ma  patrie, 
me  reconduisit  encore  chez  moy,  toujours  infortuné. 

Mon  depart  de  Londre. 
De  crainte  que  mes  créditeurs  d'Ameriq  (desquells  le  plus 
intéressé  ce  trouva  justement  en  ce  tems  a  Londre)  donassent 
ordre  vers  les  ports  de  merz  pour  me  découvrir  et  m'arreter,  je 
pris  la  resolution  de  me  mettre  dans  un  petit  bâtiment  qui  etoit 
destiné  pour  St.  Valeris,  au  lieu  de  prendre  la  route  commune 
par  Douvre  ou  Harwich,  et  de  faire  mon  voyage  plus  court  et 
plus  asseuré.  Le  jour  fust  fixé,  et  come  je  n'osois  point  prendre 
de  passeport  de  crainte  que  ie  ne  fusse  découvert,  le  Capit.  du 
bâtiment,  a  qui  il  falut  confier  que  i'avois  dans  mon  coffret  quelq 
petite  chose  de  contrebandes,  pourtant  sous  un  autre  nom,  me 
conseilla  d'aller  dans  un  petit  batteau  a  Gravesand,  pour  l'y  at- 
tendre, lors  que  ie  fus  a  moitié  chemin  il  s'éleva  un  si  gros  vent/ 
01  contraire,  que  ie  fus  contraint  d'aborder  et  rebrousser  un  peu 
et  de  marcher  a  pied  a  Gravesand,  ou  ie  couchay  et  restay  un 
jour  entier,  mais  y  faisant  cher  vivre  et  ne  sachant  pas  si  ce 
vent  contraire  dura  encore  longtems,  considérant  avec  cela  que 
cecy  etoit  aussi  un  port,  ie  repris  le  chemin  de  Londre  ou  mon 
Capit.  du  vaisseau  n'estoit  pas  encore  prest,  attendant  un  vent 
plus  favorable,  cependant  ie  restay  a  Southvik  de  delà  la  Tamise, 
jusques  a  nouvel  ordre  ;  Lorsqu'il  eust  débarqué  ie  fus  advertis 
de  le  suivre,  et  a  Greenwich  ie  suis  entré  dans  le  vaisseau,  et  un 
peu  hors  de  la  ville  de  Gravesand  me  laissa  sortir,  me  disant  que  ie 
devois  attendre  jusqueace  qu'il  eust  accusé  tout  ce  qu'il  y  avoit 


The  Graff  enried  Manuscript  C  185 

dans  le  bâtiment;  Non  obstant  qu'il  eust  dit  aux  visitateurs  que 
mon  coffret  apartenoit  a  un  Gentilhome  de  St.  Valeris,  qu'il  pou- 
voit  témoigner  que  ce  n'estoit  que  des  habits  et  hardes,  ils  ne  vou- 
lurent pas  ce  contenter  de  cela  ;  il  m'envoya  dont  promptement  un 
garçon  pour  m'advertir  qu'il  me  falut  ouvrir  mon  coffret,  ce  qui 
me  mist  en  peine,  pourtant  ie  tiens  bone  mine  et  parlay  fran- 
cois,  ie  pris  d'abord  ma  clef  avec  un  demy  Ecu  d'angleterre  et 
le  donay  au  comis  le  priant  de  ne  pas  chifoner  mes  habits  qui 
etoient  si  bien  ployez,  ce  qui  passa  par  bonheur,  car  sils  avoient 
examiné  tout  j'aurois  été  découvert  et  en  danger. 

Grand  orage  a  Marget  Port  sur  la  Tamise.  En  grand  danger  au 
Port  de  Ransey.  Tle  Contretems.  Au  lieu  de  3  jours  nous 
employâmes  5  semaines  pour  passer  en  France  Port  de  Va- 
leris dangereux.  A  Fort  d'Ecluse  je  faillis  d'etre  arrêté 
pour  n'avoir  pas  de  passeport.  Arrivée  à  Geneve  de  la  a  la 
Vaut.    Arrivée  à  Berne. 

Apres  cela  nous  passâmes  outre,  lorsque  nous  fumes  presq 
vers  l'embouchure  de  la  Tamise  auprès  dun  port  nomé  Marguet 
il  seleva  un  si  terrible  orage  accompagné  de  toneres  et  d'éclairs 
que  nous  fumes  en  grand  danger,  qu'a  peine  nous  pûmes  retenir 
l'ancre  durant  la  nuict.  Le  jour  suivant  lors  que  le  vent  fust 
un  peu  appaisé,  nous  fîmes  voile  plus  outre,  et  lors  que  nous 
fumes  sur  le  haut  de  la  merz,  un  gros  vent  contraire  nous  poussa 
en  un  endroit  plain  de  bancs  de  sable,  tellement  que  nou  fumes 
obligé  de  rebrousser  et  d'aborder  a  un  autre  port  nomé  Ramsey, 
si  les  gens  de  cette  vilette  et  grand  nombre  de  mattelots  n'etoient 
venus  a  notre  secours,  nous  serions  péris  infalliblement.  Cest  la 
ou  nous  fumes  obligé  de  rester  8  jours  accause  du  vent  contraire 
et  affin  de  pouvoir  rapatasser  nos  voiles  déchirez  et  accomoder 
d'autres  affaires,  ce  qui  me  fust  bien  incomode,  accause  que  ie 
n'avois  pas  beaucoup  d'argent  pour  mon  voyage  de  Paris,  n'ay- 
ant pas  fait  mon  conte  de  faire  de  la  dépense  hors  du  vaisseau. 
Lorsque  le  vent  fust  un  peu  apaisé  nous  sortimes,  mais  fumes 
repoussé  pour  la  seconde  fois  ;  a  la  fin  le  vent  ce  changea  a  Nord 
ost  qui  nous  fust  favorable,  ainsi  nous  passâmes  près  de  Douvre, 
après  cela  le  vent  ce  changea  encore  une  fois.     Ce  voyage  ou 


1 86  The  Graffenried  Manuscript  C 

traject  me  fist  plus  de  peine  que  celuy  ou  ie  passay  deux  fois 
l'Océan  au  lieu  de  3  jours,  nous  eûmes  3  semaines  pour  St.  Va- 
leris  et  ou  il  y  a  un  entrée  si  dangereuse  qu'il  falust  que  des  guides 
nous  vinrent  a  la  rencontre  pour  nous  mener,  car  il  fist  un  grand 
vent  on  ne  put  voir  les  marques./  92  Je  faillis  encore  detre  ar- 
resté  a  St.  Valerie  pour  n'avoir  pas  engraissé  la  pâte  des  comis 
du  port  qui  d'une  manière  fort  brusque  me  demandèrent  le  pas- 
seport, sans  doute  pour  m'eppouvanter  affin  d'avoir  la  piece,  mais 
come  ie  scavois  que  les  Suisses  avoient  le  passage  libre  dans 
toutte  la  France,  ie  ne  fis  pas  grand  façon  avec  Eux,  et  corne  ils 
me  citèrent  devant  le  Gouverneur,  j'y  allay  d'abord,  et  luy  mon- 
tray  un  petit  billet  de  change  pour  Paris  par  lequell  il  pouvoit 
voir  que  j'estois  Suisse  et  Bernois,  luy  disant  que  ie  n'avois  pas 
demandé  un  passeport  puis  que  les  Suisses  etoient  en  alliance 
avec  la  France,  et  que  même  une  bone  partie  etoient  au  service 
du  Roy,  que  moy  même  avoir  passé  et  repassé  en  France  que 
iamais  on  ne  m'en  avoit  demandé,  Mr.  le  Gouverneur  fust  satis- 
fait de  ma  reponce  et  ie  suivis  outre  a  mon  voyage  montant  en 
haut  la  Riviere  pour  Abbeville  ou  i'entray  dans  la  diligence  pour 
Paris,  ou  ie  ne  fis  qu'une  couchée  et  partis  dans  la  diligence  pour 
Lion,  de  la  j'alloy  a  cheval  avec  la  chasse  mare,  mais  au  Fort 
d'Ecluse  il  falut  encore  monter  au  chatteau  pour  parler  a  Mr.  le 
commandant  qui  fist  plus  de  façon  que  le  Gouv.  de  St.  Valerie  et 
ne  voulust  me  laisser  passer  la  dessus  j'ouvris  ma  valise  pour  y 
prendre  ma  Patente  que  mon  Souverain  m'avoit  donée  pour  le 
Gouvernement  d'Yverdon,  laquelle  ie  montray  a  Mr.  le  coman- 
dant  luy  disant  ie  n'avois  pas  dessein  de  passer  par  icy  mais  par 
Pontarlier  connaissant  particulièrement  Mr.  le  Gouverneur  corne 
ayant  vescu  en  bon  voisin  avec  luy  pendant  ma  prefecture,  que  ie 
n'avois  pas  besoin  de  passeport  et  d'autres  raisons  que  ie  luy  dis, 
il  me  laissa  dont  passer  et  ie  continuay  mon  chemin  a  Geneve,  de 
la  vers  notre  vignoble  a  la  Vaut  près  de  Vevay,  ou  ie  crus  ren- 
contrer ma  famille  selon  l'advis  doné  même  dans  l'intention  d'y 
faire  quelq  séjour,  mais  j'y  trouvay  visage  de  bois,  puis  qu'Elle 
etoit  partie  8  jours  auparavant,  il  falut  dont  suivre  quoy  qu'  avec 
regret,  j'arrivay  le  jour  de  la  St.  Martin  1714  a  Berne  en  bone 
santé  Dieu  soit  loué,  trouvant  aussi  tout  en  bon  Etat  a  la  maison. 


The  Graffenried  Manuscript  C  187 

12e  Contretems.  Abandonné  de  la  Société,  des  amis  et  des  Parents. 

Helas  quell  changement  trouvay  ie  dans  la  ville  !  Les  vieux 
amys  rafroidis,  que  d'orgueil?  que  de  vanitéz!  Enfin  un  grand 
changemena,  mais  plutôt  en  pis  qu'en  bien  trop  tedieux  a  racconter 
ce  que  j'ay  apperceu  et  observé  plus  outre.  Le  pis  etoit  la  ou  ie  crus 
trouver  secours  pour  restaurer  ma  colonie  délabrée,  une  partie 
m'econduisirent  et  ie  ne  pus  pas  venir  a  bout  après  des  autres,  les 
moyens  me  manquoient  de  faire  un  process  contre  ma  société 
quoy  que  bien  fondé  en  vertu  d'un  Traitté  authentiq  que  j'ay  en 
mains./  ,J3  J'avois  présenté  en  Sénat  une  Supplication  par  la- 
quelle ie  demanday  seulement  une  comission  pour  m'entendre 
a  ce  que  j'avois  a  proposer,  mais  ie  fus  econduit,  ce  qui  ne  m'en- 
couragay  guère  de  playder;  Abandoné  des  amys  et  parents  et  de 
la  société,  j 'abandoné  aussi  la  Colonie  malgré  moy,  faute  de 
moyens  et  d'assistance,  ce  qui  est  bien  fâcheux  puis  que  d'autres 
pécheront  en  eau  trouble  et  profiteront  de  ce  que  j'ay  ramassé 
et  a  quoy  i'ay  travaillé  avec  tant  de  peines,  de  soins,  de  frais,  de 
chagrins  et  de  dangers. 

Les  affaires  en  meilleur  Etat  en  Caroline.   Paix  faitte. 

Car  les  affaires  sont  présentement  en  bon  état  en  Caroline. 
Le  Gouvernement  estant  mieux  introduit,  les  sauvages  en  partie 
détruits,  une  bone  paix  établie,  les  principales  difficultéz  enle- 
vées, l'endroit  de  la  colonie  le  plus  comode  extirpé  et  netoyé,  cest 
pourquoy  l'air  y  est  plus  fin  et  clairsis  et  ce  district  mieux  peuplé  ; 
tellement  que  ceux  qui  nous  suivrons  ce  trouveront  beaucoup 
mieux  que  nous;  car  touts  les  comencements  sont  difficiles.  Le 
coeur  me  fait  mal  de  quitter  un  si  beau  et  bon  Pays,  ou  il  y  a  si 
belle  apparence  d'y  prospérer  avec  le  tems  et  de  rendre  la  colonie 
florissante. 

Derniers  efforts  de  redresser  la    colonie,  mais  point  de  réussite. 

Corne  ie  viens  de  dire  cy  dessus,  ie  n'ay  pas  seulement  fait 
touts  mes  efforts  auprès  de  mes  parents,  amys,  de  la  société  et  a 
la  magistrature  de  Berne,  j'ay  encore  écrit  en  Allemagne,  et  ay 


1 88  The  Graff enried  Manuscript  C 

fait  encore  un  essay  auprès  d'une  Republique  voisine,  mais  ie  nay 
pu  réussir  quelles  raisons  persuasives  j'aye  doné.  Apres  cela 
iay  prié  Mr.  Stanion  qui  a  été  Envoyé  extraordinaire  de  sa 
Majesté  Britanique  auprès  du  corp  Helvetiq,  luy  ayant  remis  une 
suplication  pour  sa  majesté  avec  une  relation  succinte  et  un 
mémoire  mais  ce  Monsieur  ayant  été  choisis  pour  l'Ambassade 
de  Vienne  et  partis  pour  ce  sujet,  toutte  ma  besogne  est  restée  la, 
et  en  un  coin.  J'avois  fait  encore  une  autre  tentative,  ma  reponce 
fust  que  les  troubles  d'Angleterre  n'estant  pas  encore  calmée,  il 
n'y  avoit  rien  affaire  pour  moy  présentement. 


NB.  Math:  6. 
Au  retour  du  Roy  George  de  Hanover,  croyant  que  tout  etoit 
dissipé  et  que  la  nouvelle  alliance  avec  la  France  et  la  Hollande 
affermiroit  tellement  la  tranquilité  au  Royaume  qu'il  ny  auroit 
plus  rien  a  craindre,  pour  le  Prétendant,  j'aurois  fait  encore  un 
dernier  effort,  mais  me  voicy  encore  renvoyé  par  la  nouvelle 
conspiration  découverte:  Voyant  dont  qu'autant  de  fois  qu'il  me 
semble  paroitre,  une  bone  étoile  pour  favoriser  mon  dessein,  et 
cependant  il  est  toujours  ou  traversé  ou  empêché;  il  paroit  qu'ab- 
solument la  fortune  ne  m'en  veut  pas.  C'est  pourqui  il  n'y 
a  rien  de  meilleur  que  de  quitter  mes  projets,  et  de  chercher  les 
Trésors  d'enhaut,  que  ny  la  vermine  ny  la  rouillure  mangent,  et 
la  ou  les  larrons  ne  peuvent  dérober./  94  J'aurois  pu  rejoindre 
icy  une  relation  des  Provinces  angloise  que  j'ay  vue  dans  le  Con- 
finant ou  Terre  ferme  d'Ameriq,  mais  puisque  plusieurs  Autheurs 
en  ont  écrit  des  relations  ie  my  réfère.  On  peut  lire  B.  Henne- 
pin, l'Amérique  angloise  de  Bloom,  la  Grande  Bretagne  de 
Vischer,  le  Baron  de  la  Hontan,  de  la  Caroline  en  particulier  le 
plus  nouveau  Traitté  de  Mr.  Ochs,  et  le  journal  et  description 
de  Caroline  de  Lawson,  ce  même  personage  qui  fust  exécuté  par 
les  sauvages  corne  j'en  ay  fait  mention  cy  dessus. 


3/w  i*  ?*■  fré«ji.  eaigtepgifatf^L  4^>  *  %^^ 


77  ?^L-^ 


The  Graffenried  Manuscript  C  189 

Explication  de  la  carte! 

A.  Au  bas  de  cette  chutte  ou  saut,  a  coté  nous  voulions  bastir  une 

maison  et  établir  une  Plantation  ;  pour  de  la  charier  les 
marchandises,  jusques  a  une  demy  4<i  lieu  a  ce  saut  les  plus 
gros  vaisseaux  marchands  peuvent  voiler  ce  qui  est  bien 
comode  pour  le  négoce. 

B.  Justement  au  dessous  de  Saut  on  y  prend  une  prodigieuse  quan- 

tité de  meilleurs  poissons,  au  mois  de  may  ils  y  sont  tant  en 
foule  qu'on  les  tue  avec  le  baton. 

C.  Cette  Isle  est  toutte  escarpée  du  Roc  au  dessus  de  très  belle  & 

bone  terre  assez  pour  entretenir  une  famille  entière  il  y  de- 
meure des  Indiens  on  en  feroit  un  fort  imprenable  :  Cest 
près  de  cett  Isle  que  nous  nimes  pied  a  Terre  en  descendent 
cette  Riviere  depuis  Canavest. 

D.  Plantation  du  Col  :  Bell  de  800  pause  de  Terre  a  vendre  pour 

168  liv.  Sterlin  très  propre  et  comode  pour  notre  dessein, 
des  la  on  prend  la  route  de  Canavest  a  cheval  ou  a  pied. 

E.  au  pied  de  cette  montagne  il  y  a  une  très  bonne  source  chaude, 

les  Indiens  l'estiment  beaucoup  et  se  guérissent  de  plusieurs 
incomodités. 

F.  au  milieu  de  cette  montagne  il  y  a  une  très  belle  source  d'eau 

freche 

G.  on  peut  monter  cette  montagne  a  cheval  comodement  jusques 

a  un  coup  de  fusil  du  sommet,  au  dessus  il  y  a  une  jolie 
plaine  ou  il  y  a  une  étendue  passable  il  y  a  des  chesnes 
chattagnets  et  noyers  sauvages.  Cest  des  la  ou  nous  avons 
découvert  bien  du  pays  partie  de  Virginie,  Maryland,  Caro- 
line et  Pensilvanie. 

H.  Isle  de  Canavest.  Terre  haute  très  bone  ou  les  Indiens  ou  Sau- 
vages avoient  planté  du  très  beau  bled  Lombard,  C'est  sur 
cette  Isle  ou  nous  avions  fait  dessein  au  commencement  de 
nous  établir,  corne  très  bien  située  pour  negotier  en  Vir- 
ginie, Maryland  &  Pensilvanie,  et  a  ce  sujet  nous  avions 
fait  arpenter  presque  tout  ce  qu'il  y  avoit  de  bonne  terre 
cottoyant  la  Riviere. 

J.  Etant  fort  curieux,  a  deux  pieds  de  profondeur  l'eau  est  toutte 
chaude  pour  avoir  de  l'eau  freche  bone  a  boire  il  y  faut 
plonger  une  boutteille  de  verre  attachée  a  une  fisselle  bien 
bas  soit  a  4  ou  5  pied  profond  et  on  aura  de  leau  très  ex- 
cellente freche  comme  glace. 


igo  The  Graffenried  Manuscript  C 

K.  Par  icy  nous  avions  fait  marquer  6000  pauses  ou  arpends  de 
Terre  choisie  abondante  et  pleine  darbres  de  sucre  ses 
arbres  sont  très  beau  et  gros  come  des  chesnes  ne  vienent 
que  sur  des  Terres  très  grasses,  quand  on  y  fait  un  coup 
de  hasche  au  tronc  de  larbre  il  en  sort  un  suc  a  3  ou  4  pots, 
ce  suc  ou  liqueur  bouillie  dans  une  mermite  il  reste  au 
fond  une  matière  douce  et  cest  du  sucre,  on  en  fait  des 
petits  pains,  ce  sucre  est  un  peu  grisâtre  et  a  un  petit  goust 
different  de  celuy  des  roseaux,  mais  bon  ie  m'en  suis  servis 
dans  du  Thé  et  caffé  ie  lay  trouvé  bon. 

L.  De  Canavest  nous  sommes  venu  embas  la  Riviere  jusques  a 
cett  endroit  dans  un  batteau  ou  navet  que  les  indiens  nous 
avoient  fait  tout  exprès  d'ecorce  vide  plus  au  long  p.  75. 

M.  La  Plantation  de  Mr.  Rosier,  Gentilhome  honeste  généreux  & 
Civile  très  bien  logé,  ou  i'ay  séjourné  quelq  tems. 

N.  Endroit  ou  dévoient  être  les  mines  d'argent  que  M.  M,  nous 
avoit  proposée. 

O.     Partie  de  Pensilvanie. 

P.     Salines,  Un  endroit  ou  on  a  découvert  des  eaux  salées. 

O.  charmante  Isle  de  très  bone  terre  et  d'arbres,  d'un  coté  escar- 
pée de  Rocher  de  lautre  d'un  abord  comode  pour  les  ba- 
teaux, cett  endroit  avec  la  Plant  :  de  colonel  Bell  nous  auroit 
bien  accomodé. 

Si  l'Arpenteur  General  Lawson  ne  nous  avoit  détourné 
de  notre  premier  dessein,  qui  fust  de  nous  établir  au  com- 
encement  icy,  ou  nous  aurions  été  plus  en  sécurité  mieux 
assisté  et  mieux  soutenu,  a  toutte  aparence  nous  n'aurions 
pas  échoué  en  notre  Entreprise  mais  ce  Mr.  n'auroit  pas  eu 
le  benefice  de  larpentage,  cependant  il  auroit  mieux  valu 
detre  privé  de  ce  benefice  que  de  la  vie  qu'il  a  perdu  misér- 
ablement come  est  a  voir  pag  43.  Il  est  vray  quoutre  les  bel- 
les paroles  de  Lawson  c'estoient  les  belles  promesses  des 
Lords  Propriétaires  qui  nous  avoient  tante  de  nous  établir 
premièrement  en  Nord  Caroline.